Opinions › Tribune

Cameroun: Préface du livre de J.M. Atangana Mebara, « Lettres d’Ailleurs»

Par le Cardinal Christian Tumi

Je n’ai pas de doute que les lecteurs qui ouvriront ce livre pour le parcourir, seront à la fois ‘étonnés’ et ‘surpris’ de lire une préface de la main du Cardinal Christian Tumi, Archevêque Emérite de Douala ! ‘Etonnés’ et ‘surpris’, non par le fait de commettre une préface à un ouvrage – il n’est pas le premier du genre -, mais plus particulièrement à celui-ci compte tenu de la personnalité de son auteur et des circonstances dans lesquelles il l’a rédigé. Je me souviens de commentaires à la fois amusants et interrogateurs de la presse écrite, et des observateurs des procès de personnes arrêtées dans le cadre de l’opération dite ‘épervier’, quand je me suis rendu au tribunal de Yaoundé, pour aller saluer le ministre Atangana Mebara qui passait en jugement. Le fait d’y être allé a été vu comme une reconnaissance de l’innocence du prévenu, et/ou une façon d’embarrasser les juges chargés de l’affaire ‘Albatros. A-t-on pensé un seul instant, que je suis prêtre et évêque, et donc pasteur. Qu’il ne m’appartient pas de juger et de condamner qui que ce soit avant que la justice n’ait trouvé en quoi la personne est coupable ou innocente. C’est avec joie que j’accepte d’écrire cette préface, car je reste convaincu que Dieu utilise toutes les circonstances de la vie pour se révéler à ses enfants. Si tu es saisi par Dieu au milieu d’une génération qui ne connaît pas Dieu, n’aie point d’épouvante, de honte ni d’orgueil. Mais atteste, en homme libre, la grâce qui t’est faite. Les hommes se sont étonnés pendant des siècles qu’il y ait quelques esprits forts pour oser prétendre que Dieu ‘ne leur disait rien.’ Désormais on s’étonnera qu’il y ait des êtres inexplicablement possédés par la passion de Dieu. Comme les premiers étaient autrefois vilipendés par une société qui se prétendait croyante, ces derniers seront traités avec commisération par une société communément non croyante.

L’auteur de cet opuscule reconnaît courageusement que c’est en ‘homme et homme libre’ qu’il ne peut s’abstenir de rapporter des ‘faits susceptibles de contribuer aux débats qui traversent notre société, même seulement la petite communauté carcérale.’ C’est aussi en homme libre, en pasteur soucieux d’avoir une justice équitable pour tous dans notre pays, que j’accepte de répondre à la demande de Jean-Marie Atangana Mebara d’écrire cette préface. Comme le lecteur aura l’occasion de le découvrir, cet opuscule est l’expression de la foi de son auteur. Il a mis le temps de son incarcération à profit pour réfléchir, méditer, et léguer aux générations futures l’expression de cette foi. Nous ne sommes faits que d’amour, disait sainte Catherine de Sienne. Nous sommes incessamment comblés de grâces par Dieu dans le Christ, mais nous en vivons sans les vivre pour ce qu’elles sont, nous les incorporons à l’étourdie sans les reconnaître, nous les faisons nôtres en ignorant qu’elles ne cessent d’être de Dieu. La prière, la lecture ont fait émerger peu à peu l’auteur de cette grossièreté, elles ont affiné son sens intérieur et l’ont appliqué à discerner la présence et l’action, autour et au fond de lui, du Père des lumières d’où provient et descend comme dit saint Jacques ‘tout don excellent, toute donation parfaite’ (Jac 1, 17). Aussi la moindre grâce que nous nous trouvons capables de vivre comme grâce, c’est-à-dire en l’éprouvant en tout notre esprit comme don gratuit du Dieu vivant, représente-t-elle une expérience d’une telle nouveauté et d’une telle intensité qu’elle peut bouleverser notre âme et la livrer au Seigneur. C’est l’expression de cette grâce que l’auteur met entre les mains du lecteur. ‘Lettre à ma fille ARMELLE OLIVE’, est écrit à la saint Thomas More qui, de sa prison, enfermé à cause de ses convictions religieuses et du refus de cautionner le divorce et le remariage du Roi Henri VIII, accepta de mourir sur l’échafaud, non sans avoir laissé à sa fille, une lettre pathétique pleine de conseils d’une grande élévation spirituelle. L’auteur a un but à atteindre : faire comprendre à sa fille, les raisons de sa descente aux enfers. Lui expliquer les difficultés de la vie et comment l’affronter malgré les trahisons et autres accusations sans fondement qui pèsent sur lui. Toujours dans le souci de laisser à sa fille ce qu’on pourrait peut-être appeler un ‘testament spirituel’, l’auteur appelle sa fille au sens du pardon pour ceux qu’il aurait offensé dans ses multiples fonctions, mais donne son pardon à ceux qui lui ont aussi fait du mal. Ce temps de l’épreuve a été pour lui, un temps où il a développé particulièrement l’humilité et la compassion pour le genre humain.

Cardinal Christian Tumi
Stéphanie Dongmo)/n

L’ouvrage, composé de sept (7) chapitres, dont les quatre derniers sont des lettres ouvertes à quelques personnalités : François Mattei, journaliste français, auteur de l’ouvrage LE CODE BIYA, publié en 2009 ; Mgr Joseph Akonga (à l’époque où l’Auteur écrit, encore Secrétaire Général de la Conférence Episcopale des Evêques au Cameroun) ; à sa Maman (décédée à 79 ans) ; à Monsieur le Ministre de la Justice et enfin à toutes les personnalités que menace l »épervier’. En écrivant à sa fille qui est encore jeune, l’ancien Secrétaire Général de la Présidence de la République pense à tous les jeunes, plus particulièrement à ceux qui croupissent en prison pour des peccadilles, et pense travailler un jour à leur réinsertion harmonieuse dans la société. Dans un style littéraire d’une clarté extraordinaire et d’une simplicité touchante, on est pris par le récit qui se lit comme un roman. L’ancien petit séminariste de Mbalmayo, a bien maitrisé ses leçons de grammaire et l’art de bien conter les événements de l’histoire de sa vie ! C’est ainsi que dans un souci de clarté et de franchise, nous parcourons avec passion, la version des faits que la justice lui reproche depuis son incarcération le 06 aout 2008, à la prison de Yaoundé à Kondengui, sur l’affaire dite ‘ALBATROS’, l’avion présidentiel. Une affaire qu’il a trouvée déjà en cours à sa nomination comme Secrétaire Général de la Présidence de la République. Cette affaire prend une bonne partie de l’ouvrage. Les conclusions des enquêteurs contre lui sont partiales et semblent obéir à des consignes de l’ombre pour accabler à tout prix toutes les personnes impliquées dans l’achat de l’aéronef présidentiel. Les versions du chef d’inculpation décrites dans le livre sont parfois surprenantes et contradictoires. Dans cette partie du récit – le plus longue de l’opus -, le lecteur tenu en haleine par le récit si touchant, peut parfois être ‘fatigué’ par la répétition des mêmes faits, quoi que cela soit dit intentionnellement, au fur et à mesure que le récit progresse, pour en saisir les différentes versions et rebondissements. L’effort de l’auteur est de mettre à la disposition de sa fille, des lecteurs et autres amis, les dossiers pour lesquels il est détenu à Kondengui. Devant les faits tels qu’ils se sont passés, il se dit en toute conscience, qu’il est innocent.

L’ouvrage se termine par une séries des Lettres à adresser à quelques personnalités, à commencer par le journaliste Français Mattei, Auteur du livre ‘LE CODE BIYA’, où l’auteur de la ‘LETTRE A MA FILLE.’ explique au journaliste français qu’il a écrit des choses tendancieuses sur le dossier qu’il reconnaît lui-même ‘complexe’. Ce qui ne l’a pas empêché d’affirmer, sans avoir mené une enquête préliminaire digne de ce nom, des choses qu’il aurait mieux fait, pour son honneur de vérifier. D’après lui, les ministres et autres fonctionnaires de l’Etat incarcérés pour cette affaire, sont coupables ! La deuxième lettre, adressée à Mgr Joseph Akonga, salue l’amitié et la relation qui lient les deux hommes comme un grand frère à un petit frère. Il ne manque pas de dire sa reconnaissance pour tous ces prêtres, religieux et religieuses qui se dévouent au service des prisonniers de Kondengui. Il souligne tout en le regrettant, les man uvres des autorités de la prison pour éconduire les évêques et autres prêtres, venus rendre visite aux détenus d’une ‘certaine catégorie’ ! Il souhaite aussi, pour plus de proximité avec les prisonniers, que la Conférence Episcopale ait une Aumônerie nationale sous la charge d’un évêque pour mieux superviser le travail qui pèse souvent sur l’un ou l’autre prêtre individuellement auprès de détenus. Toutefois, l’auteur s’interroge sur le silence de la Conférence Episcopale face aux interdictions, voire aux humiliations infligées à certains prélats qui ont fait le déplacement à Kondengui, mais à qui on a expliqué que leur visite était tout naturellement indésirable ! Dans le souci de voir l’Eglise jouer son rôle de défenseur des droits de l’homme, l’auteur cite abondamment les textes du magistère de l’Eglise, les Documents Conciliaires et autres Déclarations des Evêques du Cameroun sur la mission de l’Eglise et le respect des droits fondamentaux de l’être humain. La troisième lettre est adressée à sa chère Maman, décédée quelques années avant son incarcération. Emouvante, pleine d’affection sincère, cette lettre révèle le soulagement de l’auteur de savoir qu’au moment où il subit les affres de la prison, sa maman observe tout cela de l’autre côté de la vie. Elle n’aurait pas supporté de vivre toutes ces humiliations et cette longue incarcération où l’on cherche encore à comprendre ce qui les justifie. La quatrième lettre est adressée au Ministre de la Justice du Cameroun à qui il témoigne sa reconnaissance pour avoir proposé et fait voter la Loi sur le nouveau Code de la procédure pénale. Ceci dit, l’auteur ne peut s’empêcher de dire son grand étonnement et son indignation devant la violation constante du secret de l’instruction par le même Ministre qui se permet de tenir publiquement des propos laissant croire que les prévenus de l’affaire ‘ALBATROS’ sont coupables ! Quelle violation de la Loi pour laquelle on s’est tant battu ! La cinquième et dernière lettre est adressée à toutes les personnalités que menace ‘l’épervier’. L’auteur leur donne quelques informations et des conseils de sagesse et de prudence à suivre. Le tout dans un style plein d’humeur et de foi, surtout quand il appelle les uns et les autres à penser à se réconcilier avec les membres de leur famille, la chose la plus chère du monde. Peut-être que la sixième et la dernière serait celle que le lecteur écrira à sa propre conscience !



A SAVOIR

- Les opinions et analyses présentées dans cette rubrique n'engagent que leurs auteurs et nullement la rédaction de Journalducameroun.com.

- JournalduCameroun.com n'est pas responsable des affirmations qui y sont présentées et se réserve le droit de modifier ou de retirer un article qui diffamerait, insulterait ou contreviendrait au respect des libertés publiques.

L’Info en continu
  • Cameroun
  • Afrique & Monde
Toute l’info en continu
À LA UNE


SondageSorry, there are no polls available at the moment.
Back top