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Cameroun : le problème des universités de Paul Biya

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Paul Biya, président de la République

Les désordres mis en exergue par ce document portent au débat les limites importantes des politiques entreprises depuis quelques années, qui donnent à gommer – par des artifices administratifs répétitifs – les déséquilibres de représentation et d’accomplissement (qualitatifs et quantitatifs) de certaines «régions» et «groupes ethniques» au sein de la Communauté et de la richesse nationales. La double question étant : la promotion d’individus «originaires de la région » et/ou la création d’organisations spécifiques à l’instar de ces nouvelles universités, implantées dans chaque région (et censées travailler au profit premier de chacune desdites régions) font-elles, autant qu’on le subodore, les intérêts de ladite région, tout entière ? L’autre question étant : que peut-on raisonnablement considérer comme «l’intérêt supérieur» exclusif d’une région – au sein d’une Communauté nationale en compétition croissante pour l’accumulation des biens matériels et symboliques ?

Dans les faits, et pour illustrer l’impasse de la création de ces nouvelles universités, prenons la région de l’Est. Laquelle s’est battue pour exister sur le champ universitaire, et a obtenu en «récompense» de sa loyauté politique (au RDPC, de bien entendu), une extension sur son sol de l’Université de Ngaoundere, dénommée «Ecole normale supérieure de Bertoua». Dans un raisonnement découlant de l’imaginaire d’une autre Ecole normale de même type, celle-là domiciliée à Maroua, l’idée était que – dans le schéma patrimonial du don contre don – cette Ecole normale serait en tout premier lieu celle des «gens de l’Est» ; en clair, que les Fils et Filles de l’Est y auraient un accès quantitativement privilégié, permettant de fait de gommer toute ou partie de cette sous-représentation dont ils se disent historiquement victimes dans l’échiquier national de la réussite individuelle et collective (réussite évidemment médiatisée ici, par le seul accès à des positions d’emplois publics).

Raisonnement comparable fut mobilisé sur l’Université inter-Etats Cameroun-Congo, que le Ministre Fame Ndongo destina à Ebolowa, au titre de permettre aux «siens» de se sortir discrètement des fourches «envahissantes» de ces «gens-là» que nous connaissons tous, ailleurs.

Mais que s’est-il passé finalement, comme le prouvent ces statistiques désopilantes ? C’est que, contrairement aux projections et aux manigances de saison, ces écoles se sont elles aussi retrouvées «envahies» par ces « gens-là » ! Preuve dans cette Ecole normale de Bertoua où le contingent des Filles et Fils de l’Est ne constitue que 12% des effectifs globaux – et cela, depuis le lancement de cette institution. Une sorte d’inversion de la roue de la fortune donc qui porte à l’une des contradictions les plus crues de cette approche d’égalisation portée sur les individus et quelques institutions, et qui se traduit dans la question suivante à savoir : comment assurer l’application d’un principe d’égalité fonctionnelle et de représentation, lorsque l’égalité substantielle – celle d’une égale chance d’accès de tous les citoyens aux conditions initiales de réussite (en clair, d’équité), par la « position initiale » chère à Rawls – n’est, elle, pas acquise et pas près d’être instaurée ?

En d’autres termes, comment espérer donner la capacité aux «gens de l’Est» et désormais aux « gens du Sud » de venir compétir et faire figure de force dans « leur » école normale lorsque, à la base, aucune condition de normalité ne leur est accordée dans l’éducation de leurs enfants, dès le primaire, à égale proportion de ce qui est accordé aux «autres», à ces «gens-là», ailleurs ? Que peuvent bien faire ces «gens de l’Est» aujourd’hui, rendus à l’évidence de leur impossibilité de combler ce retard et donc, d’occuper les places qui leur sont «normalement» acquises dans « leur » école normale – et ailleurs, désormais dans ‘leur’ université? Que faire, auprès de qui se plaindre ? Par ailleurs, par quel artifice empêcher des gens d' »ailleurs » et plus encore, « ces gens-là » de faire figure de candidats et désormais de « remplir » ces universités de leur grand nombre, quand l’esprit républicain, la loi et la tradition institutionnelle leur donnent un droit d’accès absolu, à égale compétition de tous les autres – y compris de ceux qui ont des privilèges plus ou moins légaux, plus ou moins avoués ?

La situation est loin d’être simple, et le sera encore moins, devant – malgré tous les artifices d’«équilibre régional» et de pondération que quelque gouvernement, même extrêmement volontariste sur la question, voudra bien mettre en œuvre. Juste devant l’Extrême-Nord, la région de l’Est présente en effet l’un des taux de scolarisation les plus fragiles du pays, en dessous de 30% pour l’ensemble du secteur primaire. Dans certaines zones de son territoire, la photographie est même proche du désastre : l’on estime en effet que moins de 20% de la population d’enfants en âge scolaire se rend dans les classes, dans les zones aurifères de Bétaré-Oya et Batouri ainsi que les régions à forte intensité forestière de Salapoumbe, Yokadouma, Mbang, Kette, Gari-Gombo et autres Lomié, attirés qu’ils sont (autant que leur parents) par les gains faciles des rentes accessibles, façon «syndrome hollandais».

Au résultat, cas unique dans le pays, le Département de la Kadey ne compte qu’un seul centre de baccalauréat, installé à Batouri ; lequel héberge une population de candidats annuels au baccalauréat inférieure 500 élèves, pour l’ensemble d’un département ! Reste à savoir, sur ces 500 candidats, combien sont «réellement » et pleinement de la Kadey, et donc de l’Est – et susceptibles demain de gravir patiemment le dur chemin des études, pour enfin parvenir à l’EMIA, à la Faculté de médecine, à l’ENAM et, bien sûr, à l’Ecole normale de Bertoua, « chez eux » !

La situation demande des efforts, et un véritable engagement. Au cours des années passées, certaines élites de la Région de l’Est, comme le fait aujourd’hui Fame Ndongo pour le Sud, insistèrent de leur position administrative et politique privilégiée pour agir au basculement du lycée classique de Nguelebock en « lycée bilingue ». De la réussite de cette conversion, s’érigea rapidement une impasse : comment dispenser des cours en anglais sophistiqués dans le secondaire au sein d’une population où, depuis la base, personne n’avait jamais pu dire « hello ! » ?

Du coup, de la série d’enseignants anglophones qui y fut affectée, il s’en suivit huit démissions dans les deux années suivantes, simplement faute d’élèves pour la section dédiée. Au bout de l’absurde et du théorème de l’impossibilité modélisé par les mathématiciens, se trouve donc ce lycée qui, comme bien d’autres, a commencé l’année 2021 avec 240 élèves environ, mais qui l’a terminée avec… 180 ! En clair, près de 60 désertions en cours de chemin.
La tragédie de l’Ecole normale de Bertoua n’est donc que la face visible d’un problème plus complexe, et qui se joue à l’échelle de l’ensemble du pays. Peu de personnes le savent, mais les « ressortissants » de la région de l’Ouest représentent actuellement – au sein de l’ensemble du système universitaire camerounais, enseignants comme étudiants – près de 45% de la totalité des effectifs (chiffres fournis par le MINESUP). Ce qui fait bel et bien une domination considérable, pour une région qui représente moins de 10% de la superficie du territoire national (14 000 km²). A l’autre bout, la région de l’Est, 104 000 Km², soit le quart de la superficie du Cameroun, pèse humainement pour moins de 3% dans l’ensemble du paysage universitaire. Il est donc vraisemblable que, en toute ironie du sort, l’Ecole normale de Bertoua et aujourd’hui la future université, aient finalement été créées, non pas pour les originaires de l’Est, mais bien plutôt pour « ces gens-là », leurs « frères de l’Ouest » – la preuve irréfutable, par les chiffres du tableau !

Tel est donc l’insondable défi des années d’après, pour « La Fraternité orientale » comme pour l’association SUD’ESPERANCE, entre autres : constituer une base de monitoring des formes et contenus de l’épandage de l’éducation, pour permettre de réellement gommer à terme les inégalités créées. Les théories de John Rawls offrent à cet égard un cadre de pensée et d’action presque prêt-à-porter, en ce qu’elles permettent d’œuvrer à corriger les déséquilibres en offrant demain un peu plus à ceux qui en ont le moins. Même s’il faudra, pour cela, faire le choix d’une dynamique institutionnelle qui se porte sur les gains collectifs plutôt que sur des bénéfices individuels de court terme. Les « élites » actuelles ont largement de quoi s’ouvrir des portes pour avancer vers quelque chose qui leur offre une opportunité d’empreinte sur l’éternité.

Serge Alain GODONG


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