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Cameroun: existe-il un problème anglophone ou s’agit-il d’une vue de l’esprit?

Par le Pr Jean-Emmanuel Pondi

Depuis plus d’un mois, des discussions très animĂ©es se tiennent entre camerounaises et camerounais. Elles semblent se focaliser autour d’une question qui, tour Ă  tour, divise l’opinion publique, rĂ©veille des passions que l’on croyait enfouies et ravive des antagonismes que l’on pensait avoir Ă©tĂ© rĂ©glĂ©s dans le passĂ©.

La prĂ©sente rĂ©flexion scrute successivement les arguments des deux camps en prĂ©sence, prĂ©sente ma position et fait part de quelques propositions concrètes qui pourraient s’avĂ©rer utiles.

1. Les arguments en présence
Au moins deux camps semblent s’affronter dans ce dĂ©bat fort passionnĂ©.
Le premier, qui compte beaucoup de francophones – ainsi qu’une infime minoritĂ© d’anglophones -maintien avec force qu’il n’y a pas de problème spĂ©cifiquement anglophone dans notre pays. Toutes les dix rĂ©gions, aux yeux des tenants de cette vision, connaissent exactement les mĂŞmes difficultĂ©s, occasionnĂ©es par un manque criard d’infrastructures Ă  bon niveau (routes, eau, Ă©lectricitĂ©, hĂ´pitaux, Ă©coles, etc.) Ces carences observables partout, causent un Ă©norme inconfort aux populations de toutes les localitĂ©s touchĂ©es, sans exception.

A moins de vouloir utiliser les revendications actuelles pour atteindre d’autres objectifs inavouĂ©s, entend-on dans ce camp, les fauteurs de troubles du Nord-Ouest et du Sud-Ouest devraient plutĂ´t se joindre Ă  leurs compatriotes des huit autres rĂ©gions pour exiger, ensemble, une amĂ©lioration substantielle des infrastructures nationales ainsi que l’instauration d’une meilleure gouvernance politique et Ă©conomique plus dĂ©centralisĂ©e.

A contrario, le second groupe de camerounais impliquĂ© dans le dĂ©bat est Ă  majoritĂ© anglophone, tout en incluant une minoritĂ© de francophones qui soutient ses positions. Ceux qui le compose affirment, pour leur part, qu’il existe bel et bien un problème anglophone, initialement crĂ©Ă© par le non-respect des rĂ©solutions arrĂŞtĂ©es lors de la ConfĂ©rence de Foumban de juillet 1961, qui reconnaissait explicitement l’existence de DEUX entitĂ©s distinctes camerounaises qui acceptaient volontairement (c’est-Ă -dire sans contrainte aucune) de se rĂ©unir Ă  nouveau, mais Ă  une condition : que soit respectĂ©e la spĂ©cificitĂ© culturelle de chacune des deux parties, et qu’il soit tenu compte des caractĂ©ristiques particulières que l’histoire a façonnĂ© par rapport Ă  la manière d’ĂŞtre et de vivre des Camerounais des deux rives du Mungo.

Les langues officielles, le français et l’anglais, furent dĂ©clarĂ©es d’Ă©gal statut dans notre document fondamental, la constitution du Cameroun FĂ©dĂ©ral.

Force est de constater, de l’avis des membres de ce deuxième groupe, que ces Ă©galitĂ©s constitutionnelles ne sont guère respectĂ©es dans la vie quotidienne par la classe dirigeante du Cameroun, ou par les citoyens camerounais, Ă  majoritĂ© francophones. Est-il acceptable, se demandent-ils, que vous soyez ridiculisĂ© dans un lieu public Ă  YaoundĂ©, Douala, NgaoundĂ©rĂ© ou Bertoua, simplement pour avoir demandĂ© Ă  obtenir une information en utilisant la langue anglaise ? Est-il normal d’entendre dire par un fonctionnaire de l’Etat s’adressant Ă  son compatriote d’expression anglaise, « je ne comprends pas votre patois-lĂ , ne pouvez- vous pas parler français comme tout le monde ? » Enfin, comment tolĂ©rer que l’expression utilisĂ©e en français « je ne suis pas ton Bamenda » puisse renvoyer Ă  l’interprĂ©tation suivante : « je ne suis pas ton valet de maison ! »?

Ces violations quotidiennes des droits des citoyens camerounais anglophones sont vécues par ces derniers à travers le territoire national.

L’attitude hautaine et condescendante de bon nombre de francophones (dont beaucoup ne rĂ©alisent mĂŞme pas l’impact des paroles blessantes et humiliantes qu’ils profèrent Ă  l’endroit de leurs frères venus de l’autre rive du Mungo) peut mener certains Ă  la frustration, voire Ă  la rĂ©volte. D’oĂą la conviction qu’ont certains anglophones, gĂ©nĂ©ralement sympathisants du courant sĂ©cessionniste du SCNC, que les francophones sont dĂ©terminĂ©s Ă  phagocyter la culture et la langue anglo-saxonnes. Leur conclusion ? Les francophones sont Ă  l’origine de tous leurs malheurs.

La contestation menĂ©e par la frange des anglophones qui proteste avec violence, tient au fait de l’impression qui est la leur, d’ĂŞtre des citoyens camerounais de seconde zone.

Le problème majeur de l’arène politique est que les croyances y sont plus importantes que la rĂ©alitĂ©.

Voici, brossées à grands traits, certes beaucoup trop rapidement, les principales positions des protagonistes de cet important débat.

Que m’inspirent ces arguments ?

2. Ma position dans le contexte de ce débat
Au regard des nombreuses complaintes exprimĂ©es depuis plusieurs annĂ©es dĂ©jĂ  par nos compatriotes anglophones (et dont certaines ont Ă©tĂ© rappelĂ©es plus haut), il semble extrĂŞmement difficile de conclure Ă  la non existence « d’un problème anglophone ». Le simple fait que des frères camerounais se sentent mal dans leur peau et aillent jusqu’Ă  dire publiquement dans les mass medias et ailleurs leur mal-vivre, constitue en lui-mĂŞme, dĂ©jĂ  un rĂ©el problème.

PlutĂ´t qu’une stratĂ©gie de dĂ©ni individuel ou collectif, il revient plutĂ´t Ă  la majoritĂ© dĂ©mographique que constituent les francophones, de tout faire pour bien comprendre les contours, la nature mais aussi la profondeur des frustrations que vivent au quotidien une partie des Camerounais dont le parcours historique est tout de mĂŞme assez singulier.

Il n’est en outre pas rare d’entendre des Camerounais affirmer que toutes les rĂ©gions font face Ă  des difficultĂ©s Ă©conomiques, financières et existentielles. Ceci est parfaitement vrai. Mais aucune des huit rĂ©gions- en dehors du Nord-Ouest et du Sud-Ouest – n’a eu Ă  opĂ©rer le choix de son rattachement volontaire soit au Cameroun, soit au Nigeria.

Il est important de se souvenir que la RĂ©solution 1352 (XIV) de l’AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale des Nations Unies du 16 Octobre 1959 sur le plĂ©biscite spĂ©cifiait clairement deux options possibles pour les populations concernĂ©es qui vivaient alors sous administration Britannique rattachĂ©e au Nigeria : rejoindre le Nigeria ou se rallier au Cameroun francophone.

Dans nos analyses, il faut donc savoir raison garder.
ReconnaĂ®tre qu’il existe bel et bien un « problème anglophone » est tout Ă  fait diffĂ©rent d’affirmer que ceux qui se plaignent ont raison sur toute ligne ou (encore moins), le droit de violer les dispositions contraires Ă  la loi.

Il est Ă©vident que les anglophones peuvent occuper tous les postes de la RĂ©publique.

Quand nos compatriotes anglophones exigent le respect intĂ©gral de tous leurs droits de citoyens camerounais, tous les camerounais se doivent d’ uvrer au quotidien pour que cela soit une rĂ©alitĂ©. Nous nous devons donc tous de changer notre comportement quotidien pour le rendre conforme Ă  l’esprit et Ă  la lettre de notre loi fondamentale.
Cependant-et ceci est très important- quand certains dans ce groupe, très minoritaire, il est vrai, prĂ´nent la sĂ©cession, la profanation des symboles de l’Etat, « le retour des francophones chez eux », tout ceci dans un climat de violence, les camerounais des deux aires culturelles doivent clairement leur dire NON.

Voici pourquoi. Aucun groupe qui a prĂ´nĂ© la sĂ©cession en Afrique n’a connu la prospĂ©ritĂ© dans cette aventure très douteuse. La tentative du Biafra de se sĂ©parer de la RĂ©publique pourtant dĂ©jĂ  fĂ©dĂ©rale du NigĂ©ria, s’est soldĂ©e par un nombre de morts Ă©valuĂ© entre 500 000 et 2 000 000, pour la pĂ©riode 1967-1970. Pour ce qui est du Rwanda, oĂą deux groupes de citoyens voulaient en dĂ©coudre malgrĂ© leur appartenance mĂŞme ethnique du point de vue anthropologique (mĂŞme culture, langue, mĂŞme religion et mĂŞme histoire). Leur confrontation meurtrière se solda au moins 800 000 morts enregistrĂ©s en trois mois seulement (Avril-Juin 1994).

Quant au Sud Soudan, dernière-nĂ©e des RĂ©publiques africaines issu du sĂ©cessionnisme le 9 juin 2011, les combats fratricides menĂ©s Ă  l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur de la plus jeune RĂ©publique du continent ont dĂ©jĂ  causĂ©s plus de 150 000 morts Ă  ce jour. (Source : Nations Unies, Mars 2016). Le Sud Soudan n’est assurĂ©ment pas un exemple de pays en paix ou en situation de prosperity.

Il ressort de ce qui précède que, quelque soit le bien fondé des revendications de certains anglophones, « la solution » de violence, de guerre et de chaos ne peut être que catastrophique pour un Cameroun dont la marque de fabrique en Afrique et dans le monde, est sa matérialisation du concept « Uni dans sa diversité ».

Rappelons-nous que la RĂ©solution 1352 de l’ONU du 16 octobre 1959 mentionnĂ©e plus haut avait explicitement exclu toute option de crĂ©ation d’un Etat issu des rĂ©gions anglophones du Cameroun. La lettre confidentielle interne datĂ©e du 10 juin 1960, envoyĂ©e par les autoritĂ©s britanniques du territoire Ă  leur hiĂ©rarchie aux Nations Unies Ă  New York, prouve la vĂ©racitĂ© de cette position (Source : Victor E. Mukete, MY ODYSSEY. THE STORY OF CAMEROON REUNIFICATION 2013, p. 419).

3. Quelles propositions concrètes pour conclure ?
. Que force reste Ă  la loi. Aucun citoyen n’Ă©tant au-dessus des règlements de la RĂ©publique, tous ceux qui se sont rendus coupables de dĂ©lits devraient rĂ©pondre de leurs actes devant les juridictions appropriĂ©es, civiles pour les civils, militaires pour les personnels en tenue. Il y va de l’autoritĂ© de l’Etat et de la sĂ©curitĂ© de tous dans un Etat de droit.

. Procéder à une revalorisation du Monument de la Réunification qui se trouve à Yaoundé. Combien de Yaoundéens ou de Camerounais qui passent devant ce site connaissent sa signification profonde ? Le moment semble venu de lui donner toute sa signification historique du point de vue pédagogique.

. Envisager la crĂ©ation d’un Office de MĂ©diateur de la RĂ©publique dont l’une des tâches principales consisterait Ă  traiter des dossiers Ă  lui soumis par des membres ou des organismes de la sociĂ©tĂ© civile, sous certaines conditions clairement spĂ©cifiĂ©es.

. Réorganiser les curricula des enseignements secondaires et universitaires pour introduire enfin les éléments de connaissance pertinents concernant les dix régions du Cameroun au plan socio-culturel.

. Introduire l’enseignement de l’anglais pour les francophones et du français pour les anglophones dès l’âge de 05 ans pour avoir des jeunes camerounais libĂ©rĂ©s de leur prison linguistique et
ouverts aux horizons vivifiants de toutes les cultures de leur terroir commun : le Cameroun.

. ProcĂ©der Ă  l’accĂ©lĂ©ration d’un vĂ©ritable processus de dĂ©centralisation ayant pour but ultime de rapprocher l’administration des administrĂ©s et de crĂ©er une gouvernance de proximitĂ©.

. Mettre un soin particulier Ă  identifier et Ă  revigorer les institutions civiles ou religieuses prĂ©sentes dans les deux parties concernĂ©es de notre territoire, pour crĂ©er des liens durables. Par exemple la Presbyterian Church in Cameroon (PCC) et l’Eglise PresbytĂ©rienne du Cameroun (EPC) et autre institutions religieuses situĂ©es sur les deux parties du pays. Les Royaumes Tikar, Bamoun Mbam et Banso du Nord-ouest qui ont Ă©tĂ© fondĂ©s au 14è siècle par une seule et mĂŞme famille (deux frères et une s ur) constituant de ce fait un exemple partant des liens culturels profonds entre les deux parties du Cameroun qui nous concernent.

. Parvenir à un changement total de nos comportements vis-à-vis des uns et des autres (francophones et anglophones). Tout faire pour mieux nous connaître, nous apprécier au quotidien, et tourner le dos aux préjugés néfastes et dangereux pour -la stabilité de notre Nation.

. Nous rappeler enfin que les langues officielles que nous parlons et dĂ©fendons avec tant de passions aujourd’hui ne sont nullement la rĂ©sultante d’un choix volontaire de nos ancĂŞtres camerounais. A la vĂ©ritĂ©, avant le 14 novembre 1884, PERSONNE au Cameroun ne parlait ni le français ni l’anglais.

C’est un fait irrĂ©futable.

EVITONS DONC DE TOMBER DANS LE PIEGE DANS LEQUEL S’EST FOURVOYEE LA LIBYE, C’EST-A-DIRE LE CHAOS.

Pr Jean-Emmanuel Pondi

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