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Cameroun: Journée nationale de l’orientation scolaire des statistiques qui interpellent

Joseph Bomda, Ph. D Conseiller d’orientation-psychologue

Comme il est de coutume depuis octobre 2003, au lendemain de la fête mondiale de l’enseignant suit la Journée Nationale de l’Orientation scolaire (JNOS). Si la première est très médiatisée, la seconde l’est moins ; le plus souvent, elle passe même inaperçue. Néanmoins, par rapport à ses pairs de la sous-région, en instituant la JNOS, le Cameroun fait montre d’une avancée indéniable sur le chemin de la qualité de l’éducation. La JNOS participe en effet à rendre davantage visibles et lisibles les actions des services d’information et d’orientation-conseil scolaires, utiles par essence à la promotion d’une école formelle individuellement épanouissante et socialement rentable. Cette année, la JNOS est placée sous le thème: «Orientation scolaire pour le succès des apprentissages». C’est dire que l’orientation scolaire serait au service de la réussite des apprentissages en milieu éducatif. Autrement dit, l’échec ou le succès scolaire pourrait dépendre du type d’orientation scolaire suivie ou subie. Une telle préoccupation vise certainement à limiter les effets néfastes d’une orientation scolaire conduite sur la base des injonctions parentales, du suivisme des pairs, des jugements professoraux, des leçons de l’informel et de la stéréotypie professionnelle. L’idée est en soi louable. Cependant, loin de s’en féliciter, certaines statistiques amènent à s’interroger et obligent à une action qui dépasse le folklore d’un jour. Ces statistiques sont en rapport avec l’emploi, les dépenses éducatives, l’accès à l’université, le caractère résiduel des services d’information et d’orientation scolaires et, le taux d’échec en milieu universitaire.

Sur la question de l’emploi au Cameroun
En dépit des efforts des pouvoirs publics camerounais, le droit à l’écoute, à l’information, à l’orientation et à l’accompagnement scolaire et professionnel reste résiduel. La conséquence est la persistance d’une orientation scolaire qui ne garantit pas toujours l’épanouissement individuel du citoyen et encore moins sa participation à la réalisation d’un travail socialement rentable. La deuxième enquête sur l’emploi et le secteur informel (EESI 2), en 2010, et le Recensement Général des Entreprises (RGE), en 2009, ont permis de le noter. 90.5% d’actifs, notamment les jeunes camerounais de 15 à 34 ans exerçaient dans la précarité, la saisonnalité et l’indécence de l’informel (agricole et non agricole) contre 10% répartis entre le public, 5.8%, et le privé formel, 3.7%. Rappelons que ces jeunes représentaient le 1/3 de la population totale et 60% de la population potentiellement active ! Au rang des actifs, ces jeunes compris, le sous-emploi affectait en moyenne 75,8% de personnes. Les femmes, les jeunes, les handicapés, les minorités ethniques et les PVVS étaient les plus concernés. Pour une Nation qui espère être émergent à l’horizon 2035, il s’agit là d’un gros gâchis. En fait, qui mieux que la jeunesse constitue le fer de lance pour le développement d’une Nation ? Que faut-il en attendre quand à l’issue de la formation reçue, faute d’entrer à la fonction publique que tous ou presque lorgnent, elle doit devoir vivre le sentiment de déclassement social et se contenter des carrières négatives de l’informel pour survivre ?
Sur les dépenses éducatives
Les deux précédentes questions sont d’autant urgentes qu’il a été démontré en 2000 que sur les 18-19 années d’études qui conduisaient à l’obtention d’une licence, c’est-à-dire de la pré-maternelle à la 3ème année universitaire, un enfant issu d’une classe sociale moyenne avait coûté au bas mot 9 millions de francs CFA à sa famille. Nous sommes bien là dans un contexte social où la pauvreté monétaire touche près de 40% des ménages ! 13 ans plus tard, le coût de vie s’est enrichi ; autrement dit, pour le même diplôme, les familles dépenseraient davantage. N’assiste-t-on pas à une marchandisation galopante de l’école ? De 18 institutions privées d’enseignement supérieur fonctionnelles en 2006, n’est-on pas passé à 117 en 2011 et à 132 en 2012 ? Dans le domaine de la formation professionnelle, sur la même période, n’est-on pas passé de 200 centres privés agréés et fonctionnels à 761 ? Le partenariat public-privé est en marche pour la formation des Camerounaises et des Camerounais. Toutefois, déplorons que le service éducatif soit devenu une marchandise dont les prix varient en fonction du « contenu », de la « teneur » et des « emballages ». Plus encore, demandons-nous à quelle fin ?

Des statistiques d’orientation scolaire renversantes
Plus de 2/3 d’enfants camerounais inscrits dans les universités et grandes écoles, tant publiques que privées, le sont dans les filières générales. Pour preuve, en 2011, sur 44 588 diplômés Bac+2 et Bac+3, près de la moitié (49%) était issu des filières des sciences sociales, 18% des sciences de l’éducation (y compris la formation des enseignants du secondaire), 13% des lettres, 11% des sciences, 7% de l’ingénierie et 2% de la santé. À qui la responsabilité, se demandera-t-on ? Les élèves et leurs familles sont tout autant à plaindre que les services de la prospective, de la planification et de l’orientation scolaires. L’école doit être un investissement socialement rentable et individuellement épanouissant. C’est dire la conviction qui doit animer chacun de la voir passer d’un service social à celui économique et stratégique. On ne peut plus en contexte de pauvreté continuer à aller à l’école pour aller ! L’investissement scolaire doit être orienté. La JNOS participe de cette entreprise ; mais il est curieux de constater qu’elle demeure résiduelle et que malheureusement nos enfants continuent d’embrasser des formations qui les préparent à attendre un éventuel recrutement pour un poste où le salaire mensuel sera garanti. L’école formelle cloisonne malheureusement la fougue juvénile dans l’esprit de : « j’ai l’honneur de vous servir en vue d’un salaire régulier et garanti ». Sur 100 000 jeunes qui abandonnaient l’école en 2012, 70% n’avaient pas de métier ! Pourtant, cette école devrait promouvoir l’inventivité, la créativité et l’esprit d’autonomie.


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Le caractère résiduel du droit à l’orientation scolaire au Cameroun
Pendant longtemps, le droit de choisir le genre d’éducation à donner aux enfants a été confié, en priorité, aux parents. Fautes d’informations suffisantes et adéquates, ces derniers ont été et sont encore victimes de la stéréotypie professionnelle. L’envie de voir l’un des leurs devenir un haut commis de l’État, ce cultivateur aux souliers vernis socialement considéré, les a conduit à éloigner leurs enfants de l’enseignement technique et professionnel jugé à tort propre aux incapables et vieillards exclus de l’enseignement général, le noble et le prestigieux chemin pour devenir comme le Blanc prétend-on. Si ceci a été constaté il y a 60 ans, aujourd’hui encore, en dépit des efforts des pouvoirs publics, des privés et de la société civile, la tendance est toujours à la promotion de l’enseignement général au détriment de l’enseignement technique et professionnel. L’observateur averti se rendra compte qu’il est plus difficile à un bachelier technicien d’entrer à polytechnique ou à la Faculté de Génie Industriel qu’à un bachelier généraliste, option C ou E. Le conseiller d’orientation est une denrée rare que seuls quelques établissements du public disposent. En 2011, pour un effectif de 1 574 452 élèves dénombrés au secondaire, il n’y en avait que 1 155 ; soit un déficit de 4 093 à raison d’un pour 300 élèves. Pour 207 887 étudiants, seulement 229 conseillers d’orientation étaient recensés au supérieur ; soit 582 de moins à raison d’un pour 500 étudiants. Aucune université ne disposait d’un service dédié exclusivement à l’orientation académique et professionnelle. Les conseillers d’orientation du supérieur à l’image de la cinquantaine dénombrée au Ministère de l’éducation de base et de la quarantaine du Ministère de l’emploi et de la formation professionnelle étaient tous reconvertis dans les services administratifs bien éloignés de leur mission prioritaire. En conséquence, faute d’accompagnement et d’une orientation scolaires et universitaires appropriés, l’échec scolaire devient monnaie courante et interpelle plus que jamais.

Statistique sur l’échec scolaire au Cameroun
68% d’enfants d’une classe d’âge donnée n’accèdent pas à l’enseignement secondaire. Parmi les 32% qui y arrivent, 12% quittent avant la fin du premier cycle. Les départs précoces atteignent de fait 90% en fin de second cycle du secondaire et ce avant même l’examen de baccalauréat ou le GCE Advanced Level. Des 10% restants, 4% au plus sont admis au baccalauréat ou au GCE Advanced Level et sont qualifiés pour l’admission à l’enseignement tertiaire. Une fois en milieu universitaire, dans les Facultés rattachées aux universités publiques, environ 30% des étudiants ont un statut de redoublant. Le taux de redoublement a tendance à s’accroitre à l’intérieur du cycle de licence au fur et à mesure que l’on converge vers la troisième année. Au cycle de recherche, les chanceux doivent attendre des années pour défendre une thèse. Aucun délai pour le dépôt n’est respecté et encore moins pour la défense après le dépôt, sinon dans les textes peu suivis. Un faisceau de raisons peut expliquer l’échec scolaire. L’ignorer c’est ce mentir. Cependant, le poids de l’orientation scolaire suivie ou subie ne devrait pas être négligé. Embrasser une filière de formation sans connaître les tenants et les aboutissants limite la combativité face aux écueils de la route. Savoir où l’on va et comment y arriver renforcement la motivation de se lancer et de subir, tête haute, les aléas de la route. La JNOS participe de cette entreprise. Cependant, elle gagnerait à cesser d’être le folklore d’un jour pour devenir une semaine nationale d’orientation scolaire. À l’occasion, plusieurs activités permettront de rendre davantage visibles et lisibles les actions en cours, telles : le Cahier des charges du conseiller d’orientation, la Politique Nationale d’Orientation scolaire, universitaire et professionnelle en chantier, les nombreux programmes nationaux d’aide à l’insertion et à la réinsertion des jeunes (FNE, PIASI, PIFMAS, PAJER-U, etc.), etc.

A SAVOIR

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