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Dr Abel Eyinga : Vie et mort d’un juste.

Dans une tribune publiée dans le Messager, l’épouse du célèbre écrivain camerounais Mongo Beti parle du compagnon de son défunt mari

J’ai fait la connaissance d’Abel Eyinga à Paris en juillet 1964. Mongo Beti et lui se connaissaient depuis une dizaine d’années s’étant rencontrés lorsqu’ils faisaient leurs études en France l’un en Droit, l’autre en Lettres au Quartier Latin. Ils venaient tous les deux du Sud Cameroun, Abel Eyinga né en 1933 près d’Ebolowa, Alexandre Biyidi Awala né en 1932 près de Mbalmayo. Durant ses années étudiantes, Abel avait fondé La Revue Camerounaise à laquelle Mongo Béti contribuait. En 1961 leurs routes se séparent. Eyinga part au Cameroun pour être Chef de Cabinet du premier Premier ministre du Cameroun, Charles Assalé, sous la présidence d’Ahmadou Ahidjo. Biyidi, ayant refusé de rentrer au Cameroun, où la guerre civile faisait rage, prend un poste de professeur de Lettres dans la petite ville de Lamballe, en Bretagne. C’est là que nous nous sommes rencontrés en septembre 1962. En juillet 1964 nous sommes à Paris, où nous rencontrons Abel. Son expérience à la primature du Cameroun n’a pas duré longtemps. Son dynamisme et ses activités ont déplu. Il avait créé à Yaoundé le Cercle Culturel Camerounais avec Jean-Michel Tekam où se retrouvent de jeunes diplômés qui rêvent de façonner l’avenir du Cameroun, alors qu’on ne leur demande que d’être de dociles exécutants. Abel, bien des années plus tard, évoquant cette période, racontait comment un Français coopérant entrait chez le Premier Ministre sans frapper et donnait ses ordres. Abel Eyinga démissionne bientôt de son poste et quitte le Cameroun sans attendre d’être arrêté.

Il va un temps travailler à New York au secrétariat de Diallo Telli, représentant permanent de la Guinée à l’Onu. C’est de Paris qu’il se déclare candidat à l’élection présidentielle camerounaise de 1970 contre le dictateur Ahidjo, après avoir demandé en vain à Soppo Priso de l’être. Ce dernier était terrorisé à l’idée qu’on puisse savoir qu’on l’avait sollicité. Cela aurait suffi, selon lui, à sceller sa perte. En tout cas Abel Eyinga est condamné par contumace pour ce crime de lèse-dictateur. Il rendra compte de cet épisode dans son livre Mandat d’arrêt pour cause d’élections : de la démocratie au Cameroun : 1970-1978. (l’Harmattan 1978). Il est alors traqué en France par les services de Foccart qui cherchent à la faire expulser, de même que Mongo Beti et le Congolais-Zaïrois Cléophas Kamitatu : « Il faut se débarrasser de ces emmerdeurs », commente l’éminence grise dans ses Mémoires. En 1971, après le procès puis l’exécution de Ernest Ouandié à Yaoundé, dans des conditions iniques. Abel Eyinga, Jean-Michel Tekam et Mongo Beti projettent une réplique. Finalement ce dernier publie seul Main basse sur le Cameroun, aussitôt interdit par le Ministère de l’Intérieur, sur la demande de Ferdinand Oyono, ambassadeur du Cameroun.

Indésirable en France, Abel Eyinga est recruté comme professeur à la faculté de Droit d’Alger. Il se déplacera désormais avec un sauf-conduit algérien, ni la France ni le Cameroun n’acceptant de lui délivrer un passeport. Il se fait même refouler à Orly alors qu’il vient en visite pour Noël. Les policiers acceptent tout juste de transmettre à sa famille qui l’attend les cadeaux qu’il apporte à ses enfants. En 1978 Mongo Beti fonde la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples Africains. Abel Eyinga y publie, dans le numéro 2 (mars-avril 1978) : L’appareil Juridique d’une dictature fasciste francophile d’Afrique noire. Dans le numéro 55-58, Spécial Cameroun (janvier-août 1987) : La candidature de l’Ocld à l' »élection » présidentielle anticipée de 1984. Il avait en effet créé un parti : l’Organisation Camerounaise de Lutte pour la Démocratie. Paul Biya était devenu président du Cameroun en novembre 1982 succédant à Ahmadou Ahidjo démissionnaire. Le parti d’Eyinga ne put pas présenter de candidat contre Biya, tout comme sous Ahidjo. On était dans la continuité de la dictature. Dans ce même numéro spécial Cameroun Eyinga expose comment, en 1986, on refuse toujours de lui délivrer un passeport : le passeport, un droit ou une faveur, ou les tribulations d’un opposant en exil.

Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, les dictatures africaines francophones furent obligées de lâcher du lest. La lutte contre l’influence soviétique ne pouvait plus servir d’alibi à la chasse aux Africains progressistes. En 1991 Abel Eyinga reçoit enfin un passeport Camerounais et peut, après trente ans, rentrer voir les siens, mais il le fait sous haute surveillance policière. Il vit désormais entre Paris et Ebolowa. Il fonde un parti La Nationale. Lui qui veut croire à l’instauration d’une vie politique tant soit peu normale présente une liste aux élections municipales de 1996 et de 2001 à Ebolowa. Peine perdue. Ses partisans sont agressés dans les bureaux de vote et il n’a aucune chance de voir se dérouler les scrutins de façon régulière. Malgré la maladie qui le frappe cruellement il ne renoncera jamais à dire ses convictions publiquement dans des bulletins et des conférences, répétant inlassablement les conditions pour que le Cameroun puisse enfin prendre le chemin de la prospérité et de la liberté.

En 2001 la disparition de Mongo Beti, qui avait lui aussi revu le Cameroun en 1991 et fondé la Librairie des Peuples Noirs en 1994, le frappe durement. C’est accablé de chagrin qu’il vint à Akometan dire adieu à son compagnon de toute une vie. Le mal qui le paralyse progressivement n’a rien de mystérieux, comme le disent certains. C’est la terrible maladie appelée polyarthrite rhumatoïde, maladie dégénérative, caractérisée par une atteinte évoluant par poussées vers la déformation et la destruction des articulations. Cette maladie est dite auto-immune c’est-à-dire que l’organisme même du malade s’autodétruit. Ce calvaire qu’il a vécu les vingt dernières années de sa vie est un étrange symbole du sort du Cameroun, qui l’a tourmenté toute sa vie, un corps qui sombre dans une infirmité misérable, rongé par ses propres enfants qui le dévorent.

Abel laissera le souvenir et l’exemple d’un homme juste et fort dans ses convictions, plein de foi, d’espérance et d’amour envers son pays et ses compatriotes, un homme de paix et de dialogue, dont plus d’un pays se serait enorgueilli et qui n’a rencontré dans le sien qu’hostilité et mépris du fait même de ses vertus.

Ecrivaine. Rouen le 28/01/14


cameroonvoice.com)/n


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