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Comment être Camerounais du matin au soir ? Pourquoi le rester le lendemain?

Par Eric Essono Tsimi, écrivain

Le matin l’air est léger, il y a la vie, effervescente et pleine. Le maigre peuple des travailleurs, l’ébullition de la jeunesse, son bouillonnement, on respire. Il y a ceux qui installent leur étal, les mamymakala, et les pains chargés du Malien du coin. Il y a aussi les lycéens, les collégiens, uniformisés dans des tenues distinctives, et les embouteillages. Il y a tout cela, il y a moi, qui habite à côté d’une école maternelle. Le gazouillis des bambins. Je regarde ma prise de la veille, ma nouvelle petite amie, l’air de lui dire que c’est beau un enfant, et même si le Cameroun est cruel, même si ce pays tue ses fils, donner la vie, la protéger, la chérir, reste la plus noble des occupations sous nos latitudes. Ici, parler enfants à une fille rencontrée la veille n’a rien de surprenant, c’est plus répandu que le sida, c’est culturel comme on dit quand on a fait de longues études. Promettre le mariage en guise de présentation, c’est monnaie plus courante que le CFA, c’est le b-a ba de la dragouille. A l’approche du midi, il y a de la langueur dans l’air, le soleil darde ses rayons xxl, plombant les effets des crèmes décapantes des plus belles de nos Camerounaises. Les marchés abondent de jeunes esclaves non scolarisés, et de vendeurs ambulants de « soya », une viande en brochette d’autant plus savoureuse que ses préparateurs sont noirs et sales. Pour l’hygiène et la salubrité, on peut toujours s’arrêter au Hilton. En soirée, au milieu du bruit et de la fureur des quartiers, des carrefours et des rues dites de la joie, c’est le déclin accéléré. Ce qui me marque à cette heure tardive est l’amour de mes compatriotes pour les titres, ça n’a rien de blâmable c’est juste amusant, presque attendrissant, que même pour leurs préférences alimentaires ce sont les titres qui comptent.

Ces titres consistent en des ellipses ésotériques : ne boire que du « Jack » (Jack Daniels), du « Chivas », exiger du « Black Label ». Et pour les midinettes recrutées à l’occasion (les filles dites bio), s’il n’y a pas de Baileys(prononciation libre) alors le plan cul est fichu. On se contentera de l’escorte des « panthères », des « coyotes », des « varans », appellations peu chrétiennes des filles qui s’enivrent méthodiquement et s’en vont pisser debout, au bord de la rue, comme les pires des hommes. Pour revenir aux titres prestigieux, ils ne se consomment que dans des endroits aux dénominations illustres, savamment baptisés :Dubai, L’ambassadeur, le Quai d’Orsay, le Schengen, Vancouver, rien que ça ! Ici, on ne boit pas du « café » : ou de l’espresso ou rien. L’espresso, ça donne un genre, ça fait distingué. Ce qui amuse au-delà de cette belle obsession du voyage, de la grandeur et du titre qui tue, c’est que toutes ces bouteilles sont falsifiées, contrefaites, frelatées. Le Jack, le Black, les « 75 ans d’âge », que l’on consomme sont souvent de grossières contrefaçons, des « pipis de chat » pour utiliser la terminologie des nologues et autres bierologues du cru.Par exemple, la Heineken en canette (chez nous, on dit aïe -neken, sans doute parce que son prix fait mal) est altérée, râpeuse, si alcoolisée qu’elle brûle le palais, pourtant on persiste à la boire parce qu’elle est intitulée Heineken. C’est comme ça, je vous jure, mes compatriotes boivent les titres comme du petit lait. Mon ami (ici on dit ami personnel pour des amis de cette importance), mon ami magistrat Nomo Mengue qui boit de la « 33 Export» depuis le ventre de sa mère est pour moi l’homme le plus authentique du peuple des buveurs. Offrez-lui un millésimé, il ne va pas aller le ranger dans une cave spéciale pour événements rares. Il va l’ouvrir devant vous et la partager avec son chauffeur, le voisin de passage venu plaider la cause de sa fille qui veut rentrer à l’ENAM, et le menu fretin, qui n’en demandaient tant. Donnez-lui du Veuve Clicquot (il appelle ça Veuve Coquelicot), il n’attendra pas que ses collègues du prétoire s’invitent à son salon. Il sablera son champagne et, sa coupe vidée, se remettra sans complexe à sa « 33 ». Mon ami magistrat est homme à donner de la confiture aux. Comment dire !

Eric Essono Tsimi, écrivain
africanaute.com)/n

Vous savez, si un Camerounais ne respecte pas les titres, il devrait normalement respecter l’argent. Alors si Veuve Cocorico ne lui dit rien, révélez à mon ami personnel le prix de cette bouteille. Parions que ce spécimen ne vous regardera pas avec reconnaissance et amitié, mais avec compassion, et fera une estimation apitoyée du « manque à boire », le nombre de 33 (sans publicité !) que votre mégalomanie (il dira :votre si fin palais) lui fait rater. L’industrie alimentaire sait tellement ce goût pour la distinction que les messages publicitaires des boissons populaires tendent à présenter leurs consommateurs comme des personnes de goût. Il y a actuellement des affiches géantes partout au Cameroun qui disent que la bière Mutzig, c’est « l’élue des personnes distinguées ». Au-delà du fait qu’il n’y a aucune distinction à boire cette bière plutôt qu’une autre, j’ai l’impression d’une traduction mauvaise d’un concepteur-rédacteur pressé, une traduction google comme on dit quand on veut montrer qu’on connait toutes les subtilités de la langue de Shakespeare.Bref. ! Ici, les bouteilles sont des trophées, on aime les voir s’aligner, s’empiler, emplir la table, comme un témoignage vivant de la santé de notre foie et de notre compte en banque. Une bière n’est pas plus tôt terminée que trois autres sont déjà au garde-à-vous, vous suppliant de les décapsuler(les techniques de décapsulage sans décapsuleur sont inventées chaque jour), retournant parfois au frigo pour être changées par des bières plus «glacées» : la joie de vivre du Cameroun! Entre l’heure matinale de ceux qui sont embauchés quelque part et l’heure vespérale de ceux qui se débauchent, ce pays semble presque normal. Il est amusant, presque attendrissant d’être camerounais, je vous jure. Alors si vous croisez un Camerounais ou une Camerounaise sur votre chemin aimez-le, respectez-la, ne lui donnez pas du « Grants », tous considèrent que c’est la boisson la plus contrefaite, servez-lui du Cognac, et s’il vous demande d’ajouter des glaçons, ne vous moquez pas, c’est culturel. Ici nous buvons les titres comme du petit lait. Et nous savons que Cognac ou pas Cognac, le whisky et les boissons assimilées, ça se boit toujours avec les glaçons. Le rosé le plus précieux peut s’allonger dans du soda grenadine. Au Cameroun de Paul Biya, en tout et pour tout, peu importe la saveur des contenus, pourvu qu’à la fin on ait l’ivresse qui va avec les titres.

A SAVOIR

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