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Cameroun : La corruption en quelques clichés !

Policiers, douaniers, fonctionnaires, étudiants, journalistes… les camerounais en sont victimes ou coupables au quotidien.

Il est pratiquement impossible de rencontrer au Cameroun, un adulte qui n’ait été directement ou indirectement mêlé à des actes de corruption. C’est que le mal est généralisé et tend à devenir d’une insipide banalité. Les taximen sont les personnes les plus exposées aux « racketteurs » que semblent être devenus certains policiers. C’est d’ailleurs ce corps de métier dont les faits de corruption sont les plus visibles. Alex, jeune taximan, a par exemple été obligé de corrompre les policiers plusieurs fois. » Je ne sais pas quelle est l’importance d’avoir un dossier complet. Les policiers trouvent toujours un moyen de vous extorquer de l’argent en créant tous genres de motifs  » fulmine t-il. En fait, il est devenu usuel pour lui de donner 500 ou 1000 Francs à des policiers qui l’interpellent. Il ‘agit en fait -en passant ce billet de 500 ou 1000 Francs – d’éviter une inutile confrontation avec ceux-ci. Des gestes qu’il pose contré son gré, en témoigne ses propos particulièrement fâcheux. « Ce sont des voyous, des racketteurs. Ils ne méritent pas de faire partie des forces de l’ordre. Ils sont incapables d’arrêter les voleurs. Tout ce qu’ils savent faire, c’est nous racketter ». Mais il vaut mieux « négocier » que de s’attirer les ennuis conclut Alex, résigné. La réputation des policiers est tellement ternie qu’on leur a attribué tous les noms. Dans la rue, on les appelle, les « mange-mil ». Un musicien s’est d’ailleurs amusé à ramener le nom flic en un sigle qui signifie pour lui : une « Fédération Légale des Imbéciles en Casquette ». Visiblement, toutes ses railleries laissent indifférents les policiers qui sont prêts à tolérer les excès et abus des automobilistes au prix de quelques francs Cfa.

Dans les lycées et collèges
Dans les lycées comme ailleurs, la corruption n’épargne par les acteurs. « En début d’année, pour obtenir une inscription, il faut donner de l’argent pour être sûr d’avoir une place » raconte un parent. Certes, pendant les rentrés scolaires, certains établissements organisent des concours et recrutements mais il est communément admis dans l’opinion que pour être retenu, il faut nécessairement monnayer auprès des responsables. Dans un lycée de la place, Tamwo, élève en classe de première nous livre un témoignage saisissant. « Quand j’étais en Seconde, le professeur de Mathématiques organisait les cours de répétition. Moi je ne participais pas parce que je savais que je suis doué en Maths et je n’en avais pas besoin. J’ai remarqué vers la fin de l’année qu’il est devenu sévère avec moi et, m’attribuait les notes qui n’étaient pas toujours les miennes. Par contre, j’ai remarqué que tous les élèves qui faisaient ses cours de répétition avaient presque toujours la moyenne ». Ce que raconte cet élève est assez répandu. A défaut de demander aux élèves de marchander les notes, les enseignants trouvent un subterfuge : Ils organisent des cours de répétition payants et s’arrangent à favoriser au maximum lors des corrections, ceux des élèves qui appartiennent à ces groupes de répétition. Comment ne pas mentionner les témoignages de certains étudiants d’une université de la place qui évaluent la validation d’une unité de valeur à 10 000 Francs. Si ce n’est, par l’achat des polycopies conçus et distribués par les enseignants eux-mêmes.

La presse infectée
La plupart des conférences de presse organisées à ce jour sont très courus par les « journalistes ». En fait, il y en a qui s’attribuent cette casquette pour bénéficier des « per diems » qui sont généralement prévus pour la presse. Un artiste de la place que nous garderons sous anonymat raconte :  » J’ai organisé une exposition au Centre culturel Français de Yaoundé et j’ai dû recourir aux services d’un de vos collègues pour qu’il en parle dans un journal. Votre collègue en question, après avoir publié l’info sur mon exposition, m’a presque harcelé pour que je lui donne 5000 Francs Cfa. Depuis ce jour là, chaque fois que j’organise une exposition, je prévois un budget pour les journalistes qui vont venir couvrir ».
C’est ainsi que les organisateurs de conférences de presse se retrouvent parfois « encerclés » par des journalistes réels ou supposés et qui exigent « l’argent du taxi ». « Pourtant, il y en a qui ne signent nulle part » remarque un confrère. Ceux-là, on les appelle, les « journalistes du Hilton ou de la rue Mermoz ». Ils sont de plus en plus nombreux et écument les services administratifs et les couloirs des ministères pour faire chanter certains responsables. Conséquence logique, la presse camerounaise abonde des titres incendiaires qui, souvent, sont le fait des règlements de compte entre les hommes politiques. « Si ce n’est pas pour détruire les concurrents politiques ou collègues de service, c’est souvent pour s’aménager un bouclier médiatique que les hommes publics s’attachent les services des journalistes. Ceux-ci entretiennent alors des relations entachées de bakchichs et de dessous de tables » analyse le confrère cité plus haut.
En donneuse de leçon qu’elle aime bien apparaître, la presse camerounaise n’est pas ainsi à l’abri des faits de corruption


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Des services publics monnayés
En 2005, le reporter a personnellement été tenté par un acte de corruption. En vue de préparer un concours administratif, nous nous sommes rendus dans une sous-préfecture de la place pour faire signer un document exigé. Arrivé à la dite sous-préfecture, à une quinzaine de minutes de la fermeture du bureau, le candidat que nous étions nous sommes vus demander « une grande Guinness » pour faire signer notre document.  » C’est déjà l’heure de la fermeture. Mais si vous avez une grande Guinness, je peux aller ajouter votre copie d’acte de naissance dans le parapheur pour qu’elle soit signée maintenant. Au lieu de vous faire revenir demain » nous proposait alors le fonctionnaire. Une grande Guinness? En fait, il s’agissait de nous faire savoir qu’il faut débourser 1000 Francs pour accélérer le processus de signature dudit document.

Si pour nous, il ne s’agissait que de signer un document, pour d’autres, il s’agit parfois des dossiers composés de plusieurs documents qui doivent franchir plusieurs bureaux. Dans ce cas là, il faut « pousser le dossier » à toutes les portes. Yougouda, un militaire à la retraite se rappelle de la galère qu’il a vécue pour faire aboutir son dossier de pension retraite :  » Je me suis carrément installé à Yaoundé. Chaque fois, il fallait passer de bureau en bureau pour suivre l’évolution du dossier. Je vous assure, si vous ne ‘motivez’ pas la secrétaire, votre dossier n’évolue pas. Votre dossier peut faire un an dans un bureau que cela ne dérangerait personne. Tant pis si vous êtes pauvre et que vous n’avez pas d’argent. » Heureusement, le ministère de la fonction publique a mis en place un système d’information rapide et facile pour limiter le contact avec les usagés. Dans le secteur des marchés publics, le phénomène est encore plus répandu à en croire diverses sources. Il existe même des quotas imposés aux exécutants des marchés publics pour se faire payer. A cet effet, les trésoriers de l’administration camerounaise ont plutôt une mauvaise réputation. « Monsieur 10% ou 15% ou 20% » les appellent-on souvent.

Bien parler » pour se faire comprendre
« Mouiller la barbe », « motiver », « donner une bière », « bien parler », « faire un geste », les expressions sont nombreuses qui traduisent en langage codé, l’acte qui doit contribuer à faire payer à des usagers, des services qui, en principe, sont gratuits. Et les camerounais savent en user. Ils en ont d’ailleurs crée d’autres mots et expressions qui, soit n’ont rien à voir avec la langue française, soit en sont une excellente déformation. Ainsi peut-on rarement parler du « gombo » à un journaliste camerounais sans qu’il ne sache de quoi, il est question. Pareillement, le mot « tchoko » est tant répandu dans le vocabulaire camerounais qu’il évoque clairement dans la conscience collective, de l’argent qui n’est destiné à un individu que pour l’amener à poser des actes répréhensibles, ou qu’il aurait dû poser gratuitement.

Ainsi va donc le Cameroun, ce pays classé à deux reprises (en 1998 et 1999) comme pays le plus corrompu au monde par l’Ong Transparency International, et où, l’argent déverrouille presque toutes les portes. Pays où pratiquement, aucun service ne peut s’obtenir sans que vous n’ayez d’une façon ou d’une autre « motivé » ceux qui doivent vous l’offrir.


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