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Cameroun: le plagiat universitaire, conséquence d’un enfermement politique

Par Vincent Sosthène Fouda, président national du Mouvement Camerounais Pour la Social-Démocratie (MCPSD)

Les affaires de plagiat qui assombrissent le savoir au Cameroun sont plus de l’ordre d’une crise politique et institutionnelle que de l’ordre de la crise du savoir en lui-même. Que ce soit les révélations de James Mouangué Kombila contre son ancien mentor Maurice Kamto devenu homme politique ou celles toutes fraîches touchant le professeur Charlemagne Messanga Nyamding et faisant la une des journaux aujourd’hui.

C’est le pouvoir politique qui entretient le flou, créé des passerelles invisibles, ensorcelle le savoir non plus pour le devenir de la science, mais pour la promotion de celui qui sait le mieux tuer. James Mouangué Kombila a été l’étudiant de Maurice Kamto et dans le contexte camerounais cela veut dire que le professeur avait droit de vie et de mort sur son étudiant (voir le conflit entre Claude Abé et Valentin Nga Ndongo).

Chez Messanga, son conflit avec Moukogo Mbondjo dont la thèse aurait disparu mystérieusement de la centrale des thèses est cause du vaudou auquel nous assistons aujourd’hui. Je n’oublie pas le conflit à plus grande échelle qui oppose Fabien Eboussi Boulaga à Jean Godefroy Bidima. C’est peut-être d’ailleurs le seul qui mérite un intérêt dans la mesure où les deux philosophes camerounais se répondent par ouvrages scientifiques interposés et ces réponses sont reprises par les disciples de l’un et de l’autre. Oui, dans ce cas uniquement, cela fait avancer la recherche et la pensée.

Hier un sanctuaire, le politique camerounais a désormais barricadé l’université camerounaise ; elle est devenue une prison et comme toute prison une véritable poubelle avec tout ce que cela implique y compris en terme de m urs. Les étudiants n’y vont donc plus pour acquérir le savoir, mais pour se dévergonder avec au sortir un parchemin qui consacre leur degré de vice afin de perpétuer les conseils plus que les enseignements du maître d’hier. La réforme universitaire entreprise en 1993 est au point mort, car réforme ne veut pas dire valorisation et évaluation des programmes ici, c’est s’arrimer au système LMD dans un contenu presque vide.

Benoît XVI, lors de sa conférence publique à l’université de Ratisbonne le mardi 12 septembre 2006 disait ceci de l’université et de ses professeurs : « . j’ai commencé mon activité académique comme enseignant à l’université de Bonn. C’était encore le temps – en 1959 – de l’ancienne université des professeurs ordinaires. Les différentes chaires n’avaient ni assistants ni secrétaires propres, mais, en revanche, il y avait un contact très direct avec les étudiants et surtout aussi entre les professeurs. Dans les salles des professeurs, on se rencontrait avant et après les cours. Les contacts avec les historiens, les philosophes, les philologues et naturellement entre les deux facultés de théologie étaient très vivants. Chaque semestre avait lieu ce qu’on appelait le dies academicus, au cours duquel des professeurs de toutes les facultés se présentaient aux étudiants de l’ensemble de l’université. Cela rendait possible une expérience d’Universitas, à laquelle, Monsieur le Recteur magnifique, vous venez précisément de faire allusion. »

Il poursuit un peu plus loin :
« Cette cohésion interne dans l’univers de la raison n’a pas même été troublée quand on entendit, un jour, un de nos collègues déclarer qu’il y avait, dans notre université, une curiosité : deux facultés s’occupaient de quelque chose qui n’existait même pas – de Dieu. Il s’avérait indiscutable dans l’ensemble de l’Université que, même devant un scepticisme aussi radical, il demeurait nécessaire et raisonnable de s’interroger sur Dieu au moyen de la raison et de le faire en relation avec la tradition de la foi chrétienne. »

Benoît XVI trace pour nous les grandes lignes et les missions premières de l’université : s’interroger au moyen de la raison ; vivre une expérience d’universitas, favoriser la rencontre directe entre professeurs et étudiants, permettre à tous les professeurs (sans exception) de se rencontrer et d’échanger.

L’université, le monde de la recherche au Cameroun vivent une crise qu’on ne saurait qualifier de « sans précédente » puisque l’université au Cameroun est aussi jeune que notre Etat-Nation. C’est la construction de l’Etat-Nation qui est en panne et se répand comme des métastases dans tous les corps du pays qui doivent pourtant en soutenir les fondations. Je suis fils des premiers universitaires camerounais, je n’ai jamais vu Basile Juléat Fouda en toge, Bernard Nnanga, Bernard Fonlong, pour ne citer que ceux que j’ai régulièrement vus. Je n’ai pas non plus vu un cloisonnement à l’université dans mon enfance ; tous les enseignants de l’université étaient des enseignants et éprouvaient une véritable passion à échanger entre eux. Ils se donnaient pour la science, ils ne mettaient pas la lampe sous le boisseau.

Tous les contenus de l’université sont dégradés, nous le disons depuis des années ; la qualité des contenus, les programmes d’enseignement, les méthodes pédagogiques et de recherche, les approches d’investigation ne correspondent pas à grand-chose ou n’obéissent pas aux canaux et canons reconnus universellement. Tout ceci aboutit à l’indigence de l’esprit critique qui se reflète dans les articles qui nous sont proposés. D’ailleurs, ils n’écrivent plus les articles et quand ils le font c’est du plagiat pour le plus grand nombre, des entretiens qui sont repris dans le Messager, le Jour, la Nouvelle Expression, l’Emergence du vendredi et que sais-je encore et souvent, pour une bière, on fait la Une !

Un programme japonais en environnement dans l’eau !
Lancé en 2010 pour cinq ans, domicilié à l’Université de Dshang en partenariat avec l’Université de Kyoto sous la supervision du professeur ARAKI Shigeru du Center for African Area Studies, intitulé : Establishment of Sustainable Livelihood Strategies and Natural Resource Management in Tropical Rain Forest and its Surrounding Areas of Cameroon: Integrating the Global Environmental Concerns with Local Livelihood Needs est tombé à l’eau. La partie camerounaise n’a pas rempli son cahier de charge qui n’était pourtant pas volumineux : enquête de terrain, production d’articles dans les revues spécialisées, production de mémoires et de thèses de doctorat ! Au final, le Japon a dépensé chaque année 730 000 000 Fr CFA, a fourni du matériel, mais le MIinresi, responsable de la partie académique n’a rien produit !

Le Minepat garant territorial n’est pas mieux loti et enfin le ministère des Finances n’a pas versé l’ombre d’un sou de la partie camerounaise depuis 2 ans. Alors question : qu’est-ce qui a manqué ? Des étudiants ? Le terrain de recherche ? Du matériel pour conduire les recherches ? Les revues pour publier lesdites recherches ? Nous rayonnons dans les plagiats et les compilations qui tiennent lieu de « méthodologie scientifique. » Le monde de la recherche au Cameroun est le lieu de triomphe de la « paresse » intellectuelle qui dispense les enseignants et les chercheurs « établis » de se livrer à des enquêtes de « terrain ». Ils ne sont plus capables en veste et cravate, de tirer parti de la richesse d’objets « sociologiques » que leur offrent d’innombrables terrains vierges. Faisons un tour d’horizon des limites de notre recherche, en sciences environnementales : la flore et la faune de notre pays sont pillées tous les jours, personne ne sait le nombre d’espèces que nous avons au Cameroun, la faune sous-marine est ignorée, les parcs de protection des espèces que nous avons ne sont des parcs que de nom !

En sociologie et en anthropologie, nous sommes loin de comprendre l’évolution des idées et des m urs, les émeutes, la cohabitation urbaine, les mutations rurales, les nouveaux rôles et statuts sociaux, les phénomènes de frustrations et leur mode d’expression. ; conséquence, 2 % de la population âgée de 70 ans et plus contrôle tous les leviers des pouvoirs au Cameroun ! En épidémiologie, le Cameroun a le plus fort taux de mortalité infantile en Afrique centrale, l’indice de développement humain est de 0,504. Pourquoi tant de femmes meurent-elles en donnant la vie dans notre pays ? Pourquoi ne sommes-nous pas capables de doter chaque enfant qui naît dans notre pays d’un acte de naissance ? Pourquoi avons-nous des routes si délabrées ? Avons-nous jamais étudié notre sol ? Si oui où sont les résultats de ces études ? Où sont-elles publiées ? Chacun dans sa spécialité peut dresser une petite liste de ces manquements.

Les universitaires camerounais et autres chercheurs sont des assoiffés de la promotion par le biais du « diplôme » ou de l’élévation en « échelon » et en grade ; ils sont des professionnels de la lutte des clans et des coteries autour des enjeux souvent mesquins et sans aucun rapport avec l’acquisition ou la production des savoirs. Ainsi, en grande « une » du quotidien Mutation du jeudi 29 octobre 2015 : « Je vis actuellement une persécution et un harcèlement moral initiés par ce dernier à nul autre pareil, au point où, avant que je ne sois éventuellement assassiné comme on me le fait entendre, je mets le ministre Pierre Moukoko Mbondjo au défi de jurer la main sur le c ur qu’il n’a pas reçu certains journalistes sollicitant qu’il publie ce montage scandaleux et prémédité. » Rien donc à voir avec les accusations portées contre lui et parues dans le quotidien La Météo.

Oui, nos universitaires, ces universitaires ont un culte ostentatoire et arrogant d’une « science » abstraite hautement revendiquée, mais en réalité totalement ou quasiment absente chez beaucoup. Ils affichent presque tous un désintérêt pour les recherches et autres enquêtes de terrain, ils ignorent les rudiments épistémologiques qu’exige la recherche. Il n’y a donc chez eux aucun fondement d’un savoir endogène autonome.

La date m’échappe, mais je me rappelle d’une émission à la CRTV télé il y a quelques années animée par Daniel Anicet Noah et le professeur Gervais Mendo Zé, les panélistes devaient plancher sur les accidents de la route. Au terme de l’émission, personne n’avait ébauché l’once d’une solution, ils avaient tous passé du temps à citer un savoir qui n’était pas leur. Le savoir de nos universitaires n’est même plus académique, car ils lisent peu et ne sont donc plus capables de citer qui que ce soit, car pour citer, encore faut-il avoir lu. Nous assistons à la récitation des théories anciennes, ils récitent pour les plus érudits des théories élaborées ailleurs qu’ils ne peuvent point soutenir.

Le 21 août 1986, j’étais jeune collégien, cette nuit-là, l’explosion lente ou peut-être soudaine du Lac Nyos, d’origine volcanique, devions-nous apprendre plus tard, libéra plus d’un kilomètre de gaz carbonique dans l’air. Cette explosion a occasionné le décès de 1 700 de nos compatriotes. La télévision était jeune dans notre pays, de chercheurs vinrent du monde entier dont un qui arriva en premier et retint l’attention de tous y compris de l’enfant que j’étais : Haroun Tazieff. C’est avec passion et amour que j’ai écouté la passe d’armes entre Haroun Tazieff alors ministre délégué auprès du premier ministre français, chargé de la Prévention des Risques naturels et technologiques majeurs (1984-1986) (rien que ce titre m’a fait aimer la recherche) et Enoh Belinga géologue camerounais au franc-parler légendaire, passe d’armes relayée par la CRTV et Cameroon Tribune.

Enoh Belinga avait alors dit : « Monsieur le ministre, votre point de vue est celui d’un ministre et non celui d’un vulcanologue, habitué comme je suis des tremblements de l’écorce terrestre de cette partie de l’Afrique, je suis certain que ces gaz n’ont rien de naturel comme vous l’affirmez, c’est le résultat d’une expérimentation militaire. » ! J’étais aux anges peut-être, étais-je encore un ange naïf en cette année 1986 ? Les thèses de Enoh Belinga n’ont pas prospéré, pas parce qu’elles n’avaient pas le substrat épistémologique nécessaire, mais simplement parce qu’aucune école ne s’est formée autour de lui. Il est mort et enterré, tout est à recommencer. RIP ab imo pectore Enoh Belinga comme il nous sera difficile de reconstruire la case !

Aliam vitam, alio mores, il n’y a plus dans la société camerounaise un chercheur, un universitaire capable de dresser sa colonne vertébrale au nom de la vérité scientifique. Celui qui ose est mis à mort immédiatement, et ceci par tous les moyens d’où le désordre de la pensée dans lequel nous vivons et auquel nous sommes assujettis aujourd’hui. Démission des sciences pures, mort des sciences dures. Aujourd’hui, il ne faut pas demander à un médecin de vous placer une sonde nasogastrique, vous allez par cette man uvre élémentaire vous retrouver six pieds sous terre ! Au revoir à madame Agnès Manga Bihima, Aquila non capit muscas (l’aigle n’attrape jamais les mouches). Les sciences sociales se sont noyées, leurs pratiques déjà marginales, ajoutées au manque de substrat épistémologique pour les enraciner au Cameroun, expliquent leur inanité aux yeux de tous en commençant par le pouvoir politique et ensuite par le peuple : voyons avec quel mépris elles sont gérées dans notre pays.

Le Minresi et le Minesup.
Il est difficile de comprendre pourquoi dans notre pays, deux ministères aux missions presque identiques cohabitent sans être complémentaires, car au fond, tout universitaire est un chercheur ou devrait l’être. Quand on est recruté dans une université, l’on a une obligation de recherche qui a pour conclusion la publication sous la surveillance des pairs. Dans le dossier de recrutement des universités, il y a ce que l’on appelle « un tableau de service individuel » et qui définit le temps de travail de référence qui correspond à environ 1607 heures annuelles soit 35 heures par semaine sur 46 semaines. Au Canada et aux États-Unis, il est compris qu’un universitaire consacre 3 jours par semaine à l’enseignement et deux jours à la recherche. On parle des heures affectées pour moitié à des activités liées à l’enseignement et la pédagogie et « pour moitié à une activité de recherche soutenue et reconnue » dans les universités européennes.

Au Cameroun, si la recherche est reconnue pour les enseignants (nous n’en entendons très souvent parler que pour les émoluments) il ne semble pas y avoir une obligation de publication voire donc, de résultat. Ceci se vérifie quand nous avons besoin d’interroger notre recherche. Madeleine Tchuinté a asphyxié le monde de la recherche au Cameroun, elle, la nouvelle faucille de l’équipe de Yang Philémon.
Michèle Bergada à de l’Université de Genève en Suisse qui lutte depuis des années contre le plagiat au sein du monde universitaire décrit celui-ci comme « un agent pathogène extrêmement virulent » pour la communauté scientifique. (MB, Actes Sud – IHEST, 2014).

Pourquoi l’universitaire, le chercheur, le journaliste camerounais éprouvent-ils autant de difficultés à citer ses sources ? A nommer son collègue ? Pourtant c’est un acte de légitimation de sa propre expression, de son autorité, c’est aussi rendre hommage aux auteurs, à ses collègues et devanciers, c’est « favoriser l’indice international de citation » de celui qui est cité comme le dit Michèle Bergadaà. C’est là certainement tout le problème, le gros du problème. Citant un de mes articles dans une thèse soutenue à l’IRIC en 2014, un étudiant s’était vu reprendre en ces termes par un membre du jury « pourquoi citer Fouda ? Vous n’avez pas ici autour de la table suffisamment de politologues aux recherches pointues. » Nos universitaires, nos chercheurs et autres producteurs de la pensée dans notre société raisonnent en vase clos et refusent de ce fait même tout questionnement.

Avec eux il est difficile, voire impossible, de questionner la genèse de leur pensée, de questionner les documents originaux, d’émettre des hypothèses alternatives. Souvenons-nous des morts de Mimboman entre 2013 et 2014 quand unilatéralement deux universitaires portés par les médias décrétèrent qu’il s’agissait « de crimes rituels ». notre voix même en faisant enquête sur le terrain et en divulguant les résultats avec une dizaine d’autres chercheurs devint inaudible. Mutations, Le Jour, Le Messager, Cameroon Tribune, La Nouvelle Expression, etc., la CRTV, Siantou, Canal2, Equinox consacrèrent la formule : « crime rituel de Mimboman » !

La course aux promotions
Cette course est l’une des raisons endogènes à l’incapacité de nos universitaires à citer leurs sources, ils ont « peur de faire la promotion de l’autre en le citant » comme nos médias ont peur d’organiser des débats contradictoires sur des sujets bien précis. La volonté du « primus inter pares », être premier même là où l’on est dernier, refuser à celui qui nous suit, notre étudiant, notre lecteur, l’accès aux écrits de ceux qui nous ont précédés et aidés à construire nos écrits voire à élaborer notre pensée est la règle. C’est une remarque que j’ai faite amicalement à l’universitaire camerounais Ludovic Lado il y a quelques années.

Nous conduire en Melchisédek, le prophète sans père ni mère, juste là au sommet de la gloire, de la connaissance, de la recherche. Sciences et plagiat sont antinomiques surtout pour nos pays dont les défis sont immenses. Si nous avions un peu plus d’espace d’échange ! Nous peinons à croire que dans notre pays, il y a eu des revues comme Abbia, et que dans les éditions n° 2022 du 10 mars 1981, n° 2023 du 11 mars 1981 et n° 2024 du 12 mars Jean-Baptiste Obama a ouvert un véritable débat sur la dictature !


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