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En Roumanie, une lueur d’espoir pour des joyaux architecturaux menacés

Ils ont accueilli des têtes couronnées et fait la fierté de la Roumanie pendant des siècles avant d’être laissés à l’abandon. Aujourd’hui, de jeunes amoureux du patrimoine se démènent pour sauver ces joyaux architecturaux rongés par le temps.

Casque de protection vissé sur la tête, Oana Chirila s’affaire dans la grande salle voûtée, jadis somptueuse, située au coeur des thermes impériaux de Baile Herculane, une verte cité du sud du pays, proche de la Serbie et la Bulgarie.

Avec une dizaine de jeunes, étudiants en architecture comme elle, Oana a lancé un projet pour redonner vie à ce vaste ensemble construit entre 1883 et 1886 sous l’empire austro-hongrois et qui se dégrade à vue d’oeil, victime du désintérêt des autorités et d’une privatisation véreuse.

« Il faut commencer par des mesures urgentes pour écarter les risques et consolider le bâtiment », dit la jeune femme, qui espère que la mairie aidera à rassembler les 100.000 euros requis pour cette première étape, indispensable avant d’envisager une restauration.

Décrite par l’empereur François-Joseph Ier d’Autriche comme « la plus belle station balnéaire en Europe », Herculane était déjà prisée par les Romains dans l’Antiquité pour l’effet « miraculeux » de ses eaux thermales sulfureuses, raconte à l’AFP l’historien Dorin Balteanu.

Une légende locale veut que le demi-dieu Hercule se rendit un jour dans cette vallée où il se baigna et se reposa, donnant ainsi son nom à la cité, où trône en centre-ville une statue en bronze de ce héros romain.

Charmée par ce site pittoresque, l’impératrice Sissi y séjourna à plusieurs reprises dans les années 1880, aussi bien pour soigner ses rhumatismes que pour s’adonner à de longues balades.

– Effacer le passé ? –

Mais aujourd’hui, seules des plaques apposées sur les murs lézardés des thermes rappellent les cures de la famille impériale. Une trentaine de baignoires encastrées et jadis recouvertes de marbre rouge sont en morceaux, des tuyaux rouillés pendent au-dessus.

Sous le régime communiste, la station avait vu disparaître plusieurs de ses symboles, dont des statues des anciens rois de Roumanie, mais des touristes continuaient à y affluer, précise M. Balteanu.

En 2001, la vente pour une somme modique des plus beaux bâtiments à un homme d’affaires douteux, Iosif Armas, signait la condamnation d’Herculane à une phase supplémentaire de décrépitude.

Loin d’investir pour revitaliser la station, ce député social-démocrate semble avoir tout fait pour en effacer le passé, afin de pouvoir rebâtir du neuf. Une enquête est en cours et des procureurs ont inculpé plusieurs personnes, M. Armas pour détournement de fonds et un ancien maire pour corruption.

« C’est la tactique des promoteurs immobiliers: laisser les monuments se dégrader pour pouvoir ensuite intervenir », estime Maria Berza, experte en politiques culturelles.

Des milliers de joyaux architecturaux en Roumanie connaissent un tel sort, victimes de la convoitise de promoteurs sans scrupules et de la passivité – voire de la complicité – des autorités locales, dénoncent les militants du patrimoine.

Oana Chirila veut néanmoins garder espoir. « Ne rien faire est impensable. Si nous ne réussissons pas à sauver Herculane, une partie de notre identité sera perdue à jamais », dit-elle.

– « Belle au bois dormant » –

A l’autre bout du pays, au bord de la mer Noire (est), un monument emblématique du début du XXe siècle, le Casino de Constanta, s’écroule.

Erigé par un architecte d’origine suisse, Daniel Renard, ce bâtiment Art nouveau avait fait l’admiration du tsar Nicolas II de Russie lors d’une visite à Constanta en juin 1914.

Mais aujourd’hui l’édifice est investi par des pigeons qui y nichent sous le plafond béant ou sur les chandeliers, tandis que le sol en marbre ainsi que l’élégant escalier qui mène à l’étage sont parsemés d’excréments et de plumes.

« Depuis plus de dix ans, nous essayons de trouver une solution viable pour redonner à ce bâtiment sa splendeur d’antan », assure à l’AFP le maire de Constanta, Decebal Fagadau.

En 2007, le Casino a été donné en concession à une société israélienne. Quatre ans plus tard, le contrat a été résilié par la municipalité de Constanta sans qu’aucun sou n’ait été investi. L’ancien maire social-démocrate Radu Mazare, à l’origine de ce fiasco, est en fuite à Madagascar.

Alors que l’édifice est aujourd’hui au centre d’un contentieux entre la mairie et le gouvernement, une association regroupant de jeunes architectes roumains, Arché, a décidé d’intervenir pour le sauver. Cette ONG a obtenu que le lieu soit inscrit sur la liste des « sept sites les plus menacés » en 2018, rédigée par l’organisation de défense du patrimoine Europa Nostra.

« Les experts européens proposeront à la mairie des solutions pour que le casino soit restauré », indique à l’AFP l’architecte Daniela Costea. En attendant, Arché y organise des concerts et des soirées de lecture pour encourager les habitants de la ville à se « réapproprier » cet édifice.

Si les années 1990, marquées par une spéculation immobilière sauvage, ont représenté un « désastre » pour les bâtiments historiques, Maria Berza se dit encouragée par la mobilisation récente du milieu associatif pour sauver cet héritage.

Selon elle, après avoir été traité comme « Cendrillon », le patrimoine architectural ressemble aujourd’hui à une « Belle au bois dormant, en passe de se réveiller ».

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