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Cameroun-USA: « il ne faut pas s’attirer les foudres d’un géant » [ Dr Nkengne]

Dr Nkengue Yannick, enseignant de sciences politiques et chercheur

Le sous-secrétaire d’Etat américain a été reçu en audience au palais de l’Unité lundi. Il s’est entretenu avec le président Paul Biya sur des questions de coopération alors même que les relations entre les deux pays ne sont pas au beau fixe. Analyse de l’expert en sciences politiques.

Le Dr Yannick Nkengue est enseignant de sciences politiques et chercheur à la Fondation Ango Ela de Yaoundé. Il pose une analyse du contexte et des enjeux de la visite du sous-secrétaire d’Etat américain chargé des affaires africaines, Tibor Nagy, au Cameroun du 17 au 18 mars 2019. Laquelle survient à la suite de sorties fracassantes du diplomate et du département d’Etat américain sur la situation politique du pays.

 

Journalducameroun.com: Tibor Nagy arrive au Cameroun quelques jours après sa sortie polémique sur la gestion de la crise anglophone et l’arrestation jugée «politique» de Maurice Kamto. Comment comprendre qu’il soit néanmoins reçu au Cameroun?

Il faut savoir que le gouvernement camerounais a généralement une position de négociation dans les relations internationales. C’est-à-dire que ce n’est pas un gouvernement qui se ferme aux initiatives orientées vers la résolution pacifique des questions et des conflits, donc fondamentalement lorsqu’une situation comme celle-là est posée, le gouvernement, pour des convenances diplomatiques, ouvre la voie à une discussion. Je pense qu’il n’y a pas une situation qui pourrait pousser le gouvernement à refuser de le recevoir, d’autant plus que les deux pays ont des intérêts communs. Des intérêts stratégiques pour les Etats-Unis et le Cameroun c’est une puissance mineure et dans le jeu des puissances, il n’est pas bon de s’attirer les foudres d’un géant sur les plans économiques et militaires.

Et ce même si le gouvernement américain remet en doute la légitimité du président?

C’est une logique de communication. On ne va pas se fermer aux idées d’un individu ou d’un Etat parce qu’il se permet de dire certaines choses à propos de la légitimité ou non d’une élection. Ce qui est réel c’est que certainement les sorties des Etats-Unis sont consécutives à un travail de lobbying qui se fait à l’extérieur par des Camerounais qui ont intérêt certainement à voir le régime basculer ou alors une dégénérescence du système politique. Ce qui est vrai c’est que le président Paul Biya reste cohérent dans sa diplomatie, celle qui voudrait justement résoudre les problèmes par la négociation. Encore que c’est un positionnement très important au vu de l’actualité dans le monde où des ambassades sont saccagées, où des délégations camerounaises sont stoppées comme ce qui s’est passé à Londres. Donc il y a toute une série d’actions qui peut créer des crispations dans les relations entre le Cameroun et les Etats-Unis, donc il était sage et habile et même intéressant de laisser venir Tibor Nagy pour qu’il parle et le président de la République lui donne aussi la réponse des autorités camerounaises au lieu de se livrer à des sorties médiatiques qui, parfois, entraînent un débat de sourds. Je pense que c’est une position relativement sage.

Quelle appréciation faites-vous, en tant qu’expert, des relations entre les Etats-Unis et le Cameroun à l’heure où Washington a réduit leur aide militaire au Cameroun?

Les relations entre le Cameroun et les Etats-Unis sont des relations qui évoluent régulièrement en dents de scie et qui, parfois aussi, dépendent du chef de la Maison blanche, parce que aujourd’hui le contexte voudrait qu’on fustige le régime de Yaoundé de ne pas respecter les droits de l’Homme, de mener une série d’actions qui, quelque part, ne vont pas dans le sens de la démocratie; mais ce type de problèmes naît lorsqu’on n’écoute pas une partie, comme ce qui est en train de se faire. Peut-être qu’il y a des contacts informels entre l’administration américaine et l’administration de Yaoundé mais les relations entre les deux pays évoluent souvent en fonction des enjeux internationaux, des problématiques telles que la démocratie et les droits de l’Homme.

Je vais vous prendre quelques cas dans l’histoire. A partir de 90, il y a eu quelques moments de crispation entre la diplomatie américaine et la diplomatie camerounaise sur des questions de démocratisation et de droits de l’Homme. Or dans les années 2000, il y a eu une espèce de reconnexion entre les deux administrations du fait qu’il y ait eu de nouveaux enjeux dans le Golfe de Guinée. Les frappes du 11 septembre avaient reconfiguré la projection des Etats-Unis au Moyen-Orient et ils ont pensé qu’exploiter le pétrole du Golfe de Guinée offrirait plus de sécurité dans la livraison et ils se sont reconnectés. Vous avez vu l’influence de la Maison blanche dans les accords de Greentree qui mettent un terme au conflit entre le Cameroun et le Nigeria. Aujourd’hui, il y a une série de forces, je ne dirai pas occultes, qui travaillent dans l’ombre, vous avez suivi l’affaire Sorros sur la tentative de déstabilisation du Cameroun, heureusement que les autorités camerounaises avaient été assez vigilantes. Vous connaissez le contexte actuel, tous ceux qui ont suscité les soulèvements ou l’insurrection dans la zone anglophone… Donc, il y a une série de choses qui amènent les Etats-Unis et le Cameroun à ne plus accorder leurs violons mais comme la diplomatie est souvent une façon sage de résoudre les problèmes, je pense que cette visite est opportune pour permettre aux différents acteurs qui se sentent crispés de s’expliquer.

Certains ont vu en la venue de M. Nagy une certaine fin du régime de Paul Biya. Une analyse pertinente selon vous?

Présager la fin c’est un peu, je ne vais pas dire mettre les charrues avant les bœufs, mais je pense qu’il est ici pour résoudre une problématique qui semble crisper les relations entre les deux pays. Vous ne l’imaginez pas en train de venir mettre un terme au régime de Yaoundé. Comment? En venant avec une armée ou bien? Je pense qu’il y a une causerie entre ces hommes d’Etat qui permettra de mettre les pendules à l’heure des deux côtés; parce qu’en réalité sonner le glas d’un régime, surtout un régime comme celui de Yaoundé, demande beaucoup, je pense.

La crise anglophone constitue l’un des sujets que Tibor Nagy et le président de la République devaient aborder. Pensez-vous que le gouvernement camerounais puisse être intéressé par une ingérence des Etats Unis?

Je pense qu’au nom du principe du droit d’ingérence humanitaire, l’administration américaine peut se prévaloir la prérogative d’action de s’ingérer dans les questions surtout lorsqu’elle estime que beaucoup de choses ne sont pas faites pour garantir la protection des civils. Or dans ce cas, ce n’est pas l’Etat qui est à l’origine de la crise anglophone. L’Etat, en tant qu’un Etat souverain, réagit face à des forces insurrectionnelles qui ont inspiré ces forces qui sont même en train de muter en banditisme. Donc fondamentalement, le pouvoir de Yaoundé pourrait peut-être orienter les négociations vers l’octroi des moyens pour résoudre ce problème de banditisme; mais l’ingérence américaine sur la question, je pense qu’elle est inspirée du travail effectué par certaines forces tapies dans l’ombre qui voudrait susciter l’intervention d’une force étrangère au Cameroun.

La question anglophone est cependant une question tout à fait légitime qui pourrait concerner toutes les parties du Cameroun. La vérité c’est que l’orientation insurrectionnelle a des forces configurationnistes qui ont certainement suscité tout cela. Vous connaissez les révélations des dernières arrestations au Cameroun qui ont montré que certaines personnes du gouvernement auraient quelque part financé ces « ambazoniens ». Vous comprenez que la cause n’est plus fondamentalement indépendantiste mais c’est une cause portée par des personnes qui ne sont attirées que par le gain. La causerie entre les deux personnalités va permettre au président Paul Biya de présenter ce que le Cameroun pense de cette situation.



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