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Cameroun: une lutte de nègres dans un tunnel

Achille Mbembe est un historien, politologue et enseignant d'université camerounais (c) Droits réservés

Peut-être était-ce également le cas hier – ou avant-hier. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi? Toujours est-il que de nos jours, ce ne sont pas les plus raisonnables qui l’emportent nécessairement.

Dans l’histoire, il est souvent arrivé que ceux et celles qui vocifèrent le plus, qui sont plus prompts à cracher du venin, à gonfler la boue, à souiller les tripes et à proférer des profanités finissent par l’emporter ?

Mais de quelle victoire s’agit-il véritablement si tout ce dont ils héritent, c’est la ruine, des villages abandonnés, des récoltes détruites, le labeur des pauvres gaspillé, des corps et des esprits calcinés, un amas d’ossements humains?

Un pays que la raison semble avoir déserté, c’est bel et bien le Cameroun, ou se déroule de façon tout à fait moléculaire une de ces sales guerres dont notre monde sait si bien s’accommoder.

Dans ce pays, des possédés aboient et appellent à la haine, ouvertement. Ils se définissent non comme des êtres humains tout court, des êtres humains comme tous les autres, mais comme des membres ataviques de peuplades tribales sorties de la nuit d’antan.

D’autres ne jurent que par leur colonialiste, comme si la langue de la résistance s’était étripée, ramenée à sa sale peau empoisonnée.

Les mêmes sautent de joie à la vue du cadavre de l’ennemi et discriminent les morts – les tiens, les miens.

Cette lutte de nègres dans un tunnel coûte déjà – et coûtera encore – des milliers de vies. De pauvres vies de pauvres gens des deux côtés; tous hébétés et pris dans l’engrenage de la déraison; coincés dans les impasses du post-colonialisme et autres maladies de la tyrannie; saoules par la bêtise de la tribulation.

Les voilà, qui y vont chacun avec ses petits et grands moyens, dans une sorte de frénésie et d’ivresse, celle de la sauvagerie qui s’abat sur les provinces anglophones plus d’un demi siècle après une pseudo-indépendance, et trente-six ans d’une satrapie ubuesque, notre honte à tous, la spectaculaire manifestation de notre collective castration-excision!

Un vieillard fainéant, cynique et jouisseur s’accroche, acclamé par une armée de sycophantes, au final d’une vie consacrée à ne rien faire. Il y a longtemps qu’il est mort – d’autolobotomisation. Seul un corps sans organe git, le corps sans organe d’un pouvoir autophage, qui désormais se dévore tout seul – le principe diabolique par excellence. C’est que le satrape ne veut pas mourir seul. S’il le faut, il emportera tout avec lui.

Autour du grabataire, un millier de vautours, requins et autres prédateurs de toutes espèces s’affairent, attisent les passions, scient tout ce sur quoi ils sont assis, convaincus de pouvoir retourner le chaos en leur faveur le moment venu. Des hommes-hyènes, des hommes-panthères, des hommes-carnivores, ont tout pris en otage et se préparent à l’orage.

En attendant, la guerre sale ne fait que s’embraser. En l’absence de bombes thermobariques, on incendie. Tout incendier. La politique de la terre brûlée, voilà à quoi aura conduit un demi-siècle de tyrannie. On brule tout. Les cases, les champs, le bétail, la chair humaine y compris, transformée en viande primitive. La guerre par l’enfumage. Efficiente et, finalement, à bas prix. Tout comme la vie humaine dans cette contrée empoisonnée par la corruption et la prédation.

Après tout, rien ne remplace la technique primitive du feu, cette arme primordiale. Tout revient finalement au feu et à celui qui le maîtrise, qui sait s’en servir contre l’ennemi. Car que vise-t-on au fond sinon à le réduire – lui et tout ce qui soutient son existence – en un amas de cendres.

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