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En attendant que les choses changent

Par Yanick Kemayou

On quitte nos familles en leur promettant monts et merveilles. Ici, ils nous prennent les merveilles et nous laissent avec des monts de peines. En amont, les plus chanceux s’en sortent, survivent en vivant une vie aussi réelle que celle des personnages enchainés dans la Matrix. En aval, d’autres finissent dans des étangs et des égouts, comme ceux-là même que la Matrix régurgite. Mais eux, les nôtres qui finissent dans des étangs comme celui du Parc de Brême, sont retrouvés sans vie. Car notre réalité est pire que la Matrix.

Donc si Morpheus venait à me proposer ses pilules bleue et rouge, je prendrais du vermeil ; car tellement vif est le rouge du sang de ceux-là qu’on perd, tellement vive est ma soif de comprendre nos déboires. Longtemps avant que je ne passe des nuits blanches en école doctorale à me tordre le crâne sur des problèmes de causalité, le Mérovingien de la Matrix m’avait déjà appris qu’«il y a une seule et unique constante. Une seule règle d’or, une seule et unique vérité absolue, la causalité. Action ? – réaction. Cause ? – effet.» Donc quand la nouvelle d’un Camerounais de plus retrouvé mort dans des circonstances bizarres et non élucidées en Allemagne m’a atteint, je n’ai pu m’empêcher de poser la question de la causalité.

Ce qui suit est un peu long, peut-être trop long même, pour une ère rythmée par des messages à 140 caractères et des grammes de pixel filtrés. Je vais donc aller droit au but. Si le Mérovingien de la Matrix a raison qu’un effet suit une cause, si finir en pâture pour la faune d’un étang est l’effet d’une cause, alors selon moi la cause des tragédies humaines qui rythment le quotidien des jeunes, qui optent pour l’émigration, se trouve dans la faillite des institutions Camerounaises.

Combien sont-ils dans les agences de microfinances et de transfert d’argent avec des Bac+5 qui essaient de joindre les deux bouts en s’éreintant chaque jour de 7h30 à 18h voire, 20h pour 80.000 F FCA le mois ? Combien ai-je croisé sur mon chemin qui en dépit d’un DEA obtenu dans nos universités Camerounaises ont quand même décidé de tenter l’aventure de l’occident et aujourd’hui font de la manutention de 22h à 6h dans des usines européennes pour la famille restée au pays ? J’ai même rencontré des ingénieurs agricoles, major de leur promotion mais qui ont fini par quitter le pays par manque de perspective. Et que dire de mon camarade de lycée qui a bravé avec succès les bancs des universités de Yaoundé I et de Buéa ? Mais qui la dernière fois que nous nous sommes parlés m’annonçait se lancer dans le commerce au Marché Mokolo, après avoir enseigné deux trimestres dans un établissement à l’Est du pays sans percevoir le moindre sou. Des exemples comme cela nous en avons certainement tous près de nous, des jeunes à qui on a volé le rêve. Dans ma critique du 20 mai dernier, je parlais d’une jeunesse en mosaïque de rêves brisés et de destins bafoués. Nos institutions y sont-elles pour quelque chose ?

Quand dans une famille il y a un enfant impoli, les voisins du quartier disent: «Celui-là c’est un petit délinquant!» L’enfant impoli et irrespectueux est la cible des railleries et les proches compatissent même avec les parents concernés. Mais si une grande partie des rejetons d’une famille donnée se fait négativement remarquer, alors les voisins disent: «Les enfants de la famille X sont tous des bandits !» On associe donc leur échec à leur famille, c’est-à-dire à l’institution qui était censée les encadrer. Voilà donc pourquoi les institutions Camerounaises devront assumer leur rôle dans les tragédies humaines qui rythment le quotidien des jeunes, qui ont opté pour l’émigration et cela trop souvent par nécessité. Elles ont échoué dans l’encadrement d’une jeunesse pour laquelle elles sont responsables. En droit, ceci serait l’équivalent d’une violation du devoir d’entretien et d’éducation. Vous me direz que ce ne sont point des mineurs que nos institutions poussent à l’exil. C’est vrai. Aussi vrai que nous sommes tous des filles et fils de la Nation.

Oui, je les vois venir. Ceux-là qui me reprocheront de faire un injuste procès à nos institutions. Car les défaillances menant à ces tragédies sont privées et individuelles. Venez, prenez place, et qu’on se parle ; qu’on se parle avec les faits et non les émotions. Car comme le dit l’architecte de la Matrix, l’émotion «rend déjà aveugle aux vérités les plus simples et les plus évidentes.»

Dans nos institutions ça parle beaucoup d’émergence. Hier encore, dans le cadre de la Commission de Coordination Universitaire, le ministère de l’enseignement supérieur laissait savoir : « les universités doivent avoir leurs propres revenus. Ça se passe dans la plupart des pays émergents comme le Brésil, l’Argentine, l’Inde, la Chine où les universités produisent des recettes. » On se compare donc, par exemple, à la Chine.

En Chine, dans le cadre du plan quinquennal actuel, les salaires minimums sont revus à la hausse d’en moyenne 13% chaque année ! Oui, chez nous aussi le Smig a augmenté de 30%. après six ans de disette. Au Cameroun, selon Afrobarometer, 67% ont des difficultés, voire sont incapables de payer les soins médicaux dans des centres de santé. Quant à la Chine, elle vient de signer des contrats avec la Fondation Björn-Steiger pour se voir doter d’un système d’urgences médicales aux standards allemands. Selon Afrobarometer encore, 60% des Camerounais affirment que les décideurs qui commettent des crimes sont parfois impunis. Donc si l’épervier a une tête-chercheuse, elle est apparemment bien plus sélective que le programme anti-corruption chinois ; car le gouvernement chinois actuel bat des records de popularité grâce à sa lutte contre la corruption. Loin de moi l’idée d’idéaliser la Chine, elle a ses maux et pas des moindres. Vivre dans un pays où les scandales concernant les denrées alimentaires sont monnaie courante, éviter d’avaler la moindre goutte d’eau en se brossant les dents avec une eau courante contaminée aux résidus de métaux lourds, rentrer chez soi en soirée le visage qui brule pratiquement à cause de la pollution, je sais ce que c’est. Mais, l’optimisme qui m’entourait quand je vivais en Chine m’a marqué. Il ne me fallait point lire le China Daily pour me rendre compte des changements économiques se produisant. La foi des Chinois dans une amélioration de leur condition de vie, cet optimisme qui va de pair avec une réelle émergence, il est absent chez nous. Qu’on cesse donc de nous vendre le rêve d’une émergence des grandes déclarations. Selon une étude du PewResearchCenter, 70% des Chinois affirment que leur situation financière personnelle s’est améliorée pendant les cinq dernières années. Les Camerounais peuvent-ils en dire autant ?

Bref, tout cela pour dire que j’accuse nos institutions de ne pas assumer leurs responsabilités envers les fils et les filles de la Nation.

En attendant que les choses changent, qu’on fasse l’émergence au lieu de parler de l’émergence, en attendant de vivre le même optimisme que j’ai vécu en Chine au Cameroun, en attendant que les miens cessent de finir dans des étangs de parc, je repense aux vers de Birago Diop. J’y repense de toute ma force, avec tout mon esprit, car comme l’illustre si bien la scène du garçon à la cuillère dans Matrix, il s’agit de se « concentrer pour faire éclater la vérité : la cuillère n’existe pas. » Tout ce qui compte c’est la force de l’esprit. Donc je relis Birago Diop et j’y crois de tout mon esprit.

«Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres
La voix du feu s’entend,
Entends la voix de l’eau.
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglots :

(.)

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le sein de la femme,
Ils sont dans l’enfant qui vagit
Et dans le tison qui s’enflamme.
Les morts ne sont pas sous la terre :
Ils sont dans le feu qui s’éteint,
Ils sont dans les herbes qui pleurent,
Ils sont dans le rocher qui geint,
Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
Les morts ne sont pas morts.»

Yanick Kemayou
y-kritiks.com )/n


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