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Crise anglophone: la cohabitation entre des communautés est au dessus des lois

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Au début des protestations anglophones de l’année passée, j’étais parmi les Camerounais qui mettaient en garde contre la logique de l’escalade qu’on n’oppose jamais à un mouvement identitaire, au risque de le radicaliser. Le mouvement fédéraliste ou sécessionniste anglophone, apparu dès la réunification, a vécu de manière larvaire jusqu’à récemment, à travers quelques groupuscules marginaux. Avec la réponse radicale du gouvernement, il prend un caractère de plus en massif et des formes de plus en plus audacieuses, de plus en plus agressives et de plus en plus provocatrices.

Les indignations plus ou moins légitimes sur la profanation des symboles nationaux tels que le piétinement du drapeau ou les autodafés sur les passeports peuvent nous consoler de notre nationalisme, mais elles ne résolvent pas le problème de fond. Car, ceux qui posent ces actes n’ont pas les mêmes référentiels que les indignés : leur opposer la logique d’amour du Cameroun, c’est leur appliquer un système de valeurs qu’ils ont abandonné, et leur parler d’un Cameroun qu’ils accusent d’être une puissance occupante. Or, c’est justement cela qu’il fallait éviter : les mettre en position d’une communauté opprimée et justifier leur combat, tout en amplifiant la haine.

Et la plus grossière erreur qu’on puisse commettre est d’espérer l’extinction de ce mouvement : il ne s’éteindra jamais tant qu’on ne trouve pas une solution sur la forme de l’Etat. Les Anglophones sont une communauté particulière qui a connu un parcours spécifique, et il n’est pas imaginable de diluer cette identité spécifique dans une réalité abstraite et spéculative appelée [i «unité nationale»]. C’est une faute technique qui ne correspond à rien dans l’histoire humaine. On n’a pas idée de fabriquer des [i «unités nationales»] au sens [i «d’uniformité»] avec un pays aussi disparate et sur des référents coloniaux.

Du reste, s’appuyer sur des positions philosophiques, l’histoire d’un Cameroun qui aurait existé ou d’une Constitution qui interdirait telle ou telle réforme est une très mauvaise approche, car les données de cohabitation entre des communautés au sein d’un Etat sont au-dessus des lois qui en sont l’émanation et non l’inverse. Ce ne sont pas les lois et les institutions qui créent le Cameroun, ce sont les Camerounais qui créent les lois et les institutions leur permettant de vivre en harmonie. Il importe assez peu que la cause anglophone ait un fondement historique ou politique, l’essentiel étant qu’ils représentent un segment communautaire qui trouve une forme d’organisation institutionnelle inappropriée. C’est surtout cela qu’il faut retenir et c’est cela qu’il faut résoudre !
Ne nous trompons pas d’analyse. Le Cameroun est une construction contingente qui existe, mais qui aurait pu ne pas exister. Ce n’est ni une création divine immanente, ni une création de la nature nécessaire. C’est une entité créée historiquement, et on ne gère pas les réalités contingentes par des principes immanents ressortant du dogme religieux. On les gère par une approche contingente, fondée sur le pragmatisme, avec pour but de faire du cadre contingent de la Nation une donnée utile, économiquement, politiquement et socialement.

Toute démarche visant à recréer les Camerounais en leur imposant une philosophie abstraite est intrinsèquement erronée, politiquement défectueuse et parfaitement inutile à terme. Si les Camerounais veulent un système fédéral, il faut la leur donner au lieu de leur imposer des mythologiques qui cachent, en réalité, une perception, élitiste et anachronique de notre Etat.
Certains gardent la nostalgie d’un Etat tout puissant, doté de moyens opérationnels conséquents, qui fournissaient l’emploi massif et résolvait les problèmes des populations. D’où la nostalgie et l’espérance d’un Messie qui viendra restaurer un tel Cameroun. C’est cette folle espérance qui conduit certains à pourfendre d’autres modes d’organisation plus adaptées et plus efficaces, mais ils sont dans l’erreur : ce Cameroun est à jamais révolue et l’Etat, dans son organisation actuelle, ne peut plus absolument rien pour nous.

Sur le plan politique, il a prétendu créer l’unité nationale en muselant les tribus, mais le résultat a été une compétition féroce entre les communautés sur les avantages publics et le pouvoir, rendant l’exercice du pouvoir très violent et les transitions politiques très chaotiques.

Sur le plan économique, il a pu créer quelques unités économiques viables, mais il s’est retrouvé paralysé par les bailleurs de fonds qui l’ont contraint à brader ce maigre patrimoine aux étrangers, mais aussi à se désengager du domaine productif alors qu’il est le seul acteur local capable de faire le poids aux multinationales.


En prétendant rationaliser la décision, il a concentré tout le pouvoir au sommet de l’Etat, et ses moindres erreurs retombent sur toute la Nation, sans le moindre frein.

En prétendant assurer la souveraineté nationale, il est devenu un instrument entre les puissances étrangères qui lui imposent des instructions, et qu’il répercute intégralement sur tout le peuple camerounais sans le moindre amortissement.

Incapable, épuisé, dépassé, rongé par des crises à répétition, ce système n’arrive plus à rien faire de bon et d’utile ni pour la Nation, ni pour lui-même, se bornant à développer une violence de plus en plus irrationnelle pour assurer sa survie envers et contre tout !

En fait, le système était vicié. Il a été créé comme une coalition nationale d’élites qui se partageaient les avantages publics légués par le pouvoir colonial, et c’est leur consensus de poursuivre avec zèle et dévouement leur mission de garde-chiourmes des intérêts de leurs maîtres Occidentaux qu’ils ont appelé [i «unité nationale»]. Mais un tel système, fondé sur la logique des prébendes et du parasitisme, est porteur de pauvreté, de rationnement, de tension permanente et à terme, de guerre.

Il ne peut pas conduire au développement et il faut y mettre fin.

La seule bonne mesure aujourd’hui est d’aller vers un nouvel Etat, fondé sur une distribution territoriale des pouvoirs, autrement dit, la Fédération, à 4, 10 ou 20 Etats, peu importe ! Toute autre démarche est une perte de temps que nous risquerons de regretter tôt ou tard.

Dieudonné Essomba

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