Société › Société

Cameroun: Les riverains du site gazier de Logbaba déguerpis et mécontents

Les quelques 52 familles dénoncent des indemnisations arbitraires et en appellent à un plus large soutien!

Matthieu Simo est le responsable du collectif des victimes du site gazier de la Logbaba, un quartier où la société Rodeo, filiale de la société anglaise Victoria & Gas, exploite du gaz méthane. Ce père de famille, la soixantaine, a exprimé, le week-end dernier, au cours d’un échange avec la presse et des membres de la société africaine, son amertume à la suite du déguerpissement dont ils ont fait l’objet. « Nous sommes abandonnés à notre sort, le gouvernement nous a traités avec discrimination. Toutes nos doléances n’ont fait jusque-là que l’objet de promesses fallacieuses »; a dénoncé Matthieu Simo, vivement préoccupé. Le responsable de ce collectif a précisé que jusqu’à ce jour, aucune personne n’a encore directement été affecté du fait des échappements du gaz. Mais, nombreux ont souffert des «traumatismes» divers à la suite des essais menés en 2012 par Rodeo. «Quand ils lançaient leurs flammes entre 22h et 2h du matin, cela faisait comme un tremblement de terre, et des sirènes qui tonnaient dès qu’il y avait danger nous apeuraient terriblement. C’était des simulations qui nous dérangeaient énormément», se plaint encore Mathieu Simo, qui parle également d’incessantes intimidations des agents de la Brigade d’intervention rapide (BIR), une unité des forces armées très redoutée au Cameroun.

Trouvée sur le site d’une école déguerpie et prête à être démolie, Carole, une femme âgée, vit dans une extrême vulnérabilité, à la merci des bandits. Elle squatte les bâtiments de cette école (sans ouvertures) qui lui sert de dortoir. Elle n’a pas où aller, malgré les indemnisations accordées à ces populations. Selon M. Simo, nombreux ont d’ailleurs regagné leurs villages, faute de moyens suffisants pour se reloger à Douala. On trouve, à l’instar de Carole, plusieurs autres personnes, dispersées dans la ville, dans des habitations très précaires. «Moi-même, je suis allé plus loin où j’ai trouvé le mètre carré de terre à 15.000F CFA», a indiqué M. Simo. Les ONG camerounaises se sont aussi indignées de cette situation dont elles accusent l’Etat comme principal auteur. «Pourquoi s’impliquer dans les indemnisations? L’Etat n’a même pas écouté les plaintes de ses populations, et n’a mis en avant que ses intérêts économiques», a fustigé pour sa part Samuel Nguiffo, responsable du Centre pour l’environnement et le développement (CED), une ONG camerounaise basée à Yaoundé. Le site gazier de Rodeo est implanté en plein Logbaba, un quartier de Douala, la capitale économique du Cameroun. Ce quartier est fortement peuplé. Depuis 2012, la société Rodeo exploite du gaz et ravitaille le marché local, notamment les grandes industries, apportant ainsi une part importante à l’économie de ce pays. La société a investi pour plus de 150 millions de dollars. Selon Eric Assangha, un technicien de la Rodeo, le site a un enjeu économique important car c’est la première usine de production de gaz du pays en on-shore. Toutes les autres productions de gaz se font en off-shore, près des sites pétroliers. Il y a actuellement sur le site, deux puits forés à plus de 3 km pour extraire du gaz méthane. Des indemnisations injustes et arbitraires! C’est en avril 2009 que les populations de Logbaba ont été sensibilisées sur les activités de cette entreprise. Pour bénéficier et viabiliser les 22 mètres carrés de terrain que l’Etat camerounais a accordé à cette société, il fallait que les populations riveraines quittent leurs habitations. Selon l’étude d’impact environnemental menée dans la zone, des dizaines de familles étaient comprises dans le périmètre de sécurité de la société. Il fallait donc déguerpir ou relocaliser les populations. Le Cameroun a choisi la pire des solutions: le déguerpissement. La zone est habitée par 140.000 personnes, et 59.000 habitants sont directement touchés par cette exploitation. Selon le directeur général adjoint de cette société, M. Daibou, c’est un décret du Premier ministre camerounais qui a servi de base au paiement des indemnisations aux victimes. Quelque 52 familles ont pu être dédommagées. « Nous avons tout payé aux populations, et cela sur la base de ce décret. Nous avons payé pour 1,2 milliard de F CFA. Nous sommes aujourd’hui en droit d’étendre notre usine tel que prévu », a dit, visiblement soulagé, M. Daibou de la société Rodeo.

Les installations gazières de Logbaba

journalducameroun.com)/n

Des indemnisations que les victimes trouvent injustes et insuffisantes. Trois critères de base ont été retenus pour ces réparations : la parcelle de terrain, l’investissement immobilier (maisons) et les arbres fruitiers. Au mètre carré, les populations ont reçu 5000F CFA, et les maisons ont été jugées en fonction du coup de leur investissement. Seulement, d’après les bénéficiaires, les terrains ont été indemnisés au même prix d’achat d’il y a des années. Or, note-t-on, lors des indemnisations des populations de Kribi, au nord, où le Cameroun exploite le pétrole et fait passer le pipeline tchadien, les populations ont reçu 52.000F CFA au mètre carré. Pour le pasteur Jacques Bakulu, responsable de l’ONG CEPECO de la République démocratique du Congo (RDC), l’action des ONG du Cameroun a été très faible dans cette affaire. «Il ne fallait pas permettre que la population quitte les lieux. En RDC, pour les travaux d’extension du barrage Inga, les autorités avaient décidé de déguerpir les populations, mais nous avons dit à cette population de rester sur place. Et voilà deux ans qu’elles vivent paisiblement sur les lieux», a témoigné le pasteur Bakulu. «Je n’ai pas encore une grande expérience de ces dossiers, mais c’est pour la première fois que j’apprends que les populations ont reçu de l’argent pour leur relocalisation plutôt que des maisons», a réagi Roger Kabore, journaliste burkinabè. Contrairement au processus CLIP (Consentement libre informé au préalable) que prônent les institutions comme la Banque mondiale dans ce genre de cas, les populations de Logbaba n’ont pas été associées aux décisions d’exploiter le gaz sur le sol dont elles ont légalement acquis le droit de propriété. «Nous n’avons jamais été associés aux réunions où ils ont décidé de combien pouvait coûter tel ou tel autre objet. Nous avons été surpris le jour de réception des chèques, et chacun découvrait le montant à percevoir», dénonce le président du collectif des victimes de Logbaba.

Le conflit d’intérêt bien engagé.
Et pourtant, M. Daibou, le directeur général adjoint de Redeo a souligné que la société avait fait le porte-à-porte pour expliquer le projet aux populations leur intérêt de quitter la zone. Pendant des mois, Rodeo a en effet exercé ses activités sur un seul hectare des 22 que l’Etat lui avait reconnus dans le permis. Les victimes, soutenues par les membres de la société civile dont l’ONG allemande Miseror, ont engagé les services d’un avocat qui devrait obtenir au terme de son combat l’annulation de ces payements, mais aussi la reprise de la procédure. On sait cependant que la lutte est loin d’être gagnée, car depuis 1952 le site avait déjà été attribué à la société Elf, mais qui n’aurait pas trouvé de suffisantes réserves de gaz pour exploiter. Les populations et l’Etat étaient donc censés savoir que cette zone était inhabitée. La municipalité de Douala a quand même vendu ces terres, et distribué des titres fonciers aux populations, à la quête d’un chez-soi! Le Cameroun entend à travers le développement de ce projet renforcer sa production de gaz sur le marché local et continental. 300 emplois ont été créés à la Rodeo et sont essentiellement occupés par les Camerounais. L’Etat, après avoir perçu les taxes superficielles, le bonus de signature de contrat et d’autres royalties sur le projet, prélèvent aussi les impôts sur la production. Lorsque l’usine atteindra ses capacités d’installation, elle pourrait générer plus d’avantages économiques, font savoir les spécialistes. Et l’Etat camerounais a pris, malgré les plaintes des populations, la décision d’exploiter le gaz sur ce lieu fortement habité. D’ailleurs, tout le temps de la négociation, l’adjoint au maire de Douala n’a fait que vanter les bienfaits de ce « projet citoyen », balayant d’un revers de la main toutes les plaintes de ces populations, curieusement, toutes d’une même ethnie !

Matthieu Simo et Evelyne Tsague de Revenue Watch

journalducameroun.com)/n

À LA UNE
Retour en haut