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Cameroun : gagner la guerre de l’alternance

Me Michèle Ndoki

Tout le monde dans le Sud-Ouest sait que depuis le début de « la Crise » Limbe était un îlot de calme. Les mots d’ordre de « ville morte » n’avaient plus été suivis depuis l’année dernière, après la rentrée scolaire tardive d’octobre, alors qu’à Mutengene et Tiko à peine à vingt minutes en voiture de là et plus près de Douala, quasiment tous les lundis l’on pouvait traverser régulièrement une ville qui semblait désertée.

Il y a quelques semaines pour rentrer chez moi, j’ai décidé de prendre les petits cars de transport qui assurent généralement la liaison entre Douala et le Sud-ouest. L’inquiétude était perceptible, l’on apprenait qu’il y avait eu des coups de feu aux environs de Buea, et les passagers se demandaient s’ils allaient pouvoir arriver chez eux. Sur la route, à un point de contrôle, j’ai d’ailleurs cru entendre le policier dire au chauffeur qu’ils ne pourraient probablement pas. Quand nous avons demandé au chauffeur de répéter ce qu’on lui avait dit, il s’est muré dans le silence.

J’ai changé de véhicule à Mutengene pour continuer vers Limbe, et c’est en arrivant à la maison que j’ai appris qu’à Buea huit personnes avaient été tuées, dont un bébé, et qu’à Limbe aussi la journée n’avait pas été calme. « Ils » s’étaient mis à sillonner la ville pour contrôler les cartes d’identité, et arrêter tous les jeunes qui n’en avaient pas, m’a-t-on dit. Je me suis endormie et réveillée avec la même question : mais pourquoi ?

Le Gouvernement actuel a déclenché toutes les escalades de violences depuis 2016 : il a envoyé attaquer des étudiants dans leurs chambres; envoyé les forces de l’ordre passer à tabac les avocats qui manifestaient pacifiquement et leur arracher leurs robes (il ne vous a pas échappé que lorsque les avocats-stagiaires ont eux aussi manifesté au début de cette année A YAOUNDE, aucun débordement n’a été observé); il a fait arrêter et emprisonner pendant dix mois des leaders avec lesquels il négociait encore l’avant-veille de leur arrestation, réduisant au passage au silence l’un d’entre eux, le Docteur Fontem Nebah; il a fait condamner à quinze ans et plus d’emprisonnement d’autres manifestants pacifiques, après que le Président de la République ait prescrit l’arrêt des poursuites
contre toutes les personnes arrêtées dans le cadre des mouvements civils dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, et que son administration ne lui ait obéit qu’en partie, faisant libérer notamment Felix Nongho Agbor Balla, le Dr Fontem Nebah et plusieurs dizaines d’autres, mais pas tous et notamment, pas Mancho Bibixy; Il s’est mis à tirer sur des manifestants pacifiques, faisant un premier mort à Kumbo, des dizaines, des centaines, des milliers d’autres ensuite, sans jamais annoncer publiquement leur nombre, alors qu’il publie régulièrement le nombre des victimes
parmi les « hommes en tenue » au chiffre près. D’ailleurs s’agissant de ces derniers, les chiffres sont largement sous évalués si l’on en croit les habitants des zones affectées, pour une raison que nous ignorons.

Le Gouvernement ne veut écouter aucun conseil avisé ou simplement de bon sens, visant à obtenir l’apaisement. Il veut seulement continuer d’attaquer. La pression va croissant, sur les personnes qui n’ont pas leur carte d’identité. Or, nous savons la difficulté qu’il y a aujourd’hui à faire établir une carte d’identité.

Une trentaine de personnes sont venues me voir à Douala pour me faire part de leur difficulté à obtenir le précieux sésame : aujourd’hui en plus de l’acte de naissance, qui suffisait naguère, vous devez produire un certificat de nationalité. Une aberration, puisque pour obtenir le certificat de nationalité, vous présentez uniquement au Tribunal votre acte de naissance, et que le Tribunal l’établit en quelques heures sans contrôle supplémentaire : il part de l’a priori (et on le comprend) que si vous avez un acte de naissance camerounais, c’est que vous devez l’être.

Sauf qu’il s’agit d’une tracasserie administrative supplémentaire, et que cela a un coût : au moins 2.000 FCFA sans compter le transport, ce qui signifie 10% de certains salaires parmi ceux des plus concernés, rien que pour le certificat. Ensuite il faudra débourser au moins le double pour faire établir la carte, et revenir régulièrement pour voir si elle est prête. A certains de mes clients on a même dit de rentrer chez eux se faire établir la carte : dans leur commune de naissance, dans l’Extrême-Nord, en l’occurrence.

Un ensemble de dépenses inenvisageables, pour des personnes qui bien souvent n’ont pas 1000 francs de revenu par
jour, ET LE GOUVERNEMENT LE SAIT. Il le sait, mais il rend exprès les choses plus difficiles, et maintenant si vous n’avez pas votre carte vous pouvez être arrêté. Quel rapport peut-il y a avoir entre l’absence de carte d’identité et le spectre tant agité dans le discours officiel de sécession dans notre pays ? Pour moi un seul : la vulnérabilité des victimes de l’attaque. Ce sont les plus vulnérables qui sont les plus affectés par la mal-gouvernance qui a provoqué
l’indignation de tant de nos compatriotes déterminés à provoquer une alternance politique, quelque forme qu’elle prenne. Seuls les plus vulnérables ne peuvent surmonter les difficultés que cela représente de faire établir une carte d’identité.

C’est l’immense majorité de la population jeune qui est pauvre et vulnérable, et c’est elle qui a fait des Mancho Bibixy. C’est elle, l’ennemi à abattre pour des hommes jaloux de leurs privilèges et déterminés à user de tous les moyens que nous leur avons confié pour les garder. C’est contre cette population que le Gouvernement a déclaré la guerre : la guerre actuelle est une guerre contre l’alternance politique. Et cette guerre, nous, le peuple camerounais,
devons faire en sorte de la gagner. Non pas avec des armes ou des vies arrachées, car nous n’avons pas assez des unes et nous tenons trop aux autres pour les offrir en pâture aux ego surdimensionnés. Mais avec une volonté agissante et un amour inébranlable pour le mieux et le Bien. Nous, ensemble, TOUS ensemble, nous allons gagner la guerre de l’alternance.

*Michèle Ndoki est avocate et vice-présidente du directoire des femmes du MRC

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