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Cyrille Mbiaga: «Le Cameroun doit sortir de ses incertitudes»

C’est la principale thématique qui est développée dans le dernier ouvrage de cet intellectuel camerounais résidant à Marseille en France; un regard froid sur la situation du pays

Monsieur Mbiaga vous avez récemment écrit un livre intitulé « Cameroun, le temps des incertitudes, Espace de risque et dynamique de populations ». Pour commencer, présentez-vous à nos lecteurs
Je suis un homme de sciences dont la spécialité est la biomathématique. Enseignant à Marseille, je consacre également une partie de mon temps de travail à la recherche et lorsque cela est possible, j’interviens en qualité de consultant auprès des institutions décentralisées qui me font la demande, soit pour former les professionnels à l’usage des méthodes et techniques de traitement de données, soit pour traiter et analyser les données disponibles. Les plus concernées parmi ces données sont très souvent de nature épidémiologique. Le livre que vous venez de citer est le fruit d’une longue recherche sur le Cameroun et le résultat de nombreuses consultations menées toujours au Cameroun et sur le Cameroun dans le domaine de la santé notamment. Par ailleurs, dans l’idée que je me fais de mon ouverture à «l’Autre, différent de Soi, mais placé à la même enseigne que Soi», je me suis engagé à donner un peu de mon temps à travailler pour aider les personnes victimes de la traite humaine dans ce monde où l’on vend tout, même ce qui ne doit pas être vendu, je pense notamment au phénomène de la prostitution. C’est le sens de mon engagement en qualité d’administrateur à l’Amicale du Nid.

Comment vous est venue l’envie d’écrire spécifiquement sur la situation contemporaine de votre pays, avec des thèmes comme le développement, l’éducation, le futur et tout le reste. Votre livre c’est le résultat d’un ras le bol ou une envie de contribuer?
A la suite de mes nombreux voyages de recherche au Cameroun pendant les années 2000, j’ai pu mesurer le niveau de pauvreté du pays. La misère était partout, elle se ‘transmettait’ d’un foyer à un autre. L’eau potable était rare. Les délestages intempestifs ajoutaient de la difficulté aux difficultés des familles, et celles-ci faisaient ce qu’elles pouvaient pour survivre. Dans chaque famille où je me rendais, j’entendais le même son de cloche. Chacune de ces familles voulait avoir au moins un fils en Europe. C’était la solution de survie. Face à toute cette misère, et compte tenu de mes limites, j’ai alors voulu comprendre le problème de développement, et notamment celui du Cameroun. Dans ma recherche, j’ai compris très tôt qu’il s’agissait d’un problème véritablement systémique. Je ne pouvais l’aborder sans comprendre les notions d’éducation, de développement humain, de santé, d’économie, de solidarité etc. En même temps, je ne pouvais conjecturer autour des questions que posent le développement du Cameroun, sans envisager que de tels faisceaux de faits soient placés dans un contexte et distribués dans le temps. J’ai donc décidé de ‘macroscopier’ le Cameroun, c’est le sens de ce livre. Mon livre n’est pas du tout le résultat d’un ras le bol, tout au contraire, il s’inscrit dans une démarche constructive où tout doit être recherché afin d’élargir les champs des possibles pour les Camerounais.

Vous résidez en France précisément à Marseille, comment êtes-vous parvenu à collecter les données qui vous ont aidées à construire votre argumentation?
De par mes activités, j’ai accès aux données brutes qui concernent le Cameroun, tout comme celles d’autres pays. J’en reçois régulièrement des organisations avec lesquelles je travaille. De plus, avec la démocratisation du réseau internet, tout va vite. La plupart des données brutes sont aujourd’hui publiées en ligne. Mais le tout n’est pas de disposer des données brutes, il faut les traiter, les analyser.

Quel aura été pour vous le travail le plus difficile dans la rédaction de ce livre : mettre en évidence les corrélations ou alors formuler des suggestions originales pour vos lecteurs?
Rien de tout ça. Je dirai que le plus difficile était de rendre lisible et compréhensible pour tous, je dis bien pour tous, les résultats d’un travail qui a pour socle d’analyse, la mathématique sociale. Il a fallu le faire en respectant la rigueur qui sous-tend cette discipline, et jamais sans trahir l’esprit. C’est un pari difficile.

Cyrille Mbiaga: «Le Cameroun doit sortir de ses incertitudes»

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Vous présentez un Cameroun dans « l’incertitude par rapport » à son futur là où son chef le président Biya promet l’émergence en 2035 avec l’aide de sa boussole, le DSCE et une vision soutenue par des grandes réalisations. Quels éléments sur le futur du Cameroun soulevez-vous et qui aurait échappé au président de la république?
Je parle du temps des incertitudes et non de l’incertitude par rapport à un futur, et en cela je montre que dans le temps, des éléments ont vraisemblablement joué de leur sensibilité sur les situations d’équilibre où l’ordre naturel était prédominant. Ces éléments qui nous ont éloignés du sentier du développement renvoient aux influences externes et internes, parfois à l’origine du désordre social, économique et épidémiologique que connaît le Cameroun depuis longtemps, et qu’il connaît encore aujourd’hui. Ce désordre fait du Cameroun un espace de risque, et les différentes influences placent le pays irrémédiablement, aujourd’hui dans le temps des incertitudes. Et je pense donc que c’est sur les incertitudes qu’il faut agir. On peut réaliser des choses, et vouloir réaliser des choses pour l’objectif de 2035, mais si les désordres sociaux, économiques et épidémiologiques restent sous les mêmes influences, vous conviendrez avec moi que cela va être difficile. Permettez-moi de raisonner une fois de plus ici sous l’angle de faisceaux de faits sociaux. Le document de stratégie pour la croissance et l’emploi est un très bon document de travail, mais il reste un document. Les grandes réalisations sont une volonté politique qu’il convient de saluer, mais sa mise en uvre effective dépend de nombreux inputs qui eux-mêmes sont exposés à des risques dans un environnement déjà offert à de nombreuses incertitudes. Il ne m’a pas échappé que lors des v ux de fin d’année, le président de la république n’a adressé aucun mot en direction de la diaspora. La diaspora est une composante des parties prenantes du Cameroun, elle agit déjà dans ce qu’on peut appeler ‘les secours aux familles’. Elle peut agir à une échelle plus grande dans le système productif. Il faut lui donner les moyens.

Vous semblez indiquer que l’incertitude que vivent beaucoup de camerounais et dont vous présentez les éléments dans votre livre est le fait de l’arrivée au pouvoir d’un régime, en fait celui qui actuellement dirige le pays
Non, pas du tout. De 1960 à 2012, les distributions des données à la fois dans le temps et selon les régions montrent que les différents moments de ruptures qui expliquent la crise a évolué sans discontinuer. On ne peut donc pas renvoyer la crise à un régime, cependant, on peut la décrire en distinguant les phases ou les cycles qui animent cette crise.

Dans le cadre des influences internes, vous soulevez le fait que les camerounais eux-mêmes semblent avoir abandonné le combat de l’épanouissement personnel. Mais aussi vous faites des propositions, quelle est à vos yeux la plus pertinente des suggestions de votre ouvrage?
Nul ne peut abandonner le combat pour son épanouissement personnel. Sinon, c’est le suicide. Sérieusement, parmi les influences internes, la plus grave à mon sens, c’est l’éthique. Je ne vais pas ici orienter le lecteur vers une proposition soit disant pertinente. Il se fera lui-même sa propre opinion parmi les éclairages du livre. En tout cas je suggère qu’il faut dans ce pays réformer la morale. Nous favorisons nos égoïsmes et nous décentrons l’homme. L’Être humain que nous sommes doit être placé au centre de tout, et toute notre action doit conduire à humaniser le Cameroun, c’est-à-dire rétablir le lien avec l’Autre.

Lorsqu’un responsable de l’administration et le camerounais lambda auront lu votre ouvrage, qu’espérez-vous que cela provoque chez eux comme réaction?
Un choc, qu’il retrouve à travers les nombreuses données publiées, la grandeur et la richesse de leur pays, qu’ils en mesurent l’étendue des gaspillages et qu’il restaure leur conscience pour travailler à réduire les risques et les incertitudes. Une réduction nécessaire si l’on veut arriver à l’émergence attendue en 2035. Depuis son indépendance, le Cameroun a connu deux types de dispositifs pour sa gouvernance : le premier dispositif encore appelé dispositif de budget de moyens a fait son temps avec les fameux plans quinquennaux que l’on connaît ; le second dispositif dans lequel nous sommes entrés récemment concerne le budget programme. Le budget programme apparaît plus innovant, il faut le dire, mais celui-ci risque de souffrir du fait que l’administration camerounaise n’est pas performante. Il faut sans doute réorganiser notre administration pour tirer partie du budget programme. Mon livre propose des pistes pour y arriver. Il préconise également un dispositif de gouvernance qui fait appel à davantage de solidarité. Je laisse le soin aux lecteurs de le découvrir.

Avez-vous déjà entrepris des démarches pour que votre livre puisse être disponible au Cameroun?
Si j’en crois l’équipe de presse de l’édition l’Harmattan, la diffusion au Cameroun se fait à Yaoundé à L’Harmattan Cameroun BP 11486, Immeuble Don Bosco face à la SNI, tel 99 76 61 66.


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