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Cameroun : l’éditorialiste Valentin Siméon ZINGA dézingue le fonctionnement de l’Assemblée nationale

Valentin Simeon Zinga, éditorialiste
Le Directeur de publication de Lignes d’horizons, vient de publier un éditorial acerbe contre les méthodes d’entrée à la chambre basse du parlement. Le journaliste note que cette instance est devenue un refuge d’hommes d’affaires en quête de marchés publics ou d’immunité. L’Assemblée nationale constituée en majorité des députés du RDPC, le parti au pouvoir, a selon lui,  très peu connu de vrais représentants du peuple ces dernières années. Ci-dessous son éditorial.

Assemblée nationale: une situation (de) sous contrôle…

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Par  Valentin Siméon ZINGA

Avons-nous affaire ici à une illustration significative de ce que le penseur Hubert Mono Ndjana nomme «la philosophie de l’esquisse», c’est-à-dire cette manie toute camerounaise de se doter d’ambitions généreuses dans les principes et néanmoins problématiques dans leur mise en œuvre? Le plus sûr: entreprendre d’appliquer cette interrogation à ce que le lexique institutionnel considère comme «le contrôle de l’action gouvernementale» par l’assemblée nationale, c’est s’intéresser à des réseaux d’intérêts entremêlés et insister sur cet entrelacs d’enjeux autour desquels se situent et se déploient la fonction et l’activité de député.

L’on observera alors que les procédures de présélection et les mécanismes de sélection qui culminent avec les opérations d’investitures par les appareils partisans rendent compte de l’âpreté des batailles de clans, avec leurs luttes à mort et leurs massacres symboliques. De sorte que l’octroi, par les instances habilitées, de la légitimité aux porte-étendards des partis politiques pour la compétition électorale constitue, dans nombre de situations, un investissement économique et politique.

D’une part, l’action des instances pourvoyeuses d’investiture n’est que rarement à l’abri d’un procès en marchandisation. Comme le regrette Hubert Mono Ndjana, «les élites du Renouveau se trouvent en effet propulsées dans l’action sociale sans avoir maîtrisé les principes, sans avoir reçu en amont une formation appropriée. Le recrutement se fait généralement selon le jeu de l’amour et du hasard. Parfois on accède aux charges civiles et électives par achat ou par vénalité. C’est la marchandisation du droit politique. Tous ces cheminements tortueux ont pour conséquence qu’on a rarement l’homme qu’il faut à la place qu’il faut, ce qui cause au pays un grand déficit de performance dans bien des domaines»(1). Militant du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), le philosophe sait de quoi il parle. Il est vrai que, dans le paysage politique camerounais, de telles pratiques ne sont pas l’apanage du «parti proche du pouvoir».

D’autre part, il n’est pas rare qu’une fois la mutation du statut de candidat à celui d’élu opérée, s’ouvre pour le député la phase de ce que l’on peut considérer comme l’activation des leviers du «retour sur investissement». En l’occurrence, la conquête des marchés publics sous le couvert du «renforcement des liens en l’exécutif et le législatif» – commode euphémisme au demeurant – apparaît comme emblématique d’une variété de pratiques incestueuses, sources d’affadissement de la fonction de contrôle de l’activité gouvernementale. Dès l’entame de la législature de 2002, Me Akere Muna, l’avocat de réputation internationale, ancien vice-président de Transparency International, scrutant les profils des nouveaux députés dans un trait de cet humour qu’on lui connaît, compara l’assemblée nationale à une «chambre de commerce». La métaphore rentra dans l’histoire comme l’une des expressions les plus appropriées pour rendre compte du poids démographique des opérateurs économiques au sein de la chambre basse du parlement.

Les ressorts de cette force d’attraction qu’exerce l’assemblée nationale sur le personnel politique ne sont pas réductibles, tant s’en faut, à la structuration et à la consolidation de ces manœuvres de rente. De fait, la conquête d’un siège apparaît simultanément comme la quête d’une immunité, qui opère aux yeux de beaucoup comme un salutaire bouclier dont se parent des élus, peu ou prou exposés aux mécanismes de mise en branle potentielle de la Justice. Il est vrai que la chronique de la vie parlementaire a montré la consistance relative de tels calculs.

Déjà handicapés par ces manigances purement politiciennes et notoirement nombrilistes, les députés, dans leur immense majorité, indépendamment des chapelles politiques et des crédos «idéologiques» d’appartenance, s’accommodent visiblement sans honte de l’inexistence des cabinets parlementaires comme un des marqueurs assumés de la culture parlementaire indigène. Une telle situation les prive pourtant d’expertises de plus en plus exigeantes et exigées dans un environnement que l’on voudrait démocratique.

Évidemment, d’autres facteurs contraignent l’activité des députés, entre le surpoids statistique de la formation politique dominante plutôt confortable pour l’exécutif et la discipline de groupe, sorte d’épée de Damoclès impitoyable suspendue sur la tête des élus.

L’on se consolera cependant de l’existence de quelques figures parlementaires, repérables ici et là – et pas seulement dans les rangs des forces d’opposition, que révèlent telles trajectoires porteuses de fortes convictions sur le rôle véritable des députés. Le contrôle de l’action gouvernementale a pu mettre en évidence la hardiesse de quelques élus, déterminés à exercer leurs attributions en toute responsabilité. Dans ce sens, Jean Michel Nintcheu (Social Democratic Front), Kamssouloum Abba Kabir, Martin Oyono, Patrice Mandeng Ambassa (Rdpc), Charly Gabriel Mbock (Union des populations du Cameroun), Hermine Patricia Tomaïno Ndam Njoya (Union démocratique du Cameroun), ou encore Cabral Libii (Parti camerounais pour la réconciliation nationale), pour n’en citer que quelques-uns, figurent parmi les élus les plus en vue.

Faut-il pour autant céder à la tentation de parler du «désarroi camerounais» (Georges Courade) en matière de contrôle de l’action gouvernementale par les députés? Peut-être est-il plus pertinent de relire ces propos d’Ébénézer Njoh-Mouellé, qui parle d’expérience: «Existe-t-il donc un réel pouvoir législatif exprimant la «volonté générale» du peuple? Il ne mériterait le nom de pouvoir que si le parlement était à l’origine de la plupart des projets de loi qu’on appelle lus précisément dans ce cas des propositions de loi pour les distinguer des projets qui sont du ressort du seul gouvernement. Il serait la véritable source de toutes les législations que l’exécutif se chargerait, comme son nom l’indique, d’exécuter et aussi de faire respecter. Il siègerait en permanence et jouerait plus facilement son rôle d’instrument et contrôle de l’action gouvernementale. À bien y regarder, le pouvoir législatif s’essaye plutôt à faire la loi, tout comme à contrôler l’action du gouvernement. Les enquêtes parlementaires ne sont pas monnaie courante, et les questions orales posées au cours des séances réservées à cet effet apparaissent comme des touches superficielles et sporadiques qui ne troublent en rien le sommeil des gestionnaires gouvernementaux»(2).

Quelle leçon de la part du philosophe, qui siégea à l’assemblé nationale entre 1997 et 2002!

(1) Hubert Mono Ndjana, Le vieillissement du Renouveau, Blog Mono Ndjana, 2008.

(2) Ébénézer Njoh-Mouellé, Député de la Nation, Presses de l’Ucac, Yaoundé, 2001.


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