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Eglises dites de réveil au Cameroun: M. René Sadi Tolérance administrative ou simple man uvre de distraction

Par Narcis Bangmo, éducateur au développement

La loi n°90/53 du 19 décembre 1990 portant sur la liberté d’association et celle n° 99/011 du 20 juillet 1999 modifiant et complétant certaines dispositions de la loi n° 90/053 du 19 décembre 1990, mettaient les églises sous le régime de l’autorisation auprès du ministère compétent en la matière qui, en l’état, est le Ministère de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation. Actuellement, seule une quarantaine d’églises ont une autorisation légale d’ouverture et d’exercice, ce qui curieusement n’a rien à voir (pour être modeste) avec les centaines d’églises qu’on peut dénombrer sur l’ensemble du triangle national. Le gap est tellement si profond, les nuisances sonores, sociales, économiques sont tellement légions que chacun de nous devrait se sentir interpellé.

Les églises dites nouvelles et les « voyous de la parole » qui les incarnent
Le fonctionnement des églises, ces 20 dernières années, mérite que l’on s’y attarde en profondeur. Point n’est besoin d’être une exégèse du droit pour se rendre à l’évidence que la loi n’est pas respectée. Les églises, notamment celles dites de réveil ont germé comme des champignons dans tous les coins et recoins des rues, de villes comme de campagnes. Même les maisons de familles n’ont pas résisté à la tentation de se muer en temple du Seigneur où les nouveaux foïstes, grands « voyous de parole » pour la plupart, se jouent de la misère des populations à qui ils promettent le miracle. Qui veut un travail, un concours dans une grande école, un poste au gouvernement., un seul remède : la prière non pas dans vos églises traditionnelles respectives, mais exclusivement chez les nouveaux maitres de la foi, véritables bonbons pasteurs à l’ivoirienne. A la question de savoir pourquoi vos prières ne portent pas, ils vous répondent : venez prier avec nous, vos pasteurs et prêtres ne connaissent pas Dieu, ils servent le démon. Nous avons fait l’exercice de demander à un ami, avec qui nous discutions avant d’écrire cette tribune, la question de savoir comment on devenait pasteur au Cameroun, il a répondu en nous faisant un pied de nez, que le pasteur, c’est celui-là qui a reçu le Saint Esprit. Moralité, le laveur de voiture du coin qui participe déjà à sa manière à la dynamisation et à la relance de l’économie en payant son impôt libératoire, peut à la suite d’un rêve (J’ai reçu le Seigneur cette nuit!) devenir pasteur. Ce qui du point de vue strict de la Bible n’est pas faux. Mais il se passe qu’aujourd’hui, le pasteur n’est plus seulement celui qui intercède pour les fidèles auprès de Dieu, mais celui qui s’implique au quotidien en tant que haute autorité morale dans la construction nationale du vivre ensemble, dans l’acceptation de toutes les autres obédiences religieuses comme il est de notoriété publique dans un pays laïque comme le nôtre. Vu sous cet angle, il va falloir un peu plus qu’un « laveur de voiture », quelqu’un qui a la maitrise des sciences sociales en plus des connaissances théologiques évidentes. Penser que l’église et les hommes qui l’incarnent sont à l’image même de la société camerounaise tout entière ne serait pas excessif. Cependant, l’imposture d’où qu’elle vienne est dangereuse pour nos sociétés encore en construction et donc très fragiles.

L’arnaque comme principe fondateur
Les églises sont devenues des comptoirs de commerce où on vend tout et on achète tout. Vous voulez la bénédiction, vous voulez conserver un strapontin, devenir riche sans faire des affaires, réussir à un examen même sans efforts, vous devez en payer le prix fort, malgré l’utopie du désenchantement auquel vous risquez de ne pas échapper. Impossible de ramener de l’eau chez vous si vous voulez la bénir, l’eau se vend à l’église à un prix à tout le moins exorbitant. Le culte de la personnalité n’est pas du reste, le révérend docteur pasteur, c’est le Dieu vivant in live. Si vous êtes un bon fidèle eh bien!, vendez tout, donnez l’argent au pasteur et vous irez au Paradis. Quatre, cinq, six collectes de fond au bas mot, sont à l’ordre du jour chaque jour et à chaque messe ou culte, selon qu’on soit transfuge de l’Eglise Catholique Romaine où des églises protestantes. Il faut cotiser pour l’I-PAD du pasteur qui n’est pas sans téléphone, pour la nouvelle voiture du pasteur, pour ses toges (vestes) qui prennent déjà un coup de vieux. Ces nouveaux « magiciens du verbe » qu’on trouve à la tête des églises n’ont rien à voir avec la théologie de l’humilité qu’ils imposent à leurs fidèles pour mieux les rançonner. Ils sont plus frais que des diplomates, on dirait des mannequins en plein défilé de mode. Le père Jean-Benoît Casterman, au cours d’une de ses tournées au Cameroun, s’était offusqué du fait que son église n’ait pas toujours compris qu’il n’y a pas de honte à faire du prosélytisme de proximité, comme seuls savent le faire les témoins de Jéhovah. Pour lui, c’était la solution miracle pour mieux faire face à l’hypermédiatisation de ces églises, qui vont dans des radios pour mieux gagner les c urs des auditeurs. Il (le Père) semblait ainsi reconnaitre l’échec de son église et sa responsabilité dans le suivi et l’accompagnement dans la foi des fidèles, qui préfère acheter leurs rêves à ces grands marchands d’illusions sans foi ni loi que sont les pasteurs de certaines églises de réveil.

Le jeu trouble de l’administration
Le carriérisme est la règle d’or dans toutes les administrations et les églises n’y échappent pas. Tout le monde est archevêque, général de l’armée du Seigneur, pasteur hors échelle et de classe exceptionnelle, au nez et à la barbe de l’autorité administrative dont la seule mission essentielle semble être de maintenir le régime au pouvoir en interdisant toute velléité de regroupement pour quelque raison que ce soit. Le sous-préfet de Yaoundé premier qui a pris sur lui d’interdire en toute illégalité l’une des réunions d’un parti de l’opposition, le MRC en l’occurrence, a été nommé préfet des hauts plateaux, le département d’origine de Maurice Kamto, patron du MRC. Il serait légitimement fondé de penser que la seule raison d’évaluation positive des fonctionnaires et autres agents de l’Etat réside dans le musèlement de l’opposition et de la société civile, pour maintenir rubis sur ongle le système en place. Le laisser-aller observé dans les « églises de l’ambiance », sonne donc comme un abandon, mieux une distraction face aux échecs répétés, dans la résolution des vrais problèmes du quotidien. La religion est le cheval de Troie des autorités, un endormissement des facultés intellectuelles, un véritable opium pour le peuple, qui n’y trouvera jamais les emplois tant recherchés, pour la simple raison qu’une église, par définition, n’est pas une entreprise au sens économique du terme. Il est important, même quand on jouit de toute la légalité et de la légitimité de nominations aux emplois civils et militaires, de ne jamais perdre de vue que la loi a un côté moral qui, lorsqu’il n’est pas pris en compte, peut faire le lit de nombreuses dérives dans tous les pans de la vie de la nation. Le problème du Cameroun, il nous semble, ne se trouve pas du côté de ceux-là qui veulent légitimement accéder au fauteuil présidentiel, mais de ceux qui sont victimes de frustrations, parce qu’ils n’ont rien à manger pendant que les caisses de l’Etat se vident, ceux-là qui ne peuvent pas dormir parce que les églises font un tapage à hauts parleurs aux heures indues, au mépris de la règlementation. Combien de familles ont-elles vu leurs membres quitter le toit sous le fallacieux prétexte qu’ils ont donné « leur vie » au Seigneur? Combien de ménages se sont brisés parce que l’un des conjoints, le mari en l’occurrence, ne veut pas rejoindre sa femme dans ses nouvelles envolées spirituelles ? Que faudrait-il encore rajouter afin que les pouvoirs publics s’en émeuvent ? Le laxisme observé dans la régulation de ce secteur n’est pas l’apanage exclusif du MINATD, reconnaissons-le. Il faut aussi interroger la qualité des fidèles et des gourous qui se recrutent dans les sphères insoupçonnées du pouvoir. Il n’y qu’à voir le nombre de voitures immatriculées Corps Administratif (CA) dans les parkings des églises pour s’en faire une idée. Certains pasteurs vont jusqu’à en appeler explicitement aux ouailles à voter pour un candidat au grand mépris de la loi qui régit les associations de ce type au Cameroun. Ceux qui conditionnent l’aide au respect des libertés individuelles et collectives, notamment celles relatives à la liberté de culte, savent très bien que le désordre qu’on vit au Cameroun ne peut être accepté nulle part. Nos libertés n’ont de sens et ne sont réellement garanties que lorsqu’elles s’expriment dans le strict respect de celles des autres. « La discipline est d’ailleurs la seule liberté qui soit douce. »

L’Eglise, un acteur majeur du développement
L’Eglise nouvelle, dans son organisation et son fonctionnement mérite une purge sévère de la part des pouvoirs publics, sinon on fonce tout droit vers une crise sociétale aigue. Dans un pays sérieux tout le monde ne peut pas devenir Pasteur, malgré la liberté de culte. Il faudrait conditionner, pour des raisons déjà évoquées plus haut, l’ouverture d’une église à la formation en théologie et en science sociale des promoteurs qui ne sont plus des hommes de Dieu, mais de véritables business man. Cette mesure me diriez-vous et avec raison, ne sera en rien un gage absolu de donne foi et de moralité certaine des Hommes d’Eglises, mais elle aura au moins le mérite d’établir un profil clair et une traçabilité dans l’action. Il est important pour chacun de nous en tant que citoyen de rester lucide et surtout de garder l’esprit de discernement. Il y a encore une partie, bien qu’infime, d’églises qui remplit une mission citoyenne. Celles-ci méritent d’être protégées des « vautours », elles qui ont compris depuis des lustres que l’Eglise est un exutoire, ce haut lieu de la moralité qui libère de tous les fardeaux, qui enseigne la maitrise de soi, l’amour pour le prochain, le respect des valeurs et bien d’autres choses que l’argent et les « belles femmes », qui nous poussent vers des vices, véritables gangrènes de notre société. L’Eglise ne saurait être perçue sous le seul prisme de l’ « engourdissement des facultés intellectuelles, à la manière d’une drogue », mais comme un outil d’aide morale à l’oubli facile de nos transgressions, à une capacité de résilience d’exception, pour une prompte réinsertion sociale. C’est ici justement que l’Etat est interpellé pour remettre rapidement de l’ordre avant qu’il ne se fasse trop tard, car le désordre observé décourage et révolte ceux qui ont encore la vocation, ceux qui ont sacrifié et abandonné beaucoup d’années de leur vie au sacerdoce, pour sauver les âmes perdues dans le strict respect des lois divines et sociales. Les corrélations positives entre la déconstruction spirituelle et l’ensemble des mots qui minent notre société d’aujourd’hui ne sont peut-être pas visibles à l’ il nu, mais il faudrait bien y prendre garde. Toutes ces églises qui soutiennent l’Etat dans ses missions régaliennes d’éducation de santé et donc de lutte contre la pauvreté à travers la construction d’écoles, méritent de la part des Institutions de la République qu’on les soutienne au moins, en séparant l’ivraie du bon grain, car comme dit l’adage, une dent malade peut pourrir toute la bouche.

Narcis Bangmo, éducateur au développement
N. B.)/n
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