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De nos traditions et de la modernité

Par Eugène Wope

La survivance de nombreuses traditions en Afrique est aujourd’hui en question, du fait de l’accélération des mutations culturelles, économiques, sociétales qui sont pour la plupart générées hors du continent, mais qui s’imposent à lui à travers la globalisation. S’il n’est pas souhaitable de suivre aveuglément tous les changements, au risque de brouiller les repèrent essentiels qui situent l’individu en même temps qu’ils lui donnent un rassurant sentiment d’appartenance, s’opposer systématiquement à toute évolution serait tombé dans l’excès inverse tout aussi désorientant. Un tel reniement ne pourrait être envisagé qu’à la condition de pouvoir s’isoler complètement d’un monde devenu tout communiquant, un objectif qui est très difficile à réaliser, et dont l’intérêt parait discutable par ailleurs. La bonne démarche consiste à réfléchir à un accompagnement des évolutions pour permettre leur intégration harmonieuse avec les éléments les plus essentiels du socle culturel à préserver.

Il en va ainsi de la tradition des funérailles si caractéristique de la culture Bamiléké, servant pour la suite de fil conducteur à une réflexion plus globale sur la dialectique des traditions et de la modernité. Cette tradition multiséculaire de ce peuple du Cameroun ne pourrait perdurer que dans la mesure où les adaptations nécessaires s’opèrent afin de tenir compte des nouvelles contraintes qui ne manquent pas d’apparaître avec le temps. Ce défi se pose aux générations actuelles, qui ont la responsabilité de transmettre ce patrimoine à la postérité, il se pose plus particulièrement aux détenteurs de l’autorité traditionnelle qui ont la charge de préserver l’esprit des pratiques qui sont au fondement de cette tradition afin d’en assurer la pérennité. Les conditions de survivance de cette tradition sont examinées, en partant des facteurs pouvant favoriser son déclin. Ensuite, des choix alternatifs à même d’inverser un tel mouvement d’appauvrissement de notre écosystème culturel sont proposés.

L’organisation de funérailles constitue une obligation que la culture Bamiléké impose à chaque famille par rapport à ses défunts. Cette manifestation permet à la fois de rappeler de manière solennelle la peine engendrée par la disparition de l’être cher, honorant ainsi sa mémoire, et de célébrer de manière festive l’entrée définitive du défunt dans le monde des ancêtres d’où il pourra dispenser sa protection et sa bénédiction sur les membres vivants de sa famille. Elle constitue une occasion où toute la famille réunie et en compagnie de ses connaissances ravive le lien indissoluble entre les deux mondes, celui éphémère et vulnérable des vivants et celui éternel et omniscient des ancêtres. La présence physique à de tels événements est considérée comme une obligation morale à laquelle un invité ne peut déroger que pour des raisons impérieuses.

L’organisation de funérailles constitue une obligation que la culture Bamiléké impose à chaque famille par rapport à ses défunts. Cette manifestation permet à la fois de rappeler de manière solennelle la peine engendrée par la disparition de l’être cher, honorant ainsi sa mémoire, et de célébrer de manière festive l’entrée définitive du défunt dans le monde des ancêtres d’où il pourra dispenser sa protection et sa bénédiction sur les membres vivants de sa famille. Elle constitue une occasion où toute la famille réunie et en compagnie de ses connaissances ravive le lien indissoluble entre les deux mondes, celui éphémère et vulnérable des vivants et celui éternel et omniscient des ancêtres. La présence physique à de tels événements est considérée comme une obligation morale à laquelle un invité ne peut déroger que pour des raisons impérieuses.

Habituellement les funérailles sont différées de plusieurs années après le décès, bien qu’aucune disposition explicite n’existe dans les traditions qui imposent un tel délai. La principale raison tient du fait que l’exécution des funérailles nécessitant des moyens matériels importants, incombe principalement aux enfants du défunt. Ceux-ci doivent donc être en condition de réunir ces moyens, ce qui suppose qu’ils ont grandi, et qu’ils ont pu épargner par leur labeur de quoi faire face à leurs obligations. Dans les temps anciens, l’espérance de vie n’était pas très élevée, beaucoup de parents mourraient avant que leur progéniture ne se soit installée dans la vie. Il fallait donc laisser à cette dernière le temps nécessaire avant qu’elle puisse être en mesure d’assumer une telle responsabilité. De nos jours l’espérance de vie s’est considérablement rallongée, du moins pour la frange moyenne de la population de plus en plus nombreuse, et il n’est pas rare que le dernier enfant d’une fratrie au moment du décès des parents soit lui-même déjà parent.

Dans ces conditions il n’y a aucune raison de différer les funérailles dès lors que les moyens matériels pouvant être réunis permettent de les faire, elles doivent pouvoir se dérouler dans la foulée des obsèques si telle est la volonté des enfants du défunt.

Réunir en une seule cérémonie les obsèques et les funérailles constitue un choix d’optimisation qui paraît d’autant plus judicieux que rassembler les membres d’une famille en un lieu est devenu aujourd’hui un véritable défi. En effet, le modèle qui tend à se généraliser de nos jours est celui de familles dont les membres sont éparpillés aux quatre coins du le monde. Réunir tout ce monde nécessite le déploiement d’une logistique d’ensemble complexe, dispendieuse et contraignante. En outre, les allers et retours incessants entre le lieu de résidence et le village où se déroulent habituellement de telles cérémonies génèrent d’autres inconvénients qui peuvent rapidement devenir insupportables, parmi lesquels:
Les dangers de la route avec les accidents fréquents compte tenu du mauvais état des routes ainsi que d’une grande partie du parc automobile. Le coût élevé des nombreux voyages. La perte de temps et les fatigues en proportion de la fréquence des déplacements.

Il est clair que la charge générée par tous ces éléments va en augmentant pour chaque individu, qui est ainsi sollicité sans cesse compte tenu de la grande étendue du tissu social au sein duquel il doit évoluer. Si rien ne change, il arrive nécessairement un moment de rupture où cet individu ne peut plus objectivement suivre le rythme. A ce moment-là, deux options s’offrent à lui. Soit il fait des choix en fonction de critères qui lui sont propres et n’assiste qu’aux cérémonies qu’il a sélectionnées en ignorant toutes les autres, soit il procède à une sorte de saupoudrage consistant à faire semblant d’honorer de sa présence toutes les cérémonies auxquelles il est convié en y marquant une brève apparition.

Cette deuxième option est généralement privilégiée parce qu’elle permet de répondre à l’impératif de la présence physique. Son inconvénient majeur tient à cette participation «en pointillé» qui ne permet pas de véritablement prendre part aux diverses festivités alors même que c’est en cela que réside l’intérêt du déplacement. De plus cette participation minimale produit à la longue une perte de la connaissance de ces traditions parce qu’on ne prend plus le temps de les vivre pleinement. La première option se heurte aux convenances sociales qui imposent une sorte d’obligation à la participation physique aux cérémonies auxquelles on est convié. En l’absence d’excuses probantes, un individu peut même se retrouver exposé à des mesures de représailles consistant à un «boycott» de la prochaine cérémonie qu’elle organise de la part des familles qui ont pu se sentir offensées par son absence à leurs propres évènements. De tels conflits peuvent même prendre une proportion dramatique, conduisant à une forme d’isolation sociale qui est objectivement difficile à vivre quoique puisse en dire les victimes.

Ainsi donc, il convient de privilégier toute évolution qui permet d’accorder la pression des sollicitations générées par la tradition avec la capacité de l’individu à supporter le poids de cette charge.
La hiérarchie traditionnelle, en particulier les Fo’o (ou Fon) ses plus hauts représentants, ont un rôle essentiel à jouer dans l’accompagnement de ces évolutions. L’autorité dont ils jouissent, qui est grande et de dimension sacrée dans la sphère culturelle Bamiléké, leur confère le pouvoir d’impulser des changements qu’ils jugent nécessaires pour l’intérêt général.

La sauvegarde de cet intérêt général est la marque même de leur fonction. On ne peut que regretter une certaine dérive de comportement apparue dans les années récentes, parmi la jeune génération de Fo’o parvenue aux responsabilités à la suite de la disparition progressive de la dernière génération de ces notables ayant suivi un parcours initiatique dans la pure tradition, et qui exerçait cette autorité avec une grande responsabilité.

Cette nouvelle génération, sans doute influencée par l’individualisme et le matérialisme caractéristiques de son époque, a du mal à résister à des formes d’autoritarismes non dépourvues d’arbitraire et qui risqueraient à la longue de saper les bases mêmes de l’autorité des Fo’o. La responsabilité de ces derniers est bien grande, car dans l’éventualité malheureuse où leur voix deviendrait inaudible, la collectivité s’en trouverait privée de cette autorité morale qui est un élément constant et indispensable qui se retrouve dans toutes les sociétés où on peut observer un certain niveau de cohésion et d’efficacité collective. En réalité, c’est l’équilibre de la société dans son ensemble qui en serait affecté.

A la lumière des arguments précédemment développés, il apparaît que l’opposition de certains Fo’o à la pratique consistant à jumeler les obsèques avec les funérailles ne peut être justifiable. De même il a pu être observé à diverses occasions des Fo’o user abusivement de leur pouvoir de « planter la cour » d’une manifestation (deuils, funérailles .) dans le but évident d’augmenter le niveau de subsides diverses tombant dans leur escarcelle. Parfois il leur suffit de laisser planer cette menace, dans une démarche de chantage qu’il faut bien considérer comme une forme de racket.

Cet acte consiste en quelque sorte à poser des scellées symboliques sur un événement, qui a pour effet de stopper immédiatement son déroulement. C’est un acte d’une extrême gravité, et ayant une charge symbolique tellement forte dans les coutumes qu’aucune personne sensée ne se risquerait à passer outre. L’autorité suprême dont le Fo’o est dépositaire en faisant ainsi un usage arbitraire d’une prérogative qui n’était censée être exercée que dans des cas extrêmes et rares de ce fait, où un manquement graves aux convenances a été constaté, risque à longue de rendre ses propres actes de commandement sans effet. Il est de sagesse populaire qu’à crier constamment au loup, on risque de ne trouver aucun secours le jour où ce danger se présentera véritablement à ses trousses.

Les règles pour des célébrations de cette nature n’étant jamais écrites ou clairement énoncées, une sorte d’extorsion de fonds s’est malheureusement instituée petit à petit, de toute évidence organisée par les villageois eux-mêmes. Elle est basée sur une forme de chantage exercé lorsqu’on a en quelque sorte le «dos au mur», et consiste à orchestrer la confusion en plein déroulement de la cérémonie pour mettre la pression sur la famille organisatrice afin qu’elle accepte les nouvelles exigences financières ou en nature qui lui sont présentées, sachant que ces dernières auraient certainement été négociées à la baisse en temps normal, avant la cérémonie. De telles pratiques nerveusement usantes et moralement condamnables, sont à proscrire. Les Fo’o ne semblent pas les combattre activement, et c’est regrettable, car elles nuisent à la respectabilité des coutumes elles-mêmes.

Pareillement, il n’est plus rare de nos jours de voir un Fo’o battre publiquement campagne pour un parti politique. Il ne fait aucun doute que ce soit une faute, de part le caractère clivant de l’exercice politique en lui-même. Par un tel positionnement partisan dans le camp de la frange de la population se réclamant de son autorité et adhérant à ce parti politique, il s’oppose donc de facto au reste de cette population qui ne s’identifie pas à ce parti. Ce faisant, il ouvre la possibilité de voir son autorité d’abord contestée sur l’arène politique, puis ensuite contestée tout court. La nature de leur charge devrait pourtant leur commander d’observer un devoir de réserve en affichant publiquement une forme de neutralité sur les sujets politiques.

Plus globalement, il parait difficile de justifier le mélange de genre qui peut être observé entre la sphère traditionnelle et les divers corps administratifs et religieux. Il est source de confusion et de désordre. Examinons quelques aspects controversés.
Il est par exemple surprenant que les autorités traditionnelles ne se soient pas davantage interrogées sur le classement hiérarchique de leur charge décidé de manière arbitraire par l’Administration (en chefs de premier, deuxième, troisième et quatrième degré), à la seule exception notable semble-t-il de Fo’o SoKoudjou de Bamendjou dont il convient de saluer la clairvoyance en continuité avec son engagement déjà ancien dans la lutte pour l’indépendance de son pays.

Une telle classification n’était pas nécessaire, encore moins utile, dans la mesure où la hiérarchie des statuts sociaux est parfaitement définie dans la plupart des communautés traditionnelles. Elle ne semble avoir eu pour fonction que de définir le niveau de prébendes que l’Administration a décidé de verser à ces autorités en échange d’une forme de leur subordination. Ces derniers deviennent ainsi de facto des auxiliaires de l’Administration. Au vu du montant insignifiant de ces allocations en regard du rang de ses bénéficiaires, il est regrettable que ces autorités aient accepté de les toucher, et en réalité rien ne les y obligeait. Pour être clair, il ne s’agit nullement ici d’un appel quelconque à l’insubordination à l’autorité publique.

Ce dont il s’agit, c’est de rappeler la nécessité de considérer le principe de la séparation de la tradition et de l’Etat, principe de séparation qu’il convient également de retenir entre la tradition et l’Eglise. Ce principe commande également de reconsidérer la tendance qui s’est malheureusement un peu généralisée de nos jours et qui fait que les autorités administratives et religieuses se mêlent des célébrations à caractère traditionnel telles que les funérailles, au point d’y prendre une place prépondérante au détriment de l’organisation traditionnelle elle-même.

Il n’est pas rare aujourd’hui que de telles manifestations soient centrées sur le nombre de messes célébrées (présidées de préférence par un nombre également important de prêtes et pasteurs) ainsi que sur la présence de hauts fonctionnaires n’ayant aucun rapport avec ces traditions, et dont la participation n’est justifiée que par leur statut administratif. L’intérêt d’une telle évolution est discutable, autant que sa nécessité.

Pour finir sur les évolutions pouvant être envisagées pour préserver la tradition des funérailles tout en renforçant l’attrait de ces célébrations, une possibilité serait d’organiser une courte période dans l’année où toutes les funérailles sont réunies, d’une durée d’un ou deux mois par exemple, au lieu de les étaler sur tous les week-ends d’octobre à avril. Les célébrations se tenant alors tous les jours et pas seulement le week-end, il serait possible d’organiser ses vacances dans cette période afin de pouvoir participer à un maximum d’événements, et également de pouvoir développer autour des attractions concentrées dans cette période une activité touristique bénéfique pour la culture et pour l’économie locale.

Toutes ces évolutions ne peuvent véritablement se faire que sous l’impulsion des Fo’o ou en leur nom. Elles permettent de sortir du dilemme ressenti par un nombre croissant de personnes les conduisant à vivre leur relation avec le village et les traditions comme une contrainte voire une punition. A cause principalement de la multiplication d’exigences arbitraires à caractère mercantile qui se sont petit à petit insinuées dans la pratique quotidienne de ces traditions, au point de menacer en quelque sorte de mort par étouffement tout l’édifice culturel qu’elles représentent.

L’attachement à ces traditions qui fondent le substrat culturel donnant à chaque communauté son sens est un engagement nécessaire. C’est d’un tel ancrage que peut partir l’impulsion nécessaire pour affronter un monde en mutation sans y perdre son âme. De ce fait, il est de la responsabilité de chacun de nous de combattre toutes les pratiques caricaturales qui ont proliféré en prenant la sauvegarde de la tradition comme prétexte et qui en sont malheureusement devenues la principale menace. Elles pourraient conduire à termes à renier ces traditions dans leur ensemble avec le rejet des abus qu’elles y ont instillés, jetant en quelque sorte «le bébé avec l’eau du bain». Ce serait une issue bien regrettable.


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