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Cameroun, Le Biyaïsme: Une fabrique de déchets politiques, sociaux et institutionnels

Par Thierry Amougou, Macro économiste, enseignant-Chercheur

Dans un premier temps, une conception restrictive et basique consiste à dire que le Biyaïsme est la gouvernance du Président Biya au pouvoir depuis 1982. Le néologisme Biyaïsme a en effet pour racine étymologique Biya, nom de l’actuel Président camerounais. Dans ce cas, le Biyaïsme basique peut être compris comme une doctrine – le libéralisme communautaire -, une acquisition du pouvoir via un passage de témoin par Ahidjo en 1982, une conception libidineuse du pouvoir, un exercice du pouvoir et une gouvernance par l’absence et le mutisme. Cette première approche, quoiqu’importante parce que balistiquement centrée sur l’homme Biya, figure de proue du régime, est simpliste et réductrice parce que le Président Biya n’est pas né politiquement et biologiquement en 1982. Ainsi, le Biyaïsme, quoique lié à lui stricto sensu, va au-delà de lui dans le temps et l’espace politique camerounais et extra-camerounais. Il se présente plutôt comme un produit politique dérivé de la trajectoire précoloniale, coloniale et postcoloniale de l’Afrique subsaharienne en général, et du Cameroun en particulier. Biya fut en effet le Premier Ministre du Président Ahmadou Ahidjo, Camerounais déjà haut cadre au sein de l’administration coloniale française. D’où une seconde compréhension du Biyaïsme comme un système politique, une symbolique politique, une idéologie et un mode de gouvernance qui, quoique lié à Biya, n’est plus le propre de Biya tout seul, mais le produit de stratégies d’acteurs internes et externes depuis au moins l’Etat-colonial : c’est le Biyaïsme systémique. Il est à la fois une variable expliquée par le passé politique camerounais – avant 1982 -, et une variable explicative du profil institutionnel, politique et social de ce pays depuis 1982. Il n’est donc plus le seul fait d’un homme mais d’un système en action, c’est-à-dire des hommes, des institutions, des pratiques, des interdépendances entre eux, le passé et l’avenir. Ahmadou Ahidjo, premier Président du Cameroun indépendant en constitue dès lors une variable explicative et donc une condition antécédente à son existence.

Le Biyaïsme systémique a de ce fait des paramètres endogènes (le premier régime camerounais au sein duquel Biya fut entre autres Premier Ministre), exogènes (la France comme soutien au régime en place par des accords historiques de défense), historiques (colonisation, Etat-colonial au sein duquel fut haut responsable Ahmadou Ahidjo qui cède le pouvoir à Biya en 1982), et contemporains par rapport aux pays occidentaux (continuité de rapports étroits entre la France et le Cameroun). De là apparaît le Biyaïsme sans Biya pour signaler l’existence du même système avant lui et sa possibilité après lui. Il faut aussi distinguer le Biyaïsme formel ou lexical qui se décline de façon déclamatoire à travers Pour le libéralisme communautaire, livre-programme de Biya publié en 1987, du Biyaïsme effectif ou réel dont les résultats sont en opposition de phase avec le Biyaïsme formel ou lexical : ce sont les faits dont traite de nos jours l’Opération Epervier. Cette précision conceptuelle faite, force est de constater que le Biyaïsme réel est une fabrique de déchets politiques, sociaux et institutionnels. C’est un régime dont l’apogée comme évènement politique et le déclin comme mode de gouvernance sont confondus au même point fixe de sa date de naissance. Son seul mérite est d’avoir été un sacré espoir quand sa gouvernance s’est matérialisée en évanouissement complet de la virtualité radieuse de celui-ci.

Sur le plan politique, le Biyaïsme, parce que non programmé au préalable de façon rationnelle dans toutes ses dimensions par une ambition politique nationale de son leader, ne put exister qu’en transformant en cadavre politique l’Union Nationale Camerounaise (UNC), ancien parti du Prince. Le RDPC est en effet né par phagocytage et émasculation de l’UNC ainsi transformée à la fois en humus pour le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais, et en déchet politique non récupérable sur l’échiquier politique national. Trente ans plus tard, le libéralisme communautaire, projet politique porté par le RDPC est lui-même au stade d’un déchet politique que le Biyaïsme lexical essaie de recycler par le discours hyperbolique des grandes ambitions et des grandes réalisations. Cet acharnement thérapeutique du Biyaïsme lexical a cependant très peu d’effet revivifiant sur un parti au pouvoir comateux sur le plan des idées parce que toute velléité critique et progressiste se heurte à la fin de l’histoire qu’y incarne son candidat naturel. D’où le fait que le RDPC et le pays tout entier n’attendent plus que « la solution finale », le déchet suprême comme condition de la transition politique. C’est-à-dire que dame Nature reprenne de façon naturelle un corps du Prince destiné, d’après la sainte Bible, à redevenir poussière via les déchets organiques de son corps duquel pourrait prendre racine la Renaissance politique du pays. Poussière du pouvoir du roi que préfigure déjà la chute libre de l’autorité du Prince devant sa moitié qui, devant Dieu et les hommes, n’hésite plus à le rabrouer. Le parti au pouvoir est ainsi dans la même trajectoire de faillite existentielle que la première communauté chrétienne (Qumrân) ayant, à la mort du Christ, cessé de penser et de travailler dans l’attente imminente de la parousie, second avènement du Christ sur terre. En attendant, la production des déchets politiques prend désormais la forme d’anciens ministres, directeurs et secrétaires généraux de la Présidence de la République déclassés, accusés de détournements et mis en prison, lieux où la société parque et discipline les hommes-déchets qui la salissent, la souillent et la corrompent : l’homme politique-déchet devient ici la matière politique qui tente de sauver les apparences d’un autre déchet programmatique à savoir la rigueur dans la gestion et la moralisation des comportements.


Il est cependant trop tard car non seulement les faits dont traite l’Opération Epervier sont des preuves que la rigueur dans la gestion et la moralisation des comportements sont des pièces tristement célèbres du musée politique camerounais depuis belle lurette, mais aussi les déchets humains et sociaux, c’est-à-dire tous les hommes, femmes et enfants en situation de vulnérabilité extrême suite à la feymania d’Etat érigé en système de gouvernance par le Biyaïsme, sont désormais, soit au cimetière, soit sans espoir étant donné que la pose des premières pierres de l’homme du 6 novembre 1982 arrive trente ans après quand son Cameroun émergeant leur donne rendez-vous en 2035. Nés en 1982, les espoirs de bien-être de la société sont désormais des déchets oniriques dont seuls les esprits hyper-mnésiques s’en souviennent encore. Cela est signe du point fixe qu’est le Renouveau National en tant que mort-né politique parce que ses concepts sont restés des concepts sans jamais devenir des mythes pour le peuple camerounais. Dès lors, rester en vie et exister partent de leur statut de moyens pour construire une espérance sociétale pour un statut de buts ultimes d’un régime et d’une société camerounaise propulsée à l’âge des sociétés fugaces par une gouvernance comme jouissance des privilèges du pouvoir politique. La population camerounaise a été transformée en une masse d’individus aliénés par une libido accumulative dont l’essentiel des projets et de la vie se joue au stade de la pure consommation. Cela est le danger suprême que court le pays tout entier dans son effectivité historique et sa place dans un monde capitaliste car la consommation est à la fois le statut des sociétés subalternes et le stade qui précède les déchets et leur putréfaction. La satisfaction coûte que coûte de sa libido accumulative fait du j’ai donc je suis la maxime la mieux partagée au sein d’un Cameroun où l’accumulation des villas, des grosses cylindrées et de seconds bureaux sont autant de déchets à l’aune de la dimension historique d’une société, que ce qui satisfait les plaisirs des orifices au sein d’une approche libidineuse du pouvoir : espèces sonnantes et hallucinantes, manger, boire, déféquer, faire l’amour. De là la naissance d’un Etat informalisé par la corruption endémique et criminalisé par ses multiples carences. Cet Etat devient ainsi un conglomérat de déchets institutionnels : des hôpitaux sont devenus des mouroirs lorsqu’ils ne font pas disparaître des bébés, la justice est privatisée par le Renouveau National, le pays est désormais pauvre et très endetté, l’intelligentsia s’expertise en motions de soutien, l’eau potable est désormais une denrée rare et le mot délestage est entré dans le vocabulaire d’un peuple dont l’armée est devenue une milice du pouvoir chargée de faire des manifestants des morts comme en février 2008.

Mais les déchets et la pourriture tous azimuts qu’ils préfigurent ne s’arrêtent ni aux multiples immondices d’ordures ménagères qui jalonnent les quartiers populaires, ni à l’hécatombe humaine de l’axe lourd Yaoundé-Douala et aux ponts sur le Wouri et sur la Sanaga à Ébebda désormais des pièges à vies. Ils ne se limitent pas aux kyrielles de morts dans le tunnel aéroport de Douala désormais un tunnel-cimetière parce que terminus de multiples vies par manque d’éclairage. Leur effet boomerang sur le régime est aussi une garde présidentielle en lambeaux et factions rivales minées par la corruption, le tribalisme et le désir d’enrichissement immédiat. Dès lors, la puanteur qui se dégage des décharges humaines, institutionnelles et politiques du Renouveau National, et les relents d’égout qui suintent des vidanges du diable, poussent le Prince à préférer l’air conditionné, l’eau embouteillée, le décor et l’éclairage cristallins de l’Hôtel Intercontinental de Genève, son nouvel habitat préféré. Il faut continuer à faire illusion et à vivre comme si derrière soi ne criaient pas à l’aide les âmes et les corps mutilés dans les décombres de l’espoir que l’on fut : c’est le Biyaïsme décadent et crépusculaire, accident politique à partir duquel le pays doit se remettre debout.

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