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Deuil face à une tragédie évitable

Le bâtonnier Akere Muna considère l'accident ferroviaire d'Eseka comme un drame « évitable ».

Il y’a cinq ans, le Cameroun connaissait le pire déraillement de son histoire, la catastrophe ferroviaire d’Eseka. Le bâtonnier Akere Muna revenait dans cette tribune, sur une tragédie  qu’il considère comme un drame « évitable ».

À ce jour, je reste sous le choc des événements tragiques du vendredi 21 octobre 2016. Les histoires des familles éplorées et des victimes de l’accident de train  d’Eséka résonnent toujours dans ma tête. Le mari qui, 48 heures durant, recherchait encore le cadavre de son conjoint, la jeune dame travaillant dans le laboratoire d’une clinique, dont la voix au téléphone était devenue celle d’un militaire secouriste, un fils étudiant en médecine, devenu le seul et dernier espoir d’une famille brisée. Face à cette épouvantable tragédie qui restait pourtant évitable, comment controler sa douleur, contenir sa colère et gérer son immense  sentiment d’impuissance ?

Alors, quel genre de réflexion peut-on mener pour exprimer avec éloquence son émotion et sa colère, tout en sympathisant avec les familles durement éprouvées qui  implorent un avenir chargé d’espérance ? Quel genre de réflexion peut-on conduire en de telles circonstances, sans tomber dans l’amertume et le sectarisme? Quel genre de réflexion doit-on mener pour  rappeler aux uns et aux autres que l’humanisme doit être au centre des actions de ceux qui gèrent les affaires quotidiennes de notre peuple ? C’est en effet sur les actes que nous poserons à compter de cet instant que se fonde la probabilité de permettre aux familles éperdues de douleur d’accepter d’avoir été les victimes aléatoires du sacrifice ultime qui aura révélé à notre nation, l’implacable vérité selon laquelle la gouvernance doit avoir un visage humain.

Les événements du vendredi 21 octobre ne sont qu’un triste aperçu de l’avenir que nous pourrions affronter si nous ne nous réveillons pas au fait que le développement,  doit avoir pour principal objectif, l’amélioration des conditions de vie des citoyens : une société juste et équitable, une société qui vit en sécurité et en bonne santé, et une société enfin qui peut garantir à chaque enfant l’accès à l’éducation, voilà rassemblés les objectifs que nous devrions viser.

Oui, ce drame a fait les gros titres des journaux nationalement et internationalement, mais nous savons tous que l’émotion  sera de courte durée. Nous devons cependant réaliser que pour tous ceux qui ont été affectés par cette tragédie, la vie ne sera plus jamais la même qu’avant, et que le nécessaire rétablissement des blessures physiques et émotionnelles se fera à très long terme. Trop souvent nous ont été rappelées la vulnérabilité de notre nation et la fragilité de notre système de gouvernance, et pourtant nous continuons à fonctionner comme des gens qui non seulement n’ont rien appris, mais qui ont de surcroit tout oublié.

Aussi, aux chers disparus, je ne peux qu’offrir mes prières pour le repos de leurs âmes, et présenter à leurs familles mes plus sincères condoléances. À ceux qui subissent des soins médicaux, je prie pour leur prompt rétablissement. Nous, tous ensemble en tant que nation, devons demeurer conscients du fait que notre empathie et nos prières pour les victimes de ce horrible  accident, restent insuffisants  en soi leur apporter le courage nécessaire pour faire face à l’avenir ou ranimer la flamme de l’espoir.

Notre nation doit décider à présent quelle est la voie à suivre dorénavant. Quelle que soit la décision prise, elle restera vouée à l’échec,  si elle n’est pas centrée sur la personne humaine du citoyen  et sur sa moralité. Face à la mort, en particulier dans des circonstances aussi  tragiques, nous devons apprendre à honorer la vie par des actions que nous prenons pour nous assurer que la négligence et le manque d’égards de quelques-uns ne deviendront la source de nouvelles  peines alimentant la  colère de toute une nation. Les Hommes, Femmes et Enfants d’Eséka viennent de passer par là.  Ils étaient des citoyens ordinaires qui ont agi extraordinairement comme premiers intervenants pour porter secours aux victimes de ce drame  qui était évitable. À eux, nous comme nation,  devons être reconnaissants. Car, ce faisant, ils ont  honorés la vie.

C’est ce qui était également attendu du concessionnaire Bolloré, qui devrait aussi honorer la vie. Ces histoires des blessés sans assistance dans les hôpitaux, et de manque de coordination dans la gestion de tous les aspects humanitaires d’une telle tragédie relèvent complètement de la responsabilité de cet opérateur qui est le propriétaire de Camrail. Son échec dans la communication et dans la gestion de la crise a été étalé au grand jour par le courage et l’initiative louable du président du conseil d’administration qui agissait à la place du directeur de la compagnie. Le manque d’égards aux aspects humains, d’un tel investisseur étranger faisant des affaires dans notre pays , doit nécessairement être relevé. Tout comme le manque de soutiens  psychologique aux victimes qui ont survécu à la catastrophe. Regarder des personnes mourir lentement tandis que vous vivez n’est pas un évènement banal. Les citoyens victimes cet accident font face aujourd’hui à de cruels défis émotionnels et physiques. Les Camerounais qui voient le genre de soins dont bénéficient les victimes de telles catastrophes  dans d’autres pays  ne comprennent pas qu’ils soient traités différemment, à moins qu’ils ne soient des sous-hommes.  Même les oiseaux et les poissons après une marée noire ne sont-ils pas mieux traités ? Respectons la vie; il faut que le gouvernement rappelle Bolloré à l’ordre. Le problème de l’attention adéquate qui doit être portée  à la prévention et à la gestion du risque des désastres ne relève pas  pas de la philanthropie ou même de la responsabilité légale d’un individu, c’est une question de gestion de l’entreprise eu égard à son environnement économique et social.

On espère que de cette tragédie il ressortira une sérieuse prise de conscience de la nécessité d’instaurer une interaction beaucoup plus étroite entre le gouvernement et les entreprises concessionnaires, afin d’assurer des stratégies plus appropriées de réduction des risques, ainsi que la prise de mesures adéquates visant la  protection et la sécurité des opérations,  ainsi qu’un régime d’assurances-responsabilité civile  qui tienne effectivement compte des besoins équitables de la communauté et de ceux de l’entreprise.

 


A SAVOIR

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