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Cameroun : la crise anglophone en vingt dates

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Elle a débuté en octobre 2016 par une grève des avocats qui réclamaient la traduction en anglais de certains textes de loi. Le traitement accordé à cette manifestation a suscité un mouvement solidaire des enseignants, puis des étudiants et enfin des populations. Les revendications corporatistes se sont muées en  problème politique, et ont fait l’objet de plusieurs rebondissements. Un an plus  tard, les choses ne vont pas mieux. Retour sur les événements.

Le ministre camerounais de la Défense, Joseph Beti Assomo, effectue sa première visite officielle dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis le début de la crise anglophone, il y a un an. Il y est mandaté par le chef de l’Etat pour évaluer le dispositif sécuritaire mis sur pied du fait des tensions qui y règnent. Une mission à laquelle le ministre a commencé à s’atteler ce jeudi, 12 octobre 2017.

La crise anglophone montre aujourd’hui les signes de radicalisation des protagonistes. Il y a, d’un côté, les populations dont font partie des militants de la sécession et de l’indépendance du Cameroun anglophone. De l’autre, il y a le gouvernement, pour qui la forme de l’Etat ne saurait se discuter. Entre ces deux parties, autorités morales, société civile et organisations internationales appellent à un dialogue national. Journal du Cameroun revient sur les dates majeures ayant marqué cette crise.

 12 octobre 2016 

Les avocats d’expression anglaise du Nord-Ouest et du Sud-Ouest entrent en grève. Ils revendiquent l’harmonisation des deux systèmes juridiques appliquĂ©s dans le pays avec, notamment, la traduction en anglais de l’acte uniforme de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), du Code Cima (ConfĂ©rence Internationale des MarchĂ©s d’Assurance), de la rĂ©glementation de la CommunautĂ© Ă©conomique et monĂ©taire de l’Afrique centrale (Cemac). Outre cela, ces avocats rĂ©clament la mutation des magistrats ne maĂ®trisant pas la langue anglaise, la crĂ©ation au sein de la Cour suprĂŞme d’une section spĂ©ciale chargĂ©e des recours contre les dĂ©cisions rĂ©digĂ©es en anglais et la crĂ©ation d’un dĂ©partement «Common law» Ă  l’Enam.

08 novembre 2016

Les avocats anglophones descendent dans les rues de Bamenda pour protester. RĂ©unis devant la cour d’appel de Bamenda, ils entendent amorcer la crĂ©ation d’un nouveau barreau uniquement pour les avocats anglophones. Alors que Me Bobga Harmony, prĂ©sident de l’association des avocats du Nord-Ouest Cameroun prend la parole pour expliquer les raisons de cette initiative, la police intervient pour mettre fin Ă  la rencontre. Les avocats dĂ©cident donc de marcher dans les rues de la ville. Les forces de l’ordre utilisent du gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants. Il s’ensuit alors une rĂ©pression violente. Sur les rĂ©seaux sociaux, des vidĂ©os montrant des avocats se faire humilier par des policiers circulent densĂ©ment.

21 novembre 2016 

Les enseignants anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest entrent en grève à leur tour, par empathie aux griefs des avocats. Ils dénoncent la francophonisation progressive du sous-système éducatif anglophone et exigent le retrait dans les salles de classe, de tous les personnels ne maitrisant pas l’anglais. Cette position fera peser la menace d’une année blanche au Cameroun.

Marche des avocats anglophones à Bamenda le 08/11/ 2016. ©Droits réservés

26 novembre 2016 

InterviewĂ© par la Crtv, la tĂ©lĂ©vision d’Etat, le ministre chargĂ© des missions Ă  la prĂ©sidence de la RĂ©publique, Paul Atanga Nji dĂ©clare : « Il n’y a aucun problème anglophone  au Cameroun. Ceux qui en parlent sont des imposteurs en quĂŞte de notoriĂ©tĂ©. Les avocats anglophones ont Ă©tĂ© manipulĂ©s, les enseignants aussi. Ils ont reçu de l’argent de l’étranger et ont partagĂ© avec certaines personnes en leur disant, “nous avons des revendications“. Mais, nous allons beaucoup plus parler des problèmes de sĂ©cession, de l’unitĂ© nationale, de la marginalisation des anglophones. En tant qu’élite, nous [Paul Atanga Nji est originaire du Nord-Ouest, Ndllr] ne pouvons pas l’accepter». La tension est palpable en zone anglophone aux lendemains de cette dĂ©claration

Le même jour, le Premier ministre, Philemon Yang, achève une tournée dans le Nord-Ouest afin de trouver un terrain d’entente avec les enseignants et les avocats. Trois jours après l’ouverture du dialogue, les parties ne sont parvenues à aucun accord. Le 28 novembre, enseignants et avocats poursuivent leur grève.

28 novembre 2016 

Les Ă©tudiants de Buea rentrent dans le mouvement. Ils organisent un sit-in dans le campus de l’universitĂ©, en protestation Ă  une amende de 10 000 francs CFA qui leur est imposĂ©e en cas de retard dans le versement des frais de scolaritĂ©. Ceux-ci demandent aussi la suppression des cours le samedi et le paiement de la prime d’excellence instituĂ©e par le prĂ©sident Paul Biya. LĂ  encore, la police rĂ©prime. Emission de gaz lacrymogène, bastonnades, humiliations, incursions dans les mini-citĂ©s. Les violences sont filmĂ©es et postĂ©es sur la toile. Cet autre usage de la violence fait grandir un sentiment de marginalisation au sein des populations.

08 décembre 2016

Escalade de la violence à Bamenda. Affrontements entre forces de l’ordre et populations. Des actes de vandalisme, d’une « rare violence », selon certaines sources, sont posés par des jeunes. Ceux-ci sont sortis massivement pour empêcher une manifestation publique du parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Les affrontements auraient fait deux morts et causé d’importants dégâts matériels (source officielle). L’opposition parle d’un bilan plus lourd, d’autant plus que, selon elle, des policiers ont fait usage d’armes létales sur les protestataires. Les premiers appels à une modification de la forme de l’Etat commencent à se faire entendre. Certains prônent le retour au fédéralisme tandis que les plus radicaux demandent la sécession du pays.

Escalade de la violence à Bamenda le 08 décembre 2016 ©Droits réservés

 27 décembre 2016

Le gouvernement camerounais initie un dialogue avec les acteurs du sous-système éducatif anglophone. Les échanges se tiennent le mardi 27 décembre 2016 à Bamenda, dans le but d’examiner les questions liées à l’amélioration du fonctionnement des établissements scolaires et universitaires de ce sous-système. Un Comité interministériel ad hoc est mis en place le 29 novembre par le Premier ministre. Il est chargé d’examiner et de proposer des solutions aux préoccupations soulevées par les syndicats des enseignants anglophones.

09 janvier 2017 

Des villes mortes sont observées dans plusieurs localités des régions anglophones. L’appel a été émis par le Consortium de la société civile du Cameroun anglophone (Crcsc). Les signataires du mot d’ordre de grève sont Nkongho Agbor Bala (président) et Fontem Neba (secrétaire général). Cette organisation avait invité les populations à rester chez-elles pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il trouve des solutions concrètes aux revendications anglophones. Le fonctionnement des écoles, perturbé depuis le mois de novembre 2016, est à nouveau mis à mal ce jour de rentrée, après les congés de Noël.

10 janvier 2017

Le gouvernement libère 21 manifestants anglophones. Ils sont aussitôt reconduits dans leurs régions d’origine. Les ex-détenus faisaient partie des cinquante-huit jeunes arrêtés officiellement le 08 décembre. Depuis ces évènements, de nombreuses personnes avaient été déclarées disparues. Les frondeurs n’avaient eu de cesse de réclamer la libération de toutes les personnes interpellées depuis le début de la crise ; et des poursuites judiciaires contre les éléments des forces de sécurité ayant commis des violences.


Le Dr Fontem Neba retrouve les siens après sa sortie de prison. ©Droits réservés

17 janvier 2017 

Internet est coupé dans les deux régions anglophones du pays. Le gouvernement entend ainsi lutter contre la désinformation et la diffusion des messages propagandistes. Les défenseurs des droits de l’Homme crient à la violation des libertés. Le lendemain, le gouvernement va plus loin. Le Consortium de la société civile du Cameroun anglophone et le Southern Cameroon national council (Scnc) sont frappés de nullité. Un arrêté du ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, lu lors d’une édition du journal parlé de la Crtv, interdit toutes les activités, réunions et manifestations initiées ou encouragées par ces deux organisations.

19 janvier 2017 

Le ministre Issa Tchiroma Bakari annonce l’arrestation de Fontem Neba, Nkongho Agbor Bala et de l’animateur radio Mancho Bibixy.  Ils sont transférés et détenus à la prison centrale de Yaoundé. D’autres personnes sont recherchées. Le lendemain, une dizaine d’actes traduits en anglais, parmi lesquels l’acte OHADA et le nouveau code pénal, sont mis à la disponibilité des tribunaux des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les procureurs généraux près les cours d’appel du Nord-Ouest, Njie Albert Ngandje, et du Sud-Ouest, Emile Essombè, reçoivent lesdits documents des mains du ministre de la Justice Laurent Esso.

24 janvier 2017 

Le chef de l’Etat, Paul Biya, crée la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme (CNPBM).  Composée de 15 membres et jouant un rôle consultatif, elle a pour rôle d’ « assurer le suivi de la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles faisant de l’anglais et du français deux langues officielles d’égale valeur et recevoir toute requête dénonçant les discriminations fondées sur l’irrespect des dispositions constitutionnelles y relatives, entre autres.

13 février 2017

Date de l’ouverture du procès de Fontem Neba, Nkongho Felix Agbor Bala et Mancho Bibixy. L’audience n’a pas lieu. Le procès est reporté au 13 février. Pendant ce temps, dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les villes mortes se poursuivent Les commerces sont fermés deux jours dans la semaine et l’école n’a pas repris. Les populations continuent d’exiger la libération de toutes les personnes détenues pour un retour au calme. Leur arrestation a permis la succession à la tête du Consortium, de Camerounais résidant à l’étranger. Ceux-ci tiennent un discours plus radical, favorable à la sécession du pays.

31 mars 2017 

Paul Biya répond aux demandes des avocats anglophones. Il instruit le recensement des magistrats d’expression anglaise, en vue d’augmenter leur effectif au sein de la haute juridiction ;  de redéployer les magistrats en prenant en compte le critère linguistique ; de poursuivre des matières non-encore uniformisées dans les universités anglophones en respect des spécificités de la Common law ; de créer une faculté des sciences juridiques et politiques à l’université de Buea, ainsi que de créer, au sein de l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (Enam), une section de la Common law.

20 avril 2017 

Le chef de l’Etat instruit à la ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng, de rétablir Internet dans le Sud-Ouest et le Nord-Ouest. L’information est relayée au journal parlé de 17h de la Crtv. A 19h, les opérateurs Orange et MTN annoncent que les abonnés peuvent déjà avoir accès à la connexion Internet. Ils leur offre la possibilité de se connecter gratuitement. Cette coupure d’Internet est, pour le moment, la « plus longue dans le monde ». Elle a duré trois mois.

30 août 2017

Le Cameroun abandonne les charges contre Fontem Neba, Nkongho Felix Agbor Bala, Ayah Paul et certains manifestants arrêtés dans le cadre de la crise anglophone. La décision du chef de l’Etat prend effet immédiat et, le lendemain, le Tribunal militaire de Yaoundé libère 42 anglophones. Mancho Bibixy est maintenu en détention aux côtés d’une dizaine d’autres ressortissants du Sud-Ouest et du Nord-Ouest.

04 septembre 2017

C’est jour de rentrée scolaire au Cameroun. Dans les huit régions francophones du pays, les enfants ont repris le chemin de l’école. Le mouvement est timide dans les régions anglophones. Par peur de représailles ou par défi au gouvernement, les parents gardent les enfants à la maison. L’école reprendra progressivement dans certaines localités, tandis que dans d’autres, le retour aux classes n’est toujours pas effectif.

21 septembre 2017

Une bombe explose à Bamenda et blesse trois policiers. L’engin explosif en question a été fabriqué de manière artisanale. De vives rumeurs commencent à circuler sur la préparation de la proclamation de l’indépendance du Cameroun anglophone.

22 septembre 2017 

De nouveaux soulèvements populaires sont observés dans les deux régions. Les populations (hommes, femmes, enfants) marchent dans la rue avec des feuilles renvoyant le symbole de la paix. Elles exhibent aussi des affiches sur lesquelles différents messages sont visibles : « libération de l’Ambazonie », « libérez nos enfants »…

Manifestations dans les régions anglophones le 22/10/2017©Droits réservés

01er octobre 2017 :

De nouvelles manifestations ont lieu dans certaines localités du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Elles sont organisées en marge de la proclamation de l’indépendance de l’Etat virtuel d’Ambazonie. La présence militaire a été renforcée sur le terrain en prélude à cette journée. La riposte des forces de l’ordre occasionne dix morts, selon un bilan officiel. Des Ong dressent un bilan plus lourd.  De son côté, le chef de l’Etat s’est exprimé sur cette crise, via les réseaux sociaux. Depuis l’Europe, où il est en séjour privé avec la Première dame, Paul Biya a appelé au dialogue. En ce moment, la région reste fortement militarisée. Les mouvements des populations sont restreints.

 

1 COMMENTAIRES

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  1. Ă€ juste titre, les Anglophones du Cameroun rĂ©clament justice, mais une question me vient : quid des Francophones du Rwanda ? Est-ce que les mĂ©dias se sont penchĂ©s sur leur sort ? Ont-ils manifestĂ© contre l’anglicisation forcĂ©e de leur pays ? Ont-ils voulu crĂ©er, comme les Anglophones du Cameroun, un Ă©tat indĂ©pendant oĂą ils ne seraient plus obligĂ©s d’envoyer leurs enfants Ă  l’Ă©cole anglaise et de recevoir des papiers administratifs en anglais ? Apparemment, la mĂ©thode du prĂ©sident du Rwanda, M. Paul KagamĂ©, pour basculer son pays du français Ă  l’anglais est passĂ©e en douceur, comme une lettre Ă  la Poste. Serait-ce Ă  penser qu’il est plus facile de soumettre les Francophones Ă  l’anglais que les Anglophones au français ? Serait-ce Ă  penser qu’il est plus facile de dĂ©fendre son identitĂ© linguistique lorsqu’on est anglophone ? Oui, s’il y a de l’injustice Ă  l’égard des Anglophones du Cameroun, il y a eu aussi, et il y en a encore, Ă  l’encontre des Francophones du Rwanda, et ce deux poids, deux mesures n’est pas acceptable.

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