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« Douane, symbole du mal économique camerounais » par Dieudonné Essomba

Au-delà des effets d’annonce triomphateurs, ressassés à grand renfort de publicité médiatique, la réalité est effroyable

La flamme…
Le Cameroun a célébré la 61ème Journée Internationale de la Douane le 25 Janvier 2013 par un grand nombre de manifestations qui ont débuté quelques jours plus tôt, à travers un lancement des activités festives à Kribi. Les douanes contribueront cette année pour 638 Milliards de FCFA, soit 20%, au budget de l’État. On peut se convaincre que les recettes attendues seront effectivement collectées, car les réalisations dégagent presque systématiquement un excédent sur les prévisions supérieures à 6% depuis 5 ans. Dans notre pays où les succès sont devenus très rares, ainsi que le témoigne l’absence de nos Lions Indomptables à la CAN, proprement molestés par la modeste équipe du Cap Vert, il y aurait de quoi se réjouir. En effet, comme il est improbable que les prévisions expertes sous-estiment les recettes douanières attendues, il est tentant d’expliquer ces résultats extraordinaires par un engagement particulier des douaniers, engagement qu’on rattacherait volontiers à la présence prégnante sur le petit écran du Directeur Général de cette institution, Mme Minette Libom Likeng, et l’hypermédiatisation de ses actions d’éclat qui tranche tant avec la réserve de ses prédécesseurs. Et il y aurait un grand motif d’espérance si ces résultats avaient la signification économique que la « Haute hiérarchie » de l’Etat leur donne. Le Gouverneur de la région du sud, Marcellin Ndjaga, a ainsi affirmé que « la douane apparaît comme le moteur de la vitalité d’un Etat » ; et le Ministre des finances, Alamine Ousmane Mey a rattaché ces prouesses à l’atteinte des objectifs de la Vision d’un Cameroun émergent en 2035, pour lesquels il faut mobiliser les ressources. Vue ainsi, la douane devrait apparaître comme la grande référence de la bonne gouvernance au Cameroun. Quoi de plus heureux pour une corporation habituée plutôt à fournir le mauvais exemple par ses frasques, ses cupidités et ses corruptions.

. et l’écran de fumée
Seulement, nous sommes au Cameroun, un pays occlus où toute belle fleur cache un ver. Et il est facile de voir que les succès de la douane cachent un immense biais qui se rattache à un phénomène macroéconomique d’érosion de notre système productif. Tout le monde convient que si le Cameroun importe davantage des habits, le riz et les jouets, cela se traduira par des recettes supplémentaires. Inversement, si au lieu d’importer, le Cameroun se met lui-même à coudre ses habits, à cultiver du riz ou à fabriquer ses propres jouets, ces produits ne seront plus importés, entraînant ainsi la densification du tissu productif, une augmentation des revenus locaux, de l’emploi et des recettes fiscales, mais une baisse des recettes douanières. Et il est d’ailleurs caractéristique que l’affaiblissement des recettes douanières dans le budget de l’Etat au profit des recettes fiscales soit le premier signe d’un pays qui va vers l’émergence. Parce qu’une telle dynamique traduit un vigoureux processus d’import-substitution, c’est-à-dire, le remplacement des biens initialement importés par la production nationale, le confinement des importations dans les matières premières et les biens de production et l’explosion des exportations manufacturières dans le commerce extérieur du pays. Au Cameroun, c’est le processus inverse. A nos frontières, les biens de consommation sont taxés plus durement que les biens de production et les exportations sont pratiquement exonérées. Si le commerce extérieur du Cameroun portait davantage sur l’importation des biens de production et les exportations, on verrait bien une baisse des recettes douanières, et partant une augmentation des recettes fiscales et une véritable croissance. La situation actuelle est donc particulièrement mauvaise : alors que les objectifs fiscaux ne se réalisent qu’en tordant le cou aux larmoyants opérateurs nationaux dont les activités se réduisent au commerce et aux marchés publics, l’explosion de la brocante et de la pacotille alimente les caisses de la douane de manière accélérée.

Sous la cendre.
Et le pire dans cette histoire est que ces recettes douanières ne sont pas réalisées dans des conditions saines. Prenons l’année qui vient de s’achever : pour 2500 Milliards des exportations, le Cameroun a enregistré un déficit commercial de 1000 Milliards, soit 40% de biens importés, mais non payés et qui constituent une dette extérieure de fait. Or, la douane a prélevé ses recettes sur ces importations non payées, réalisant l’incroyable exploit de transformer une partie de l’endettement extérieur en recettes budgétaires ! Telle est la situation réelle du Cameroun. Une situation qui n’est pas perceptible à cause d’un effet d’occultation : en effet, les comptes de la CEMAC sont perçus à l’extérieur de manière globale et la situation spécifique de chaque pays n’est pas très visible. Les immenses stocks de devises de la Guinée Équatoriale et du Congo compensent le trou béant du Cameroun, et les partenaires extérieurs ne le voient pas. Évidemment, cela ne saurait durer indéfiniment et il arrivera un moment où nous serons obligés de payer, car l’argent de nos voisins n’est pas notre argent. Et le Cameroun peut rentrer dans un autre processus d’ajustement structurel sans les autres. Aussi désagréable que puisse paraître cette vérité, la santé apparente de la douane camerounaise, loin de traduire une vitalité particulière de notre système productif, manifeste sa corrosion par la brocante européenne et la pacotille chinoise. C’est le très grave symptôme d’une économie arrivée au bout du rouleau, pour n’avoir pas su prendre à temps les mesures nécessaires et pour avoir remplacé la science économique par la croyance économique. Dans ces conditions, le discours triomphaliste de la « Haute hiérarchie » du Cameroun trahit une compréhension très singulière de la notion bien technique et bien claire d’émergence.

Dieudonné Essomba
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