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Dieudonné Essomba: «Pas de développement durable sans système productif performant»

Analyste en macroéconomie au ministère de la Planification, il apprécie les enjeux du concept de développement durable au Cameroun

Une délégation camerounaise est à Rio de Janeiro au Brésil, pour la tenue du forum sur le Développement durable. Sur un plan de politique économique, que peut-on attendre d’un tel évènement?
Il n’y a pas grand-chose à attendre d’un tel forum, il n’est pas le premier qui aborde cette question de développement durable. On aura quelques résolutions, que chacun va emporter dans son pays, la délégation camerounaise rapportera notre copie et peut-être qu’on communiquera dessus, mais au final, en terme d’impacts significatifs, on aura peu de choses. La vérité c’est que quelles que soient les résolutions qu’on prendra à Rio, elles ne s’attaqueront pas au problème de fond, du moins du peu que j’en fasse analyse. Le problème de fond dont il est question c’est celui du sous-développement qui est général pour notre pays, comme beaucoup d’autres en Afrique, et surtout qui s’accompagne d’une paupérisation des couches de la société, parmi celle qui sont des modèles de réussite de la politique d’assimilation. Il me souvient il y a 20 ans, les agents publics étaient logés à bonne enseigne côté revenus. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Vous rencontrez des gens qui ont un bon niveau académique et qui n’ont pas de ressources, alors ne leurs dites pas de préserver l’environnement, alors qu’ils sont dans une logique de survie.

Justement, un des points de discussions à Rio c’est celui de la lutte contre la pauvreté, mais tout en prenant en compte, la nécessité de rendre cet objectif durable. Quel est le problème que vous posez?
Je partage l’objectif qu’il y a de protéger l’environnement, ou plus exactement d’exploiter les ressources du sol et du sous-sol de manière intelligente. Cela n’est pas négociable, c’est une question de survie. Mais pour y arriver il y a des bases. Vous ne pouvez pas demander à des gens qui n’ont presque plus rien, parce qu’il n’y a pas d’emploi, de ne pas accéder à la seule chance de survie qui leur reste ou d’y accéder modérément. Vous demandez aux gens de garder leurs faunes et leurs forêts, comment-vont-ils vivre ? C’est cela la question de fond. Lorsque les européens parlent d’environnement, ils ont raison. Leur système de production est tellement puisant qu’il permet de satisfaire leurs besoins en quantité voulue, qu’ils n’ont pas besoin de détruire les ressources chez eux pour manger. Ce n’est pas le cas pour nos pays africains, dont le Cameroun. Nous ne produisons pratiquement rien. Et le système économique mondial est configuré de manière que nos économies ne peuvent pas fonctionner. Donc de quoi va-t-on discuter à Rio si on ne pose pas ces préalables ? La seule chose de faisable pour les économies africaines, dont celles du Cameroun, c’est d’exploiter les ressources naturelles. Vous leur demandez d’en sortir, pour quelle alternative, en l’absence d’un tissu industriel performant?

Sur cette base un problème se pose, la pression démographique (2,5% de croissance au Cameroun) fait que dans tous les cas, ce problème de durabilité des ressources naturelles se posera, tissu industriel ou pas. Dans ce cas est-ce que la durabilité ne prend pas tout son sens?
C’est ce que j’ai appelé dans mes analyses l’impasse économique. La vérité est que le système mondial est tombé dans l’impasse qu’il a lui-même généré. Effectivement la croissance démographique est une menace sérieuse en ce qu’elle est susceptible de déborder la capacité de la nature à produire des ressources, c’est un constat évident. Mais ce que je dis c’est que cette solution ne se trouve pas dans le respect mécanique de l’environnement, il faut pouvoir trouver la bonne alternative. Pour ma part, j’aurai suggéré aux africains et donc aux camerounais, de sortir d’abord de ce système économique mondial dit moderne, mais qui en réalité est un système agressif, qu’ils ne peuvent suivre pour le moment. Parce que ce système là aujourd’hui permet à certains pays considérés comme grands pôles internationaux de renforcer leur appareil productif, en confinant les autres à des activités périphériques d’exploitation de matières premières, à faible valeur ajoutée. Pendant qu’eux prospèrent, les autres sont étouffés et n’ont d’autres recours que de se tourner vers la solution la plus généreuse, la nature. Depuis qu’on parle de tous ces sommets, cela fait 20 ans au moins que j’en entends parler, qu’est ce qui a changé ? Rien ; les experts le savent et tous les débats de fonds sont évités.

Ce ne sont quand même pas les autres qui trouveront des solutions à nos problèmes face à ces défis, est qu’on n’a pas l’impression que la force de proposition des camerounais, comme d’ailleurs de nombreux pays dans la même situation a trouvé ses limites ?
Les camerounais sont sans ignorer mes propositions sur la question du développement, qui avant tout est une question de monnaie. Nous devons avoir un système monétaire qui puisse permettre de protéger et de renforcer la production locale. Ce n’est pas le cas pour le Cameroun. Je rappelle qu’il y a des pays qui n’ont pas la moitié de nos ressources, mais qui s’en sortent mieux que nous. Le développement pour qu’il puisse être durable, c’est d’abord l’autonomie de sa monnaie. J’aime aussi à rappeler le combat de Monsieur Djonga pour stopper l’importation des poulets, cela a développé bon gré malgré, une filière avicole, qui aujourd’hui est très prospère. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour toutes les filières au Cameroun ? Et là on assisterait vraiment à un développement inclusif pouvant permettre d’en contrôler et garantir la durabilité.

Au final on tourne autour d’une impasse, puisque relancer le système productif national c’est aussi trouver et mobiliser les capitaux qui vont avec, capitaux que le pays ne peut générer qu’en vendant des ressources naturelles, que faut-il donc faire ?
Je vous concède le fait qu’il existe des difficultés avec la gouvernance pour déjà optimiser les ressources qui sont actuellement disponibles. De même je concède aussi qu’il y a des problèmes d’opérationnalité des responsables de la gestion des choses publiques, ce n’est pas moi qui le dit, il faut voir tout le monde aujourd’hui en détention. Mais en réalité, les capitaux dont vous parlez, sont créés par le système. Ce n’est pas Dieu qui a donné les capitaux aux occidentaux. Nous partons nous les africains de la base qu’il faut qu’on ait de l’argent mais ce qu’on oublie c’est que si notre système produisait, le problème ne se poserait pas. Maintenant pour produire, il faut faire face au défi de la compétitivité. En l’état actuel de l’économie où on attend les capitaux des autres pour nous développer, il y a des chances que le développement ne soit pas durable dans notre pays, vous pouvez vous-même en faire le constat.

Si vous aviez un message à passer aux participants de ce forum de Rio, que leur diriez-vous ?
Je ne vois pas quel message je peux passer à un forum de ce type. Habituellement, chacun vient à ce type de rencontre avec ses problèmes et il repart comme il est venu. La vérité c’est que finalement j’ai l’impression que ce genre de rencontre est une nouvelle forme d’influence. L’Europe par exemple qui est menacée aujourd’hui par la Chine, y est représentée fortement. Derrière ce genre de fixation comme l’environnement ou encore la durabilité, il y a des risques que subsiste une volonté d’empêcher la croissance de certains autres pays, qu’on souhaite maintenir sous son joug, c’est le cas de la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. Lorsqu’on parle d’environnement à des pays comme la Chine ou l’Inde, ils rigolent, parce que justement, leur système productif ne peut s’arrêter compte tenu du poids de leurs populations.

Dieudonné Essomba, Igénieur Principal de la Statistique
journalducameroun.com)/n


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