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Cameroun: pourquoi le collectif des Banen s’oppose à l’exploitation de la forêt d’Ebo et ce que pensent les pouvoirs publics

© whitleyaward.org

La forêt d’Ebo, située à cheval entre les régions du Centre et du Littoral, représente pour le collectif “Les Banen disent non!” des terres ancestrales sur lesquelles des populations furent déguerpies temporairement durant les années du maquis

 

Le collectif “Les Banen disent non!” a organisé, le 07 mai au palais Dika Akwa de Douala, une séance de sensibilisation sur son opposition au projet des pouvoirs publics de transformer une partie de la forêt d’Ebo en domaine privé de l’Etat, afin d’en faire une concession d’une trentaine d’unités forestières d’aménagement (UFA).

Le ministre des Forêts et de la Faune (Minfof) a en effet signé, le 04 février 2020, un avis public pour le classement dans le domaine privé de l’Etat comme forêt de production d’une zone de forêt [d’Ebo] de 64 835 hectares. La zone totale couvre une superficie de 76 450 hectares.

La forêt d’Ebo est située à cheval entre les régions du Littoral et du Centre. Elle partage des limites avec les départements du Nkam, de la Sanaga Maritime, du Mbam-et-Inoubou; et les arrondissements de Yingui, Ngambé et Ndikinimeki.

“Nous ne pouvons pas accepter, à part si on nous les arrache [les terres, NDLR] d’une manière ou d’une autre. Nous aimerions rentrer chez nous”, a indiqué Luc Mbende, un “patriarche” membre du Collectif “Les Banen disent non!”, le 07 mai à Douala.

Les personnes présentes à l’échange ont collectivement exprimé la “volonté collective” des Banen de rentrer chez eux, sur des terres qu’ils ont quittés en 1963 à la demande de l’Etat, afin de “ne plus être des apatrides au Cameroun”

“A la fin des années 1950 et jusqu’après 1960, les troubles d’ordre public qui ont accompagné l’indépendance du Cameroun ont amené l’Etat à déguerpir les populations autochtones de leur territoire naturel pour les besoins de pacification rapide du territoire. Ce fût le cas des populations Banen de la zone d’Inoubou Sud et de Yingui. L’Etat avait alors rassuré lesdites populations qu’il faciliterait leur réinsertion dès que la paix serait revenue par la construction des routes […] La paix est vite revenue, mais l’Etat accuse beaucoup de retard pour faciliter le retour massif desdites populations ; les Banen constituent de façon historique des déplacés internes depuis plus de 60 années déjà”, détaille une pétition partagée à JournalduCameroun.com. 

Le point de vue du gouvernement

L’événement organisé à Douala le 07 mai s’inscrit dans une série d’actions que le collectif entend mener pour ne pas faire aboutir ce projet de l’Etat.

Le 28 avril dernier déjà, des représentants du collectif et des experts (dont le Pr James Mouangue Kobila sur les droits des peuples autochtones) se sont rendus auprès du Minfof, Jules Doret Ndongo, pour saisir les tenants et les aboutissements du projet de concessions forestières et défendre les intérêts des populations Banen.

D’après le compte rendu de la séance de travail, fait par un des experts, le ministre a indiqué qu’il avait déjà reçu deux délégations de députés avant celle du collectif et que l’une des délégations avait même accepté le projet. 

Il a par ailleurs indiqué que la durée de l’UFA est de 30 ans et qu’il ne s’agit donc pas de “dépossession” puisque les villages resteront en place; l’UFA, du point de vue du ministre, permettant la gestion durable des forêts qui appartiennent à l’Etat en tant que ressource naturelle stratégique.

L’attribution des UFA ne relève pas de la compétence du ministre chargé des Forêts, leur a-t-il aussi expliqué, mais du Premier ministre après visa de la présidence de la République.

Il a alors suggéré au collectif de définir une position commune avec les autres acteurs et de revenir dans un délai d’un mois – échéance fixé au 29 mai 2020 – pour des discussions avec un interlocuteur “unique” et “représentatif”. Selon Jules Doret Ndongo, la position devrait être celle du “oui, mais…” et pas celle du “non”.

Le collectif “Les Banen disent non!” se présente comme un “regroupement des fils et filles des déportés des terres de la forêt d’Ebo”. Pour son opposition au projet des pouvoirs publics, il estime détenir des “droits ancestraux” sur ces terres et met en avant des arguments juridiques, basés sur plusieurs textes dont la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones adoptée le 13 septembre 2007; et d’autres arguments sur “le bilan peu élogieux de la gestion calamiteuse des 100 unités forestières d’aménagement en abrégé UFA existantes au Cameroun”.

La forêt abriterait encore des repères culturels de ses anciens habitants, notamment des cimetières et lieux sacrés, villages, cases, cacaoyers, caféiers, plantations de palmier à huile, cocotiers, pruniers et d’autres cultures vivrières “régulièrement entretenues”.

Le collectif espère que le projet d’UFA dans la forêt d’Ebo ne verra pas le jour, comme le projet de parc du Fonds mondial pour la nature (WWF), qui n’a jamais été mis en oeuvre du fait de nombreuses oppositions. Il souligne qu’un avis au public, émis le 03 mai 2006, déclarait d’utilité publique une partie de la forêt d’Ebo à cette fin.

D’après Greenpeace Afrique, la forêt d’Ebo est une zone de biodiversité qui abrite des chimpanzés, des éléphants de forêt, des perroquets gris et d’autres espèces inscrites sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en danger et en voie d’extinction, ainsi que 12 essences d’arbres inconnues à la science. Cette forêt contiendrait par ailleurs environ 35 millions de tonnes de carbone.

Dans l’avis au public signé le 04 février 2020, pour le projet d’UFA, Jules Doret Ndongo a indiqué que des “dispositions particulières seront prises dans la protection des sites particuliers reconnus comme habitats de la faune sauvage lors du plan d’aménagement de cette UFA”.


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