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Camerounais, libérons-nous de la haine et de la servitude!

Par Vincent-Sosthène Fouda, Président du Mouvement camerounais pour la social-démocratie (M.C.P.S.D)

Il est difficile dans la sociĂ©tĂ© camerounaise de commencer un article de rĂ©flexion par « nous » tout comme il est difficile de le poursuivre par sociĂ©tĂ©. La vulgarisation de la science dans ce territoire de 25 millions d’hommes de femmes et d’enfants refuse qu’on s’arroge le droit d’Ă©riger un « nous » voire de parler Ă  son nom. Tout comme avec rigueur il est difficile de dĂ©signer une juxtaposition de microsociĂ©tĂ©s en sociĂ©tĂ© tant il existe de sociĂ©tĂ©s dans ce Cameroun !

Le « nous » par lequel nous ouvrons pourtant cette rĂ©flexion est une nĂ©cessitĂ© et pourrait ĂŞtre dĂ©signĂ© comme un sujet pur et transcendantal. Ce qui veut dire en d’autres termes que nous ne sommes ni l’homme, ni la femme, ni la prostituĂ©e du cinquante/cinquante Ă  Mini-Ferme, ni l’Ă©tudiant qui parcourt 20 km Ă  pied pour espĂ©rer prendre un cours dans l’une des nombreuses universitĂ©s du pays sans espoir de dĂ©crocher un jour un diplĂ´me et quand bien mĂŞme il le dĂ©crochera rien ne garantit qu’il puisse un jour le convertir en emploi. « Nous » sommes donc un « nous » antagoniste qui surgit d’une sociĂ©tĂ© antagoniste, Ă©parse ; Ă©parpillĂ©e. Ce que « nous » vivons ne nous est pas commun, Ă©motion, souffrance, dictature, viol, joie, mariage, baptĂŞme, fĂŞte, danse, intimitĂ©, jouissance dans le lit, copulation, « inimitiĂ© » dont parle Achille MbembĂ© dans son dernier ouvrage. Mais « nous » devons accepter de partir de ce point tout en le critiquant au nom mĂŞme de l’objectivitĂ© du point « zĂ©ro » ou comme disent les philosophes kantiens du « tohu-bohu » originel.

Je ne suis pas certain que « nous » soyons unifiĂ©s en nous, l’ĂŞtre singulier en lui-mĂŞme est dĂ©jĂ  tout un univers mais nous devons par la rencontre de l’autre dĂ©couvrir l’unique condition humaine de l’ĂŞtre social et sociable que nous sommes et c’est parce que nous le sommes que nous ne pouvons qu’avoir un destin commun.

Depuis quatre Ă  cinq dĂ©cennies, il y a une politique de dĂ©structuration du « nous-commun » au Cameroun qui a fini par faire de « nous » des mouches prises dans une toile d’araignĂ©e. Nous partons d’un dĂ©sordre enchevĂŞtrĂ©, car il n’y a pas d’autre lieu Ă  partir duquel commencer. « Nous ne pouvons pas partir, commencer, en prĂ©tendant que nous sommes extĂ©rieurs Ă  la dissonance de notre propre expĂ©rience, car ce serait mentir. Telles des mouches prises dans un rĂ©seau de relations sociales hors de notre contrĂ´le, nous ne pouvons qu’essayer de nous libĂ©rer en rompant les fils qui nous emprisonnent. » Je lisais encore Michel Foucault dans Les mots et les choses, ouvrage de rĂ©fĂ©rence si nous voulons comprendre « l’ uvre immense Ă  laquelle l’Occident a soumis des gĂ©nĂ©rations dans le but de produire la soumission des hommes ; je veux dire leur constitution comme « sujet » dans les deux sens du mot. »

Nous devons nous Ă©manciper..
Ce qui nous arrive n’est pas nouveau, cette construction de la haine, de la servitude, nous devons donc tenter de nous en libĂ©rer. Ceci passe par la reconnaissance, l’identification, la localisation des mailles de cette grande toile d’araignĂ©e. Ensuite nous devons faire un travail de nĂ©gation constructive et de critique Ă©mancipatrice. Nous devons prendre conscience que notre critique n’est pas parce que nous sommes difficiles, saoulards, pauvres d’esprit, mal adaptĂ©s Ă  la sociĂ©tĂ© dite Ă©mergente du Renouveau ! La situation difficile dans laquelle nous sommes ne nous laisse pas de choix ; que fait-on quand on n’a pas d’eau ? Que fait-on quand on n’a pas d’Ă©lectricitĂ© ? On ne peut pas aller chercher de l’eau chez le voisin ni l’Ă©lectricitĂ© alors on devient un « nous » pour critiquer, pour proposer des solutions, pour dire non !

Que faisons-nous quand nous ne pouvons pas nous soigner, quand nous ne pouvons pas envoyer nos enfants Ă  l’Ă©cole, quand les assiettes de nos enfants restent dĂ©sespĂ©rĂ©ment vides ! Vivre, penser c’est nier de toutes les manières que nous pouvons la nĂ©gativitĂ© de notre propre existence. « Pourquoi es-tu si nĂ©gative ? » Demanda un jour l’araignĂ©e Ă  la mouche. « Sois objective, oublies tes prĂ©jugĂ©s ! » Quand mĂŞme elle le voudrait, la mouche ne peut pas ĂŞtre objective. « Regarder la toile d’araignĂ©e objectivement, depuis l’extĂ©rieur, quel beau rĂŞve », dit la mouche, « quel rĂŞve vide et dĂ©cevant ! ». Pour le moment, nĂ©anmoins, toute analyse de la toile d’araignĂ©e qui ne commencerait pas par le fait que la mouche s’y trouve prise serait totalement fallacieuse. (Toutes les mĂ©taphores sont dangereuses. Ce sont des jeux qu’il faut ensuite mettre de cĂ´tĂ©. La mouche ne joue aucun rĂ´le dans la construction de la toile d’araignĂ©e, alors que nous sommes les seuls crĂ©ateurs du système qui nous tient prisonniers.)

Faisons un effort de nous regarder, nous sommes instables, dĂ©sĂ©quilibrĂ©s Ă  tout point de vue. Nous ne crions pas parce que nous sommes assis dans un fauteuil, mais parce que nous tombons dans le prĂ©cipice. TrĂŞve donc de mĂ©taphore ! Des mĂ©decins de plus en plus commerçants parce que, eux-mĂŞmes sont paupĂ©risĂ©s, des fonctionnaires dont le poids des responsabilitĂ©s dĂ©passe la largeur des Ă©paules, des salaires de misère, des concours de la fonction publique confisquĂ©s par une Ă©lite elle-mĂŞme soumise Ă  la dure rĂ©alitĂ© de la soumission sexuelle dans une « normosexualitĂ© » dĂ©cadente. Une sociĂ©tĂ© sans route, un Cameroun enclavĂ©, une monde paysan en esclavage ne peut que se noyer dans l’alcool pour inviter la mort le plus rapidement possible, la petite enfance sodomisĂ©e, des bĂ©bĂ©s vendus au plus offrant, jetĂ©s dans les marres d’eau, dans les cabinets au fond du jardin, ces enfants qu’on ne veut plus parce qu’on n’a plus rien Ă  leur offrir et cette copulation que nous ne pouvons pas arrĂŞtĂ©s puisqu’enfermĂ©s dans le noir d’Eneo. Toutes ces maladies, Sida, chlamydia,

Blennorragie, hĂ©patite, verrues gĂ©nitales, herpès, mycose gĂ©nitale, papillomavirus etc. parce que nous n’avons pas d’eau pour nous laver Ă  cause de la Camwater et de la CDE ! Ces cadavres qui jonchent les couloirs de nos hĂ´pitaux, ces accidentĂ©s de la route, cette odeur de fer du sang qui coule, oui ces accidents Ă  rĂ©pĂ©tition dans les boula-boula, les opep, qui n’ont pas subi de contrĂ´le technique depuis leur entrĂ©e au Cameroun, qui roulent comme ils peuvent sur des routes qui n’existent que dans la tĂŞte de nos gouvernants inscrit Ă  l’Ă©cole de la mĂ©diocratie. Ce Code PĂ©nal recopiĂ© chez les Français qui ne s’appliquera qu’au plus dĂ©munis les sans-dĂ©fenses, ces 14 milliards qui serviront aux publi-reportages qui alimenteront la haine des uns contre les autres ! VoilĂ  la grande toile d’araignĂ©e qui se dĂ©ploie.

Le penseur, assis dans son fauteuil, suppose que le monde qui l’entoure est stable, que les ruptures de l’Ă©quilibre sont des anomalies qu’il convient d’expliquer. Chez nous c’est donc tout le contraire, les humains sont transformĂ©s en torche parce qu’ils ont dĂ©robĂ© dans le champ voisin de quoi manger, la vie humaine n’a plus de pris, nous sommes dans l’hystĂ©rie collective Ă  soif de sang humain. Le loft veut dĂ©fier la rĂ©partition et les frontières entre l’espace public et l’espace privĂ©, le dĂ©sir de transparence devient un voyeurisme triomphant.

Nous voyons donc tout comme un mouvement flou et confus. Le Cameroun est un pays de dĂ©sĂ©quilibre, et ce qui doit ĂŞtre expliquĂ©, c’est l’Ă©quilibre et l’hypothèse de cet Ă©quilibre. Nous ne sommes plus que haine comme cette petite colonie de Juifs-Allemands errante Ă  Paris, qui se dĂ©teste pour survivre et qui fera mettre Walter Benjamin dans une fausse commune, sans Ă©pitaphe, sans nom, comme s’il n’avait pas vĂ©cu nous dit Hannah Arendt en parlant de ces annĂ©es de guerre et de deshumanisation. De parfaits analphabètes ont pris le pouvoir et traitent les hommes de sciences pour des moins que rien tout en pillant leurs travaux et recherches sans les citer, ils les critiquent sans argumenter et surtout sont les financiers des Cameroon bashing !


Le système gouvernant camerounais a cultivĂ© en nous l’inimitiĂ©, homme animal, produit « d’une histoire de la prĂ©dation » dit Achille Mbembe, nous sommes dans une camisole de haine depuis la proclamation de l’indĂ©pendance du Cameroun le 1er janvier 1960 et c’est Ă  juste titre que les cercueils de haine s’alignent depuis l’assassinat camerouno-camerounais du leader du l’UPC Ruben Um Nyobè avec le soutien de l’Etat français.

Le cri, le nĂ´tre, n’est pas seulement un cri d’horreur, loin de lĂ  ! Nous ne crions pas parce que nous voyons venir une mort certaine voire proche dans la toile d’araignĂ©e, mais parce que nous rĂŞvons de nous libĂ©rer. C’est humain de pousser ces limites, de pousser un peu plus loin les murs de la prison dans laquelle nous sommes pour nous donner l’illusion de vie. Nous crions de toutes nos forces que nous tombons dans le prĂ©cipice, non pas parce que nous anticipons le fait que nous allons nous Ă©craser contre les rochers, mais parce que nous entretenons encore l’espĂ©rance qu’il pourrait en ĂŞtre autrement. Je convoque Ă  dessein « l’espĂ©rance » au sens oĂą l’utilise BenoĂ®t XVI dans son encyclique Spe salvi quand il dit que « l’espĂ©rance est un donc divin qui transforme les c urs et permet (.) d’anticiper, dans le temps (.) l’espĂ©rance attire l’avenir dans le prĂ©sent, au point que cet avenir n’est plus le « pas-encore ».

C’est d’ailleurs pour cette raison que le système gouvernant n’a pas encore pris et ne prendre pas le dessus sur le « nous-commun ». Notre cri est un refus donc de l’acception de l’ordre que veut nous imposer le système gouvernant qui nous spolie de tout y compris de notre dignitĂ©. Nous devons nous inscrire dans le refus d’entĂ©riner ce qui est faux, d’accepter la croissance des inĂ©galitĂ©s, de la misère, de la violence. Nous devons refuser d’Ă©crire au pas d’une photo d’un jeune mort en mère Ă  la quĂŞte d’une vie meilleure : « Dieu l’a voulu ainsi qu’il protège Ă  prĂ©sent son âme » !

Notre cri le cri de 92% de la population camerounaise est un refus de nous rĂ©fugier dans la position de victimes de l’oppression. C’est Ă  nous de refuser d’ĂŞtre cantonner dans ce discours que tiennent de plus en plus les universitaires du rĂ©gime gouvernant « hors de nous point de salut » ils prĂ©disent la fin du monde s’ils ne sont plus lĂ  et nous invitent Ă  nous croiser les bras car « tonton veille sur nous » !

Notre cri doit pouvoir briser les chaĂ®nes et les fenĂŞtres, il est refus d’ĂŞtre pris dans les mailles de la toile d’araignĂ©e, il est un dĂ©bordement, un mouvement au-delĂ  de la marge, au-delĂ  des limites de la biensĂ©ance.

Quand je ferme les yeux, que je plie mon point depuis le coude jusqu’au poignet tel le penseur de Rodin, qu’est-ce que je vois ? C’est un peuple en marche, qui change le prĂ©sent car le prĂ©sent est touchĂ© par la rĂ©alitĂ© future. Je vois des espĂ©rances mineures tant dans la vie personnelle que dans la vie en sociĂ©tĂ© parce que de l’effort de tout un chacun se construisent civilisation, justice en cela je fais mienne les mots du thĂ©ologien protestant JĂ»rgen Moltmann. La souffrance que « nous » endurons ne peut que nous rendre solidaire et ne dites pas trĂŞve de discours, mais profond enseignement car nous en avons besoin.

Je vous invite in fine Ă  transformer notre cri en victoire finale en lui donnant deux dimensions : le cri de rage qui s’Ă©lève Ă  partir de notre expĂ©rience actuelle est porteur d’espĂ©rance, la projection d’une altĂ©ritĂ© possible. Le cri est extatique, au sens littĂ©ral de sortir de soi-mĂŞme vers un avenir ouvert.

Vincent-Sosthène Fouda.

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