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Dominique Cardon: «  »Internet met en scène nos opinions, pas notre engagement »

Le sociologue des réseaux sociaux parle de la faible mobilisation sur le terrain pour retrouver les lycéennes de Chibok, malgré les nombreux appels au rassemblement lancés sur le web

Plusieurs manifestations ont été organisées mardi 14 avril, partout dans le monde, en hommage aux lycéennes enlevées il y a un an au Nigeria. A Paris, la mobilisation a été très faible malgré les nombreux appels au rassemblement sur les réseaux sociaux.

Pourtant, la campagne en ligne #BringBackOurGirls (Rendez-nous nos filles) de soutien aux lycéennes mobilise depuis un an des milliers d’internautes du monde entier. Michelle Obama, Angelina Jolie, Hillary Clinton, Malala Yousafzai… De nombreuses personnalités ont posté des photos d’elles avec une pancarte réutilisant ce hashtag en signe de ralliement. Sur Facebook, la communauté BringBackOurGirls a très vite pris de l’ampleur. Comment expliquer cette différence entre l’engagement virtuel et la « vraie » vie ? Francetv info a interrogé Dominique Cardon, sociologue des réseaux sociaux.

Comment expliquer cette différence de mobilisation pour les lycéennes enlevées au Nigéria, sur internet et sur le terrain?
Il faut arrêter de différencier les réseaux sociaux de la vie réelle. Au quotidien, lorsque l’on est avec ses amis, on parle de sujets qui nous indignent, de choses que l’on trouve injustes ou révoltantes… Les réseaux sociaux permettent juste de rendre publiques ces opinions, ce qu’on ne faisait pas avant. Il faut les voir comme un état d’esprit, mais pas comme un indicateur d’engagement. Toutes les pages que l’on « like », les événements que l’on suit, servent surtout à construire notre image et notre réputation en ligne, mais pas au point de nous pousser à aller dans la rue.

Par ailleurs, les valeurs soulevées par l’enlèvement des lycéennes sont aussi très consensuelles: l’opposition au terrorisme, à la torture, à l’exploitation des femmes, c’est facile d’être d’accord!
Aujourd’hui, la baisse de mobilisation pour les lycéennes a sans doute été liée à un manque de communication de la part des organisateurs ou de célébrités. Sur internet, plus il y a de personnalités et d’associations connues, plus la mobilisation pour une cause est grande. Le dernier exemple en date qui montre bien qu’un relais fort est important, c’est l’assassinat des étudiants au Kenya le 2 avril. La communauté internationale a mis du temps à réagir et la mobilisation s’est faite plus tard. Je pense aussi que la culpabilisation a joué avec le hashtag #147NotJustaNumber, qui soulignait l’indifférence générale par rapport à l’événement.

Qu’est-ce qui détermine le passage vers l’engagement sur le terrain?
Il faut que l’événement ait une tonalité émotionnelle suffisamment forte et collective, comme les attentats de Paris, pour que les gens descendent dans la rue. Dans certains contextes, comme lors des révolutions arabes en 2011, les gens sont allés au-delà des réseaux sociaux, parce que l’enjeu dépassait l’intérêt individuel, il s’agissait d’une révolution politique. D’autres sujets, comme le bijoutier de Nice en 2013, sont aussi très concernants, car clivants. Il s’agissait là de questionner la légitime défense. Près de 1 000 personnes s’étaient réunies à Nice pour témoigner de leur solidarité au bijoutier. Ce qu’on dit sur les réseaux sociaux dessinent au final très bien les rapports de force qui existent au sein de l’opinion.

Dominique Cardon
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Les réseaux sociaux ont-ils affaibli notre engagement?
On parle souvent de « clic-activisme » pour désigner l’engagement en ligne. Le fait de cliquer pour une pétition, une manifestation, un événement… Souvent, on ne va pas plus loin, mais ce n’est pas nouveau. Ce n’est pas internet qui a diminué ou changé notre façon de s’engager. Les gens n’étaient pas plus mobilisés ou syndiqués avant l’arrivée de Facebook et de Twitter. Internet a juste permis à certains de mettre en forme et de relayer leurs intérêts et de pouvoir attirer les autres. C’est une mise en scène de nos opinions, mais pas forcément le point de départ d’un activisme.

La communauté BringBackOurGirls a très vite pris de l’ampleur
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