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Cameroun: le droit à l’indifférence

Par Marie Claire Nnana

Il semble qu’il y ait toujours une double manière d’appréhender la déferlante de rapports alarmistes sur l’avenir du Cameroun initiés ces derniers temps par des parlementaires et ONG du Nord. Ainsi, leur lecture suscite-t-elle chez certains de nos compatriotes un sentiment d’effroi, d’accablement, qui paralyse la réflexion, et les plonge dans la déprime, convaincus que de graves périls, devant lesquels nous sommes impuissants, menacent notre pays. Il y a néanmoins chez les plus avertis un sentiment d’agacement et de révolte, nourri par la violence, les outrances, la fréquence, et même l’absurdité de ces «analyses». Pour ceux-là, il paraît évident que l’armée de spécialistes et d’observateurs qui se découvrent un intérêt soudain pour le Cameroun, et qui multiplient les notes pseudo-scientifiques sur ses choix politiques et économiques, sa stabilité, sa cohésion sociale, ses leaders, n’ont pas d’autre mandat que celui de la déstabilisation. Blessés dans leur orgueil, ces Camerounais se déchaînent dans les médias et les réseaux sociaux où ils livrent des batailles épistolaires obstinées contre les pourfendeurs, vantant les spécificités d’un pays qui sait où il va, la cohérence de sa vision, et ses atouts.

Dans cette vague de réactions, n’oublions pas ceux qu’on peut classer comme «philosophes» parce qu’ils jugent que les critiques, si injustes qu’elles paraissent, ont le grand mérite de provoquer l’introspection et la remise en question. En d’autres termes, le pays doit pouvoir tirer quelque leçon utile de ces rapports au vitriol.

Tout compte fait, il existe une troisième voie, entre l’acquiescement aveugle et le déni mordant. Laquelle? Eh bien l’indifférence. Oui, l’indifférence. Demandons-nous bien s’il est productif et utile que quelques rapports écrits avec talent parfois, mais inspirés souvent par une dose de mauvaise foi, nous détournent de l’ uvre de construction nationale. Voilà en effet un demi-siècle que le Cameroun a arraché son indépendance politique, et entreprend à la force du poignet et de l’intellect, de forger une nation stable et une démocratie prospère. Les cinquantenaires ont été célébrés par les Camerounais comme il sied, avec quelques festivités, et beaucoup de réflexions, d’échanges, d’autocritiques, de projections sur l’avenir. Y a-t-il meilleure preuve que nous restons lucides sur nous-mêmes, et sur l’ uvre immense qui reste à accomplir?

Notre vision a été définie ou redéfinie par le président de la République comme une véritable boussole: devenir une économie émergente dans une vingtaine d’années, un pays prospère et uni, avec des hommes et des femmes libres, épanouis dans un Etat de droit qui garantit à chacun son dû. La tâche du gouvernement, dans cette perspective, c’est de paver la voie, de déblayer le chemin vers cet objectif. En mettant le peuple au travail, en confiant aux ministres des pans importants de cette mission, pour lesquels ils doivent produire des résultats, qui nous rapprochent eux-mêmes chaque jour un peu plus de ce cap qui est notre saint Graal.

Bien sûr, cette description est volontairement lyrique. Elle ne tient pas compte des dérapages, des lenteurs, des blocages, des conflits d’intérêts, et même des reculades. Mais toutes ces péripéties, ces coups de frein ou d’arrêt à notre marche en avant contribuent à la construction de notre histoire commune. On peut même considérer que pour un pays, les échecs enseignent plus que les succès, puisqu’ils nous soudent et nous fortifient dans la volonté de renaître.

Dans ce parcours de 50 ans, nous avons engrangé, grâce au leadership éclairé d’un homme d’Etat pétri d’expérience et de science politique, un grand nombre de progrès démocratiques et économiques, une stabilité politique enviable. Mais nous nous devons d’assumer au même titre les tournants les plus délicats, comme la restauration un peu chaotique du multipartisme dans les années 90, comme la double décennie de stagnation économique, la corruption, ou la gestion toujours brûlante de l’équilibre ethnique et régional, sans oublier celle du bilinguisme et de la minorité anglophone. Personne n’avait pensé que ces questions seraient réglées d’un coup de baguette magique, n’est-ce pas? C’est pourquoi ceux qui soufflent sur les braises de l’extérieur n’ont aucune chance d’être entendus.

Le droit à l’indifférence que nous objectons à ceux qui nous prédisent le malheur, c’est une manière de réaffirmer notre identité, notre particularité, notre parcours, nos choix. Ceux-ci ne doivent en aucun cas être calqués sur des modèles africains, ou occidentaux, qui ont tous leurs revers, et leurs limites. C’est en réalité la réaffirmation de notre droit à la différence.

Tout le monde peut, s’il le veut, faire des analyses et des rapports sur le pays de son choix. Toutefois, ils ne sont pertinents pour nous, et légitimes, que s’ils respectent notre différence, et notre volonté, viscérale, indestructible, de nous en sortir par nous-mêmes.
On serait d’ailleurs tenté de s’interroger sur le sérieux de ces rapports, qui tirent des conclusions hâtives sur des réalités humaines et sociales observées, de ce qu’il nous semble, furtivement, à la dérobée. Avec des a priori et des partis pris.

Si au moins ces analystes avaient fait leurs preuves ailleurs. Dans des situations politiques plus précaires, qui mériteraient tout autant leur attention, ailleurs qu’ici. Voilà par exemple des milliers d’enfants européens enrôlés dans le djihad en Syrie, sans qu’un quelconque rapport ait pu le prévoir. Etonnant. Des jeunes nés en Europe, nourris à la culture occidentale, qui s’islamisent, et se retournent contre leurs mères patries. Que ne l’avaient-ils prédit?

Voilà les printemps arabes, dont nos partenaires occidentaux se sont tant réjouis, comme une ouverture salvatrice vers la démocratie et la liberté. Aucun des groupes si prompts à prédire l’hécatombe du Cameroun ne nous avait alertés sur le fait que ces printemps accoucheraient de l’islamisme le plus radical. Et par les urnes, s’il vous plaît. Plus près de nous, la Libye, jadis prospère, n’est plus qu’un champ de ruines, une terre dévastée. Les ONG et les savants analystes de tous bords n’ont pas pu prévoir que la mort de Mouammar Kadhafi déstabiliserait tout le Sahara, jusqu’aux confins de la forêt équatoriale. Etaient-ils aveugles, ou en manque d’inspiration?

La morale de cette histoire, c’est que les Camerounais ont tort d’être fébriles devant le miroir peu flatteur qui leur est tendu par les ONG et les élus de pays amis et partenaires, à travers la flopée des rapports que notre pays inspire. Ils doivent les prendre pour ce qu’ils sont: des opinions et de pures spéculations. Ils doivent continuer à travailler d’arrache-pied à construire le Cameroun, en se raisonnant: si le Cameroun est sur la sellette, c’est bien parce qu’il compte, et que son devenir ne laisse pas indifférents ses partenaires d’hier et d’aujourd’hui.


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