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Cameroun : la présidentielle d’octobre 2018 et les coalitions sans contenu

A Me Jean de Dieu Momo,

Ainsi donc, vous avez décidé, avec quelque vingt autres amis, d’entraîner le Paddec dans une  coalition pour soutenir le candidat Biya, 86 ans, que vous aviez pourtant officiellement juré de combattre. Mais plus que la décision elle-même,  c’est sa justification qui me pousse à  vous servir ce message.  Vous dites : « Paul Biya est très vieux, 86 ans, c’est donc son dernier mandat, il faut lui donner sa dernière chance. »

Sans revenir à  l’argument largement répandu selon lequel le vieux doit prendre sa retraite, comme tout vieux devrait le faire, j’ai plutôt une autre approche face à  ce raisonnement dangereux : Connaissez-vous des gens qui vivent 110 ans et plus? Moi, j’en connais. Et ce n’est pas difficile d’arriver à cet âge. Il suffit d’avoir une bonne hygiène de vie, une rigueur alimentaire et sportive, et être bien suivi des médecins. C’est ce qui explique qu’en Occident par exemple – et Paul Biya est un citoyen d’honneur des villes occidentales –, l’espérance de vie est de 85 à 90 ans aujourd’hui. Dans la seule province de Québec au Canada, on a dénombré sept mille (7.000) centenaires l’an dernier. Votre argument basé sur l’âge ne tient donc pas, parce que Paul Biya fera partie des centenaires de sa génération : il a une bonne hygiène de vie, est bien nourri et sa santé est bien surveillée. Ce ne sera donc pas son dernier septennat. À 92 ans, vous lui donnerez un autre mandat, avec le même argument que ce sera son dernier, et bernerez ainsi encore le peuple. À  ses 99 ans, récidiverez, et le Cameroun se retrouvera totalement dans l’abîme.

Les messages ont fusé de partout pour dire non à sa candidature, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du Cameroun, car très nombreux sont ceux qui voient en son départ à la retraite la solution à la majeure partie des problèmes de la nation :

1-La crise anglophone : Comment le Rdpc ne perdrait-il pas alors qu’il a préféré la brutalité militaire au dialogue dans la crise anglophone, poussant les compatriotes de deux provinces entières, le Nord-ouest et le Sud-ouest, à le rejeter dans un mouvement de contestation sans précédent dans l’histoire du Cameroun ? Sa défaite dans les régions anglophones sera pire qu’en 1992 où il put tout de même gruger quelques voix avant de perdre l’élection présidentielle. D’ailleurs,  et vous devriez le savoir, même au sein de l’armée et de la police, des voix s’élèvent pour critiquer la hiérarchie qui continue de privilégier la solution militaire face à un problème qui aurait dû être réglé de la plus simple des façons par le dialogue. La raison en est qu’au fond, ce n’est pas, à proprement parler, une guerre contre les sécessionnistes ou les terroristes (un faux vocable pour se donner bonne conscience et s’enfoncer de plus en plus), mais c’est bel et bien une guerre que le régime a poussé les Camerounais à se livrer entre eux-mêmes, une guerre que ceux-ci ont vite fait de qualifier de sale, parce que la menace ne vient pas d’un pays étranger, une guerre civile, et donc fratricide. Dans ce contexte, l’argument de la protection de l’intégrité du territoire devient un prétexte et ne peut justifier votre ralliement,  car comme vous lavez vous-même dit au début de la crise anglophone, c’est un problème de mal-être général, et la menace de désintégration territoriale sera toujours présente tant qu’un État fera de l’injustice et de l’arbitraire un mode de gouvernance.

2-Les coalitions sans contenu et l’occupation du terrain par la véritable opposition : Le Rdpc perdra en octobre 2018, parce que, tout comme le Paddec qui avait une certaine assise à Dschang, l’Undp de Bello Bouba qui, traditionnellement, a une large assise au grand nord, a refusé de présenter un candidat et a participé à la même coalition artificielle que vous. Et c’est là l’erreur fatale du régime de Yaoundé : en n’organisant pas une présidentielle à deux tours pour permettre à  chaque parti politique  de montrer, au premier tour, ce qu’il vaut réellement sur le terrain, il a créé pour lui-même une situation floue dans laquelle aucune donnée ne lui permet de lire, sur le terrain, la véritable représentativité des partis avec lesquels il veut coaliser. Le  deuxième tour de la présidentielle  étant celui qui permet de faire pareille lecture objective, les coalitions actuelles du Rdpc sont artificielles et sans contenu. Elles n’ont aucun poids face à la réalité du terrain, et ceci se confirme par la rapidité et l’éclat avec lesquels le MRC de Maurice Kamto comble le vide laissé  en drainant des foules immenses dans ces trois provinces septentrionales.

Ainsi, amputé des provinces septentrionales par le vide laissé par l’Undp et comblé à ce jour par le MRC, amputé des deux régions anglophones où il est rejeté en raison de la sale guerre, fragilisé dans les provinces du Centre et du Sud par les forces progressistes dont on a longtemps étouffé la liberté d’expression et l’émergence d’idées contraires, et à l’Est où la vie dans le noir des très nombreux délestables pousse les populations régulièrement dans la rue, repoussé à l’Ouest et au Littoral où le chômage endémique a transformé de millions de jeunes en vendeurs à la sauvette et en bendskineurs, le Rdpc part totalement perdant à l’élection présidentielle d’octobre 2018.

3-Les fausses statistiques: La percée sur le terrain du MRC contredit les statistiques erronées que vous avez dressées pour justifier votre ralliement que vous avez qualifié vous-même de spectaculaire. Vous basant sur les données de 2011 élaborées par le régime (!), vous avez attribué par anticipation, tel un maître des arts divinatoires, des millions de voix à tel parti et des milliers à tel autre, comme si les Camerounais avaient la mémoire courte et n’allaient jamais changer, comme si vous lisiez dans leur esprit et serez dans les urnes avec chacun d’eux grâce à un quelconque don d’ubiquité, et comme si vous-même avez oublié que depuis 1992, le Rdpc n’a jamais gagné, mais a toujours été vaincu. Les vraies statistiques, Me Momo, sont ceux qui portent à 0,5% des 25 millions de Camerounais le nombre de ceux qui s’agitent autour du Rdpc aujourd’hui, soit 125.000 personnes au grand maximum. Ce sont les gouverneurs, préfets, sous-préfets, les délégués du gouvernement, les hommes d’affaires corrompus, les douaniers, les directeurs corrompus, les chefs d’entreprises parapubliques, les transfuges de micros-partis qui ne représentent qu’eux-mêmes, et tous ceux qui sont liés à eux et qui considèrent le maintien du statu quo comme la garantie des avantages personnels de toutes sortes – ce qu’ils appellent le meilleur risque, comme c’est à voir dans l’affiche de campagne de Paul Biya. Si le candidat du Rdpc est donc pour eux le meilleur risque, il ne l’est pas pour l’immense majorité des Camerounais (99,5% de la population) qui, à côté d’eux,  aspire au changement et veut enfin goûter aux délices de l’alternance. Aussi, les inscriptions sur les listes électorales reflètent-elles cette proportionnalité. Les profiteurs du régime sont donc bien moins nombreux pour constituer une masse critique capable de permettre au Rdpc de se retrouver au-devant des autres partis d’opposition.

4-Structures et infrastructures délabrées : Le Rdpc ne peut pas gagner comme vous le prétendez, Me Momo, parce que l’injustice et le faux règnent, et les Camerounais en ont marre de voir leur pays sombrer dans la déchéance morale. Le Rdpc ne peut pas gagner l’élection présidentielle d’octobre prochain dans ce pays où 85% de la population vit sous le seuil de pauvreté et où la jeunesse, désorientée,  lutte quotidiennement pour la survie grâce à la débrouillardise, dans ce pays où les malades se font opérer par leurs proches à l’entrée des hôpitaux, où les enseignants abandonnent leurs classes, où les milliers de morts à répétition sur les routes ne suscitent la prise d’aucune mesure rigoureuse de la part du gouvernement, où les catastrophes ferroviaires aux enquêtes qui n’aboutissent jamais sont traités comme des faits divers, où les populations des villes n’ont pas accès à la simple eau potable, et à l’électricité – pour ne pas parler de celles des campagnes –, et où la discrimination à large échelle dans l’administration est devenue la règle.

Dans ces conditions, Me Momo, l’opposition n’a plus besoin nécessairement de coalition. Le peuple se coalise avec elle automatiquement,  puis-qu’après tout, dans cette course où on ne cherche que le premier,  plusieurs partis d’opposition viendront en tête, bien avant  avant le Rdpc. L’achat des consciences de dernière minute et la distribution spontanée des sacs de riz par le régime n’y feront rien.

 

 

 

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