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Cameroun: nous ne sommes pas des moutons de Panurge

Par Jean-Bosco Talla, Journaliste, Directeur de la publication « Germinal »

Ö rage, ô désespoir. À quelques encablures de la présidentielle de 2018, certaine, mais lointaine, le Cameroun de Paul Biya et le Renouveau sont en passe de décrocher le titre très peu envié de démocrature ignominieuse la plus bête du monde, hors catégorie.

Non contents de bĂ©nĂ©ficier de la totalitĂ© des pouvoirs et de leurs mĂ©dias enrĂ©gimentĂ©s qui ont une fâcheuse inclination Ă  confondre propagande et information, nos gouvernants ont l’habiletĂ© de se poser en victimes pour mieux Ă©craser ceux qui ne voient pas les choses de la mĂŞme façon qu’eux. Ils considèrent tous les rapports dressĂ©s par les organisations de la sociĂ©tĂ© civile, toute discussion, tout point de vue opposĂ© comme une agression contre eux. Ă€ telle enseigne qu’une moindre critique, une petite Ă©tincelle suffisent pour enflammer leur paillote intellectuelle.

L’auteur n’est pas jugĂ© sur ce qu’il dit, mais sur ce que l’on dĂ©duit de lui. Des croix rouges sont vite tracĂ©es sur sa porte et sur les murs de sa masure, accompagnĂ©es d’Ă©criteaux qui ne laissent aucun doute sur les intentions de leurs auteurs: Ă€ dĂ©truire. Ă€ dĂ©molir. Sans mĂ©nagement. En mĂŞme temps, dans les espaces publics, ils utilisent les autoritĂ©s administratives, membres du Rassemblement dĂ©mocratique du peuple camerounais (Rdpc), pour museler toute pensĂ©e divergente et se poser en uniques dĂ©fenseurs de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. Sans oublier d’Ă©taler au grand jour dans leurs mĂ©dias leurs rĂ©alisations qu’ils exhibent comme des trophĂ©es de chasse remportĂ©s Ă  l’issue d’âpres batailles Ă©piques qui ont transformĂ© le Cameroun en un vĂ©ritable champ de ruines. Leurs ambitions pour le Cameroun sont grandes, mais leurs rĂ©alisations sont si petites qu’ils sont obligĂ©s d’envoyer le Grand Malade aux urgences oĂą il recevra des traitements-chocs selon des protocoles ou plans d’urgence Ă©laborĂ©s avec une hâte si excessive qu’il est loisible Ă  chacun d’imager le sort Ă  Lui rĂ©servĂ©: la mort cĂ©rĂ©brale subite. L’enfer, selon un aphorisme, est pavĂ© de bonnes intentions.

Nul, les mĂ©dias indĂ©pendants surtout, ne doit Ă©voquer les grands cataclysmes qui se sont abattus sur le Cameroun depuis le 6 novembre 1982 du fait, notamment, d’une gouvernance horriblement rĂ©gressive sur le plan des droits humains, mis au service d’un immoralisme philosophique viscĂ©ralement choquant pour des dĂ©mocrates. C’est Ă  ses risques et pĂ©rils, si quelqu’un s’aventure sur ce terrain. Le quotidien Mutations a payĂ© les frais de son outrecuidance. Lui qui, après avoir diagnostiquĂ© «les 10 plaies du Renouveau» dans l’une de ses Ă©ditions (1), a, Ă  tort, reçu une volĂ©e de bois vert de la part du directeur adjoint du cabinet si vil, Joseph Anderson Le (2), pour ne pas le nommer, cet ex-journaliste Ă  qui on aurait dĂ» attribuer le prix Pulitzer, le prix Nobel, pourquoi pas, pour ses faits d’armes journalistiques sublimes relativement Ă  l’Ă©mission Ă  succès, « Province Ă  la Une », qu’il prĂ©sentait avec maestria.

Fort heureusement, les grands cataclysmes ne sont pas seulement des stimulateurs de la rĂ©flexion. Ils sont rĂ©vĂ©lateurs de la diversitĂ© des opinions, des discordes politiques, de la capacitĂ© de rĂ©silience et du courage d’un peuple, mais aussi du confort et du nanisme intellectuels de certains esprits.

Cette sortie d’Anderson Le est, pour ainsi dire, rĂ©vĂ©latrice de la conception que des sangsues, des membres de l’oligarchie gloutonne au pouvoir se font du rĂ´le des mĂ©dias. Nous avons dĂ©jĂ  stigmatisĂ©, en d’autres temps et en d’autres lieux, ces comportements insupportables. Ses semblables et lui, qui ont une conception moyenâgeuse du rĂ´le des mĂ©dias, ne nous empĂŞcheront pas d’hurler avec les loups. Fondant leur prise de position sur une conception dĂ©suète du dĂ©bat dĂ©mocratique, les thurifĂ©raires du monarque prĂ©sidentiel confondent injures et arguments. Suivant les pas de leur bonimenteur-crĂ©ateur, champion de la pĂ©roraison creuse, ils nous font comprendre que dans leur esprit, la presse n’a qu’une seule et unique fonction: faire l’Ă©loge, des courbettes et de la pommade, cirer leurs chaussures, flatter, jouer et faire le jeu du système en place comme savent si bien le faire la Cameroon Radio Television (Crtv), Cameroon Tribune, notre Pravda nationale et une bonne partie de la presse Ă©crite financĂ©e dans l’ombre par le rĂ©gime et ses partisans (3).

Pour eux, le vrai journaliste, le journaliste professionnel digne est celui qui se contente des faits divers, des choses inutiles, du vide. Normal, puisqu’ils savent pertinemment que les faits divers font diversion et que l’importance de ces choses futiles, de ces chiens Ă©crasĂ©s, est, surtout et avant tout, de cacher les choses prĂ©cieuses et de priver les citoyens d’informations pertinentes qu’ils devraient possĂ©der pour exercer leurs droits dĂ©mocratiques (4).

Les politiques et Saigneurs du Renouveau se trompent lorsqu’ils tentent malhabilement de limiter ou d’uniformiser la pensĂ©e des journalistes en particulier ou des Camerounais en gĂ©nĂ©ral. Ils ont pourtant le devoir, c’est un impĂ©ratif catĂ©gorique, de tout mettre en uvre pour favoriser l’esprit critique et la diversitĂ© d’opinion. Et les Camerounais, qui ont payĂ© cher et continuent de payer très cher le prix de plusieurs dĂ©cennies de mutisme et d’unanimisme imposĂ©s par des goinfres au pouvoir, doivent l’exiger.

Curieusement, ils ne se rendent mĂŞme pas compte qu’ils commettent une erreur et qu’ils se sont trompĂ©s d’Ă©poque. Une sagesse latine juge diabolique la persĂ©vĂ©rance dans l’erreur – Errare humanum est, perseverare diabolicum – et estime qu’elle fonctionne comme une fatalitĂ© antique.

Ă€ leur place, nous aurions suivi les conseils de Voltaire qui montre dans Candide que face au mal – Ă  la mal gouvernance et aux souffrances infligĂ©es aux populations camerounaises par un homme, Paul Biya, chef d’un clan (le Rdpc), d’un rĂ©gime et d’un système rĂ©ifiĂ©s ayant patrimonialisĂ© le bien commun – l’on ferait mieux parfois aussi de se taire et de ne pas chercher Ă  trouver une raison et une justification Ă  tout, sous peine d’ĂŞtre ridicule.

Le paradoxe, dans cette histoire, est que les confrères de Mutations ont minorĂ© l’ensemble des plaies du Renouveau, cette calamitĂ© qui s’est abattue sur le Cameroun il y a 34 ans. Il n’y a pourtant rien de bien nouveau sous le soleil de la dĂ©linquance et du crime. Les secrets des tenants temporaires du pouvoir d’État se rĂ©duisent Ă  un petit tas de choses sordides, toujours les mĂŞmes. Dans un pays comme le nĂ´tre « oĂą tout se sait et rien ne se tait », nul besoin de se faire dĂ©tective, de s’en aller remuer des tonnes de boue nausĂ©abonde pour flairer l’imposture, le vol, le meurtre, l’anthropophagie avec leurs rituels compliquĂ©s et cruels ou cocasses et bouffons.

DĂ©cidĂ©ment, quelque chose ne tourne pas rond. Achille MbembĂ© met le doigt dans la plaie: «On a l’impression que quelque chose de très profond s’est cassĂ© ici au cours des trente-quatre dernières annĂ©es de gouvernement par la nĂ©gligence et l’abandon, et que ce pays a fait l’objet d’un grave dĂ©raillement. Depuis 1982, nous ne tournons pas seulement en rond, engluĂ©s dans la fange, nous faisons du sur place, les jambes en air et la tĂŞte en bas (.) Le bilan est donc calamiteux, le gâchis Ă©norme et il faudrait des dĂ©cennies pour nettoyer les Ă©curies. Tant d’annĂ©es d’incurie et de brutalitĂ© ont fini par produire une classe politique sourde (.) Le terme qui caractĂ©rise le mieux ce mode de «gouvernement par la nĂ©gligence» est la satrapie. Plus la satrapie est rattrapĂ©e par le poids de l’âge et la loi de la mortalitĂ©, plus il s’agrippe au pouvoir et se recroqueville sur les jouissances privĂ©es. C’est parce que les gĂ©rontocrates ont peur du trĂ©pas. Ils ne veulent pas passer la main. Ils veulent pouvoir rĂ©gner outre-tombe(5)».

Visiblement, Paul Biya est assis dans son fauteuil, comme un cavalier sur la selle de son cheval, dont la prouesse est de se cramponner et d’y rester le plus longtemps possible, en gardant un Ă©quilibre instable aux prix du rĂ©tablissement permanent de dĂ©sĂ©quilibres continuels. On ne peut et ne doit pas lui demander de jouer Ă  la flĂ»te, de rendre compte de sa gestion laxiste du patrimoine commun, de rĂ©soudre des Ă©quations Ă  plusieurs inconnues. Son unique vision et projet de sociĂ©tĂ© est de ne jamais se faire renverser et de battre le record mondial de longĂ©vitĂ© ou de durĂ©e assis dans le mĂŞme siège de pouvoir, pour parler comme Fabien Eboussi Boulaga.

Comment ne pas donner raison Ă  Marafa Hamidou Yaya, Jean Marie Atangana Mebera, Polycarpe Abah Abah, Urbain Olanguena Owono, prisonniers politiques, cela va de soi, n’en dĂ©plaise au ministre des points de presse, Issa Tchiroma Bakary, qui sont aujourd’hui injustement maintenus dans les affres de la douleur et de l’humiliation et croupissent dans des goulags appelĂ©s prisons?

Urbain Olanguena Ă©crit Ă  juste titre: «On connaĂ®t la vĂ©ritĂ© sur la situation du Cameroun d’aujourd’hui, très proche de celle de «lame duck», c’est-Ă -dire de canard boiteux, bien loin du statut de leader que le pays aurait naturellement ambitionnĂ© dans sa sphère sous rĂ©gionale Ă  tout le moins. Le pays s’enfonce dans une profonde crise de gouvernance, s’enferme dans l’immobilisme avec l’inertie pour principe et pour mesure le refus du changement. C’est le règne de l’argent devenu «l’idĂ©al collectif dominant», et l’argent de la corruption. L’absence de boussole morale, des repères Ă©thiques et la mise Ă  l’Ă©cart des lois de la RĂ©publique sont devenus les principes de fonctionnement d’un État failli et en dĂ©liquescence. Un climat de fin de règne est fortement marquĂ© par la violence de la guerre de succession comme dans la fable du vieux lion malade, en bout de course, et des lionceaux qui se battent fĂ©rocement pour capter l’hĂ©ritage»(6).


Pendant que des observateurs avertis font ce constat poignant, ici et maintenant, il y a toujours des crĂ©atures, des esclaves, des ventriloques, des bien-pensants, en rĂ©alitĂ© des rien-pensants pour seriner les fables du Renouveau, emboucher les trompettes de la flagornerie abjecte et claironner sur toutes les tribunes, avec de pathĂ©tiques contorsions sĂ©mantiques, que le Cameroun se porte mieux, et que sans l’Immortel Paul Biya, c’est le chaos. Leurs armes de prĂ©dilection sont dĂ©sormais connues et Ă  combattre: la dĂ©sinformation, l’intimidation, la rĂ©pression et la peur.

(…)

C’est dire aussi que l’histoire du Cameroun, sous la houlette du Renouveau, est celle d’un avion sans pilote qui plonge tout droit vers l’ocĂ©an, avec une vitesse initiale. Un avion dans lequel chacun des passagers prĂ©tend vouloir ĂŞtre pilote. Pendant que le premier actionne la gouverne de direction, le deuxième joue sur la gouverne de profondeur, tandis que le troisième actionne le manche Ă  balai, qu’un quatrième baisse les volets ou « flaps » pour accroitre la partance, etc. Avec pareil attelage, la seule probabilitĂ© de ne pas se fracasser sur l’ocĂ©an…c’est de ne mĂŞme pas parvenir jusqu’Ă  lui.

C’est dire enfin que le Renouveau, c’est trop peu dire, est un vaste malentendu, une erreur originelle, un mythe pour idiots – mĂŞme si tous les partisans de Paul Biya ne le sont pas, idiot Ă©tant pris ici sous sa double acception, moderne (un esprit stupide) et ancienne (un esprit imbu de sa particularitĂ©) – un dieu que tous les courtisans Ă©voquent, mais auquel personne, mĂŞme celui qui l’incarne, ne voue un culte.

Ă€ coup sĂ»r, notre prise de position dĂ©clenchera, chez les cerbères et sicaires de Paul Biya, une poussĂ©e d’adrĂ©naline. Ce n’est pas juste; ce n’est pas digne d’un journaliste; il fait de la psychologie Ă  un franc CFA dĂ©valuĂ©, de la polĂ©mique Ă  bas Ă©tage; son emphase rhĂ©torique est ridicule; ce sont des raccourcis d’Ă©ditorialiste, des polĂ©miques d’opposants, rouspĂ©teront-ils. Peut-ĂŞtre. Mais, des rĂ©alitĂ©s prĂ©gnantes et très prĂ©occupantes auxquelles toute la communication du monde, tous les points de presse du sinistre de la communication n’y peuvent rien.

Le lecteur peut aisĂ©ment deviner pourquoi certaines portes nous sont ou seront dĂ©finitivement fermĂ©es. C’est parce que nous disons et Ă©crivons ce que nous pensons et non ce que nous avons intĂ©rĂŞt Ă  dire ou Ă  Ă©crire. Conscients du fait que celui qui ne pense plus est condamnĂ© Ă  la mort, Ă  la dĂ©faite, nous refusons que l’on contraigne notre pensĂ©e Ă  ce qu’on nous dit de penser.

Que nos contempteurs se le tiennent pour dit! Nous ne sommes pas des moutons de Panurge. Nous prenons position non par intĂ©rĂŞt, mais par conviction. Nous ne sommes prisonniers ni d’un clan, ni d’une tribu ou d’une ethnie, encore moins d’un lobby ou d’une confrĂ©rie mystico-religieuse. Nous avons Ă©tĂ© façonnĂ©s par des Ă©preuves. Nous n’avons pas peur. Nous avons la capacitĂ© de rĂ©sister aux pressions. Nous ne monnayons pas nos Ă©crits, nos paroles, notre notoriĂ©tĂ© en Ă©change de rĂ©compenses matĂ©rielles ou morales. Nous n’hĂ©siterons pas Ă  aller contre les vents dominants, les consensus politico-mĂ©diatiques factices fabriquĂ©s, pour des raisons inavouĂ©es, dans des officines de propagande, si cela correspond Ă  l’idĂ©e de ce qui est juste et/ou Ă  celle que nous nous faisons de la RĂ©publique, de la DĂ©mocratie et d’un État de droit. Il est par consĂ©quent vain de penser que l’on peut nous contraindre ad vitam aeternam au silence, nous qui avons mis notre personnalitĂ© au service de nos convictions et dont l’Ă©thique de conviction est la règle de vie.

Faut-il le rappeler, notre cap a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fixĂ© au dĂ©but de notre aventure Ă©ditoriale (Cf. Germinal n°001). Notre ambition demeure la mĂŞme: faire comprendre. Dans le flot et la confusion des Ă©vĂ©nements, des paroles, des offres et des prĂ©tentions, nous ferons saisir les logiques, les mĂ©canismes sur fond des systèmes qui les soutiennent, leur donnent des sens et de la portĂ©e. Nous inviterons Ă  mesurer l’impact des dĂ©cisions prises sur les vies d’individus ordinaires et du plus grand nombre d’entre eux. Notre hĂ©ros demeure l’homme en guenilles privĂ© du minimum vital, d’eau et d’Ă©lectricitĂ©, qui Ă©prouve la pĂ©nibilitĂ©, tombe malade et meurt dans des mouroirs appelĂ©s hĂ´pitaux, respire la crasse, vit dans le stupre, tousse et crache du sang, marche sur les ordures puantes qui ont envahi des routes poussiĂ©reuses jonchĂ©es de trous ou nids de poule, le regard vide, les yeux dans le vide, le ventre vide.

Quoi qu’on dise de nous, quoi qu’on pense de nos Ă©crits, quoi qu’il advienne, nous n’aurons qu’une passion, celle de la lumière, au nom de nos lecteurs, du peuple camerounais et de l’humanitĂ© qui ont tant souffert, qui continuent de souffrir, et qui ont droit au bonheur, pour parler comme Émile Zola.

Tremblez, fripouilles! Tremblez, imposteurs! Tremblez, voleurs d’État! Tremblez, voyous de la RĂ©publique! Nous sommes de retour. Rien ne se fera plus jamais sans nous, Ă  notre manière.

Jean-Bosco Talla

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