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Comment le Cameroun perd la bataille du Renseignement contre Boko Haram

De grosses lacunes et limites des forces camerounaises de défense face aux activités de la secte islamiste. L’enquête d’Intégration

1- Armée, gendarmerie, police et Dgre à couteaux tirés
La guerre des chefs fait rage dans le dispositif sécuritaire du Cameroun. Maxime Eko Eko et
Edgar Alain Mebe Ngo’o ne se parlent plus depuis au moins deux ans. Le directeur général à
la Recherche extérieur (DGRE) et le ministre de la Défense (Mindef) ne se côtoient pas, même en public pour sauver les apparences. Les deux personnalités se connaissent pourtant très bien. Mebe Ngo’o, alors délégué général à la sûreté nationale, avait fait nommer Eko Eko directeur des renseignements généraux à la police. Le commissaire de police divisionnaire Eko Eko rebondissait ainsi après une longue disgrâce dans les services centraux de la DGRE, où il était en complément d’effectifs après un retour d’affectation en Russie. Plus tard, les connaisseurs ont vu la main de l’actuel Mindef dans la promotion de Maxime Eko Eko au stratégique poste de directeur général de la DGRE. Mbarga Nguelé ne porte pas non plus Eko Eko dans son coeur. L’actuel patron de la police et son homologue des renseignements sont en froid. Et ne s’en cachent pas, malgré leur point commun, à savoir le grade de commissaire de police divisionnaire. Les relations ne sont guère meilleures entre le patriarche Mbarga Nguelé et le jeune premier Mebe Ngo’o. Entre le premier flic du pays et le ministre délégué à la présidence de la République chargé de la Défense, le courant ne passe pas. Et cela s’est souvent observé à l’occasion des réunions de sécurité. En effet, le rapport desdites réunions a toujours divisé les patrons de la police et de l’armée. Simplement parce que l’une des parties (en l’occurrence le patron de la police) ne se reconnait presque jamais dans les comptes rendus jugés volontairement en faveur du ministre de la Défense. Celui†ci est accusé d’en tirer avantage auprès de la haute hiérarchie. La suspicion installée a fini par faire des réunions de sécurité de simples rendez†vous de façade, où l’hypocrisie le dispute à l’intrigue permanente. Le Conseil national de la sécurité ne s’est jamais réuni à peu près pour les mêmes raisons. Des indiscrétions laissent croire que son patron, Atanga Nji, essuierait la fronde des autres membres, «qui ne lui reconnaitraient aucune compétence en matière de sécurité».Ces conflits
larvés font dire à des observateurs avertis que l’une des plus grandes faiblesses du Cameroun
dans la guerre déclarée contre Boko Haram est l’animosité entre ses services de défense, de sécurité et de renseignement. «Le Renseignement n’est plus partagé entre les différents chefs, qui se regardent désormais en chiens de faïence», indique cet observateur. Une autre source confirme: «l’équation personnelle, l’opportunisme et les petits calculs ont pris le pas sur la dynamique d’ensemble».

Le clan Bamoun en minorité à l’ex-Cener
Au sein des forces de défense et de renseignement, les querelles intestines sécrètent l’inertie et
l’inefficacité. A la DGRE, le climat est délétère dans les rangs. Le directeur général et son adjoint s’affrontent au quotidien. La querelle entre les deux hommes aurait atteint son paroxysme, puisque Maxime Eko Eko n’autorise plus son adjoint à le représenter dans certains événements protocolaires. «En mission à l’étranger, son adjoint sieur Pounouko n’a pas été aperçu à l’aéroport de Yaounde†Nsimalen autant à l’aller qu’au retour du président de la République au sommet de Paris sur Boko Haram». Avant cet épisode, l’on ne manque pas de signaler la cérémonie manquée des voeux de début d’année à la DGRE. «Elle n’a jamais eu lieu en 2014, parce que le DG ne veut pas entendre et voir son adjoint programmé pour parler au nom du personnel», renseigne une source. Un tract de dénonciation du management à la DGRE a circulé. Il était signé d’un certain collectif de personnels de l’institution. Depuis, «c’est la chasse aux sorcières à la DGRE», lit†on dans une fiche confidentielle. Le personnel d’origine du Noun se dit désormais à l’étroit. Le temps où les Bamoun dictaient la loi au Cener (aujourd’hui DGRE) sous Jean Fochivé est bien loin. Dans l’armée, l’ambiance n’est guère meilleure. L’épisode des nominations de Mebe Ngo’o à la gendarmerie continue à faire des gorges chaudes. Profitant de l’absence du secrétaire d’Etat à la gendarmerie, en évacuation sanitaire en Europe, le Mindef avait opéré une redistribution des cartes mal acceptée par les gendarmes. Dans la foulée, ce n’est pas la grande sérénité entre les officiers généraux du Cameroun et leur ministre de tutelle. Au c ur du malaise, la gestion des budgets du ministère de la Défense. Toutes choses qui conduisent à un constat évident: le Cameroun va en rangs dispersés dans sa croisade contre la secte islamique Boko Haram.

2- Les populations du grand nord font la moue
La guerre asymétrique se gagne par le renseignement. Dans le grand nord en général et singulièrement dans la région de l’Extreme†nord, l’information est détenue par les leaders locaux d’opinion. Malheureusement, il y a comme une frilosité observée chez les populations de cette partie du pays, qui dédaignent actuellement la collaboration des forces de défense et de sécurité. Décryptage d’un agent de renseignement: «les chefs traditionnels sont un maillon
incontournable dans le renseignement. Généralement, ils préfèrent donner les informations de première main à leurs élites de la haute administration. Aujourd’hui, ces élites ont décidé de se taire, après les accusations portées contre elles au sujet des rançons et des enlèvements d’otage». Le malaise couve et les récents échecs essuyés par l’armée camerounaise face à Boko Haram peuvent trouver un début d’explication dans cet attentisme de la population. La crise de confiance des populations s’aiguise davantage avec le handicap de la langue et de la culture dont souffrent par exemple les forces de défense et de renseignement sur le terrain. «A la DGRE, les fils du grand nord susceptibles d’obtenir des résultats sur le terrain du renseignement ont été éloignés des services centraux. Ils sont en affectation à l’étranger», regrette une source introduite. Tactiquement, le Cameroun n’est pas à son avantage dans la quête du renseignement nécessaire à la lutte contre Boko Haram. Par ailleurs, les populations du septentrion stigmatisent la corruption et le laxisme des autorités administratives et sécuritaires. Les contrôles routiers n’existent que pour délester financièrement les populations. Il en est de même pour les rafles. Les dénonciations contre les présumés adeptes de Boko Haram permettent aux policiers véreux de s’en mettre plein les poches. A Maroua, policiers et gendarmes monnaient, contre des espaces sonnants et trébuchants, la liberté des adeptes de Boko Haram. A Kousséri, l’attaque récente d’une brigade de gendarmerie est la résultante d’un deal financier inabouti entre le commandant de brigade et les membres de la secte islamique. Le patron de la brigade exigeait 15 millions de F Cfa pour libérer un haut dignitaire de la secte islamique. La partie d’en face en proposait 10 millions. Au final, l’affaire s’est terminée en eau de boudin.

Le haut commandement interpellé!
Journal Intégration)/n

3- Le renseignement, otage des lobbies
Le chef des armées est†il très bien renseigné sur le Cameroun? La question peut paraitre paradoxale, voire provocante. Mais, elle reste d’actualité, au vu des dénonciations relatives aux manipulations des informations soumises au président Paul Biya. La DGRE est par exemple présentée comme «un lieu où les individus sans étoffe viennent régler des comptes à travers des notes orientées pour discréditer les talents moyennant finances». Ces griefs sont aussi valables pour les autres services de renseignement, notamment la sécurité militaire, la direction des services généraux de la DGSN et les services spécialisés du secrétariat d’Etat à la défense (Sed). Tous ces instruments sont «accusés d’être à la solde des lobbies et chapelles spirituelles, qui généralement s’affrontent». Conséquences immédiates: les bulletins quotidiens de sécurité ou des fiches spéciales sont truffés d’informations fausses. Ces documents confidentiels soumis à la «Haute information du chef de l’Etat» finissent souvent par s’avérer comme des tissus de rumeur. Toutes les «batailles d’argent» autour de la libération des otages de Boko Haram dans la partie septentrionale Cameroun sont l’une des faces visibles de l’instrumentalisation du renseignement par les réseaux. M. Biya s’en serait rendu compte, avec l’aide des services de renseignement français mobilisés dans le cadre de la libération de la famille Moulin – Fournier et du prêtre Georges Vandenbeusch.

4- Pistes pour redorer le renseignement au Cameroun
Boko Haram est une nébuleuse, une force asymétrique qui utilise les méthodes non conventionnelles avec les moyens conventionnels. «A méthodes non conventionnelles, riposte non conventionnelle. L’armée devrait se fondre dans la population», suggère un cadre de la DGRE. Il continue en proposant d’accorder le primat à la discrétion, avec un maximum d’hommes en civil. Pour lui, les forces de sécurité devraient s’appuyer sur la gent féminine. Et de rappeler qu’au plus fort de la guerre d’indépendance du Cameroun, les femmes étaient imbattables dans le renseignement des guerriers nationalistes de l’Union des populations du Cameroun. Notre source propose par ailleurs la remise en selle de tous ceux qui ont fait la force du Renseignement au Cameroun. «Les réseaux Fochivé et Obelabout existent encore. Il faut les réactiver, car plus on est vieux, plus on a de l’expérience». Paul Biya, selon nos informations, utilise toujours l’ex†patron de la DGRE. Bienvenu Obelabout continue de renseigner Paul Biya. Le président de la République n’hésite plus à le mettre régulièrement en mission à l’étranger. La réconciliation des différentes forces (sécurité, défense et renseignement) est par ailleurs conseillée. Cette réconciliation est attendue à deux niveaux: d’une part entre les différents services, et d’autre part entre ces services et la population. La nouvelle donne va indubitablement de pair avec une redistribution des cartes. «La crise du Renseignement commence à perdurer. Il faut un nouveau souffle, de nouveaux responsables avec de nouveaux défis», conclue notre force de propositions. Le chef des armées et non moins chef de l’Etat du Cameroun est face à ses responsabilités.



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