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Cameroun: Remblai présidentiel

Par Edouard Kingué

Viens avec moi, mon camarade, mon frère. Viens le long des berges du Wouri, revisiter nos souvenirs d’enfance. Te souviens-tu de ce défilé sur le pont, défilé d’écolier chantant à tue tête: «sur le pont du Wouri, on y danse, on y danse». C’était avant l’indépendance, le jour de l’inauguration de cet ouvrage traversier mettant fin au transport des marchandises et de personnes par pirogues. Souviens-toi, si le pont a été une formidable avancée en termes de désenclavement, il a aussi causé la ruine de plusieurs propriétaires de chaloupes qui faisaient le transport d’un bord à l’autre. Mais, tu sais, on n’arrête pas le progrès. Mon camarade, mon frère, en tant qu’écolier, tu as été le témoin privilégié de cette époque lointaine ou la «sorcellerie du blanc, comme dira Soppo Priso, a eu raison de la sorcellerie du noir». Après beaucoup de difficultés et la réticence des riverains qui voyaient d’un mauvais il la perte de leurs intérêts, le pont est passé. Il a rendu beaucoup de service aux Camerounais, favorisant le développement de plusieurs régions et la communication avec les compatriotes de l’intérieur. Il a contribué à booster les échanges commerciaux du Tchad, de la Centrafrique, pays frontaliers sans ouverture sur la mer, mais aussi avec le Gabon et aujourd’hui la Guinée équatoriale, eldorados à la faible production agricole.

Tu es encore aujourd’hui, mon camarade, le témoin privilégié d’une ville en mutation sociologique, économique et culturelle. Toi qui en toute discrétion, a ‘fête’ en ce mois d’octobre, sept ans de présence à la tête de la Communauté urbaine de Douala. Tu seras encore là quand des ‘ponceaux’ vont être accolés au vieux pont, après la traditionnelle ‘pose de la première pierre’ par, dit-on, le président de la République. Tu seras même toujours là, lorsque en décembre, le Ngondo, pliant et courbé sous le poids des intérêts occultes, le Ngondo dont l’espace se réduit comme une peau de chagrin, amorcera dans un interstice entre la cimenterie Dangoté et les installations portuaires, sa lente agonie vers sa disparition de l’espace culturel et traditionnel du grand Sawa. Ô Eboa Lottin à Samè, fils de pasteur et visionnaire, du fond de ta dernière demeure, je t’entends partir d’un grand éclat de rire.larmoyant, dans l’isolement du bois des singes. Et je salue ta mémoire, toi qui avait en ton temps tiré la sonnette d’alarme sur la vacuité de ce peuple qui prétend et se gausse d’avoir vu les blancs en premier ! L’histoire est pleine de ces peuples qui, à leur apogée, ne se sont jamais remis : aux frontières de l’Empire songhaï, les royaumes Baguirmi, de Ouaddaï et de Kanem-Bornou au Tchad, Les empires du Ghana et du Mali etc.

Mais passons ! Viens avec moi, Ntonè Ngoubè, mon camarade, mon frère. Voyageons sans décoller. Faisons un peu de tourisme sur les chancelantes rives mémoriels du triangle national. Allons à «Ebolowa la voix du sud», magnifié par le regretté Moindou sur les ondes de la Crtv. Que sont devenues les installations du comice agro-pastoral clos le 22 janvier dernier, après cinq jours de foire-exposition. Plus de 20 milliards ont été déboursés par l’Etat du Cameroun pour la réalisation des infrastructures, entre autres la construction du village du comice, village du Comice, situé à une dizaine de kilomètres de la ville d’Ebolowa et la réhabilitation de l’héliport pour la participation de 1200 exposants et de 300 entreprises privées en démonstration sur une superficie de plus de 40 hectares. Dans l’euphorie d’un rendez vous plusieurs fois reporté au cours des 20 dernières années, le président de la République avait annoncé un certain nombre de décisions importantes : la mise en place d’une unité de production d’engrais, la mise en activité de l’usine de montage de machines agricoles, la réhabilitation des fermes semencières, une réforme foncière pour une agriculture de seconde génération, la construction de marchés et centrales d’achat, la réforme de la formation de l’enseignement agricole et enfin, l’ouverture de la banque agricole et de la banque des Pme-Pmi.

On y a évoqué une nouvelle politique agricole dont l’objectif était censé assurer « notre sécurité alimentaire, pour créer des emplois en milieu rural, pour réduire nos importations et développer nos exportations de produits agricoles afin que notre agriculture au sens large joue son rôle de moteur de l’économie nationale ». Mais le secteur primaire est toujours à la traine malgré la promesse de la mise en place d’une unité de production des engrais, de la mise en activité de l’usine de montage des machines agricoles, la réhabilitation des fermes semencières, la construction des marchés et des centrales d’achat de produits agro-pastoraux et halieutiques, le renforcement du dispositif de financement des activités rurales. Mais après le slogan « Zéro produit importé au Comice », le Cameroun est et demeure un pays massivement exportateur de produits manufacturés. A Ngalan, le village du comice, bâti sur deux sites, quelques fantômes de ce qui avait été la fête commerciale du monde rural errent comme des âmes en peine dans la désolation et le délabrement. Les fruits n’ont pas été à la hauteur de la promesse des fleurs. L’après-comice est mort né. Comme est mort l’après-Fenac. Devant succéder à Bafoussam en 2002, le festival national des Arts et de la culture de Maroua promettait en décembre 2008 une suite heureuse après un rendez-vous plusieurs fois programmé et autant de fois reporté pour des raisons diverses (politiques et financières.).


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Qu’est devenu le village du Fenac? Les cases en obus des Musgums, celles en pierre des montagnards, ou à étage des Kotokos et en paille des Peulhs et des Guiziga ? Qui a conservé tout cela ? Pourquoi a-t-on fait l’économie de la construction d’un village approprié et durable pour permettre d’abriter de manière permanente le flambeau de l’activité culturelle, afin que régulièrement des mini-festivals de la région puisse attirer touristes et chercheurs? Que deviendra la luxueuse esplanade du pont du Wouri où aura lieu dans quelques jours, quelques semaines, quelques mois voire quelques années, la pose de la première pierre des ponceaux? À qui profitera toute cette débauche d’énergie financière estimée à plusieurs centaines de millions pour quelques heures de cérémonie? Vers quelles poches iront les climatiseurs, les tentes, les chapiteaux et autres ornements? Dis-moi, mon camarade, mon frère, ta ville qui manque cruellement d’espace de loisirs pourra-t-elle bénéficier de ce providentiel remblais présidentiel pour, rétrocédé à la Communauté urbaine, devenir un lieu de mémoire et de rencontre où pourront s’organiser des cérémonies diverses, y compris faute de mieux, le Ngondo ?
Je demande seulement…
Bon mercredi et à mercredi
© Le Messager : Edouard Kingué

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