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Campo – Malabo – Campo: L’Equatomania dans son style

Entre le Cameroun et la Guinée Equatoriale, les réalités sur la mer et sur la terre sont suprêmement poignantes. Notre carnet de voyage.

Le gazon du stade municipal de Campo affiche fière allure ce matin du 10 octobre 2013. Tout autour, une piste de terre souple le long de laquelle sept garçons courent. Depuis un bon quart d’heure, la scène, plutôt banale, semble ne pas attirer l’attention. Seulement, il s’observe sur les visages de ces « sportifs » quelque chose comme une gravité. A vingt-cinq mètres, sur la pelouse, de très jeunes gens ne font rien. Ils rêvent, plaisantent ou discutent. Parfois, un homme se lève et s’étire. Tantôt, il effectue quelques mouvements de gymnastique. C’est le patron du manège. A côté, une file de personnes en route pour l’embarcadère de Campo disparaît en silhouette dans un buisson. Non sans avoir éprouvé de gêne quant à la présence en ces lieux de ces gens. « Ce sont des Equato, précise une voix. Ils sont là pour filtrer les entrées avant tout départ pour Malabo ». La pratique est courante. Depuis que le « voisin » a codifié ses règles d’immigration, les moyens pour freiner le flux migratoire ne cessent de se multiplier. Ici à Campo, s’organisent des escadrons tenus par la Guinée Equatoriale.

Le signal du départ est donné, la grosse pirogue s’éloigne dans la mer, laissant derrière elle un sillage écumeux. Parmi les occupants, les sept hommes aperçus au stade. Une trentaine de minutes plus tard, l’élan d’une splendide solidarité s’estompe. La pirogue surfe désormais au rythme d’un ver de terre. C’est un décret : avant l’arrivée à Malabo, quiconque vient de dehors est un ennemi, en fait ou en puissance. Aussi, « les sept » tiennent à identifier tout le monde. Et si on n’est pas « Equato », ou bien connu dans les environs, aucune dissidence n’est admise. Enfreindre les règles, c’est courir vers la mort. Et en pleine mer, on fait intérieurement toutes les concessions. On comprend qu’on est seul et faible devant un monstre indéfinissable qui vous empoigne pour quelques instants. A gauche comme à droite, c’est la mer bleue. Sans hâte, des masses d’eau viennent clapoter de temps en temps les bords de la pirogue. Ce matin, un soleil inespéré rayonne dans un ciel pur. A l’approche de Malabo, la virée donne l’impression de s’abandonner vers la côte. Dans le lointain, un vieux phare. Personne n’est témoin de sa date de construction, mais chacun sait qu’il apaise ou déchaîne à son gré les génies de la mer ici. Cliché unique, un troupeau de caïmans guettent des singes imprudents à l’amorce de l’île. « Est-ce que vous voyez çà ? », demande un colosse au cheveu rare conjugué avec un regard de faïence. Pointant l’index sur quatre personnes : deux gabonais, un togolais et une camerounaise. « On va vous jeter là. Ici, c’est équato », menace-t-il. Après suppliques et prières, l’homme récolte 30 000 francs Cfa, non sans préciser « ne pas être tenu pour responsable de tout ce qui pourrait arriver après ».

Débarquement
A l’arrivée, c’est la côte. La forêt est partout présente et vient buter contre la mer. Plus à l’ouest, la côte est basse ; c’est un long cordon de sable, orné d’une frange de cocotiers. Derrière la côte, c’est la lagune. Immense nappe d’eau parallèle au virage qui dessine des guirlandes compliquées. Tout autour de la lagune, s’échelonnent des postes de contrôle (douanes, auto-défense, marine marchande et police). Leur limite est imprécise, masquée par des palétuviers qui plongent leurs racines dans l’eau. Quelque part, se dégagent des socles aux contreforts sinueux portant des frondaisons empêtrées de lianes. L’endroit est faiblement éclairé. Ici, « Policià », peut-on lire ; et la question à réponse obligatoire sonne comme une ritournelle : « de quel païs viene tù ». Un agent a vite fait d’arracher le sandwich de la jeune camerounaise. « Vous mangez des choses qui contiennent de l’ail véritable », marmonne-t-il en le serrant sévèrement entre ses incisives. Entre temps, le togolais vient d’aligner cinq billets tristes de mille francs dans la main du chef ; pendant ce temps, la camerounaise, faute d’argument « pertinent et valable » sur les raisons de son arrivée à Malabo, se fait tartir le bassin par un autre agent. « Mets-toi comme çà », tonne-t-il, pour exiger de la jouvencelle une position accroupie. Histoire de se permettre une perspective plongeante vers les régions agrémentées de dentelles.

Malabo !
Hors de ce domaine, s’étend Malabo. Avec le roc ancestral disparu sous la dalle, le goudron et l’asphalte. Aux confins de cette ville de pierre, les agglomérations indigènes s’étalent, rousses et poussiéreuses. Comparées aux quartiers neufs, riants et pittoresques, elles évoquent par leur aspect sordide la décrépitude. Formant une ceinture d’ordures qui s’élargit à mesure que le flot grondant de l’urbanisation déferle sur elle. Bien différent est le chemin du retour. Sous les tonnelles du bord de la mer, on embarque à un endroit autre qu’à l’arrivée. Avec à la clé, la fameuse « déclaration de biens ». Interrogatoire musclé doublé d’une fouille des bagages des partants. Pas question de sortir avec beaucoup d’argent à moins de bénéficier de l’aval des services de sécurité. D’ailleurs, la chronique fait état des étrangers ayant été roués de coups pour avoir voulu se soustraire à la donne. « J’ai un autre tour, se vante un nigérian. Je fends mes sandales au niveau de la semelle et j’enfouis mon argent là ». L’on n’aura eu que le temps de changer d’ère. De comprendre que pour un voyage pour Malabo par voie maritime, le mode d’emploi est simple pour l’excursionniste pressé. Bien probable qu’on déniche là ce qui meuble le quotidien de la ville.

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