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Eseka, orpheline de la République du Cameroun

Par Abdelaziz Mounde

Comme le son éternel d’un tam-tam de Mbombog ou les boucles frénétiques de guitare de Jean Bikoko Aladin, virtuose de regrettée mémoire de la localité. Tous les reporters, dans le chorus d’une soirée de télévision, l’ont répété : « l’ensemble des victimes évacuées dans l’urgence à l’hôpital d’Eseka ont été transférées dans les hôpitaux de Yaoundé et de Douala ». Autrement dit, au Cameroun en 2016, en contrepoint des statistiques et classifications officielles de la carte sanitaire, il n’est pas possible de prendre en charge des blessés graves, des victimes d’une catastrophe ferroviaire ou d’un quelconque péril dans l’hôpital d’un chef-lieu de département, celui, en l’occurrence, du Nyong-et-Kellé, dans la province du Centre.

Alors, il faut imaginer le quotidien de ces populations, au pied d’une colline, Hioka Pondol, dite colline de Pondol, d’où fut tirée le nom de la ville. Ces femmes et enfants de Bogso, Bonbe, Djogob, Limoug, entre autres quartiers et chefferies de cette ville d’histoire et de mémoire, au martyre encore frais de la quête d’indépendance, qui font les frais d’un plateau technique de l’âge de la pierre polie. Il faut se mettre, un instant, dans l’esprit des braves agriculteurs, conducteurs de motos, grappe de paysans de Lihog, Lipombe, Mahomey ou Nguibassal, pour entrevoir mille souffrances du quotidien dans cette ville-patinoire de boue en saison de pluie, quand survient une maladie ou un accident. Sans moyens, l’horizon de Yaoundé, ville qui concentre les structures de santé à peu près viables, s’obscurcit. Comme dans les écoles, on manque du « b-a ba » des urgences, de soins de qualité, d’un équipement viable. Misères et désolation !

Aux croûtes de bitumes, reflet d’une voirie urbaine délabrée, survivance de routes coloniales et à la rareté des infrastructures, s’ajoute ainsi l’indigence d’un hôpital aussi désert que la tombe du grand Ruben Um Nyobé, héros de la Nation. Celui dont la tombe n’est sauvée une fois par an de l’envahissement des herbes que par l’ardeur des militants de l’Upc et de groupes de jeunes en pèlerinage.

On n’est plus en 1952, lors du deuxième congrès qui porta Felix-Roland Moumié, dans cette ville, à la présidence d’un des premiers partis africains. Ou même en septembre 58 quand, sous le feu roulant de la guerre de l’armée française au Cameroun, le napalm arrachait à la vie, des dignes fils du coin. Plus ce jour macabre où le corps de Um fut profané dans la cité par une soldatesque en furie. Mais, l’hôpital du coin est presque resté au même niveau, comme une horloge qui s’est arrêtée, sinon encore moindre qu’en ces années. On se croirait, dans la suite de ces ministres qui ont défilé, presque endimanchés, à l’hôpital d’Eseka, dans une description de la vie en brousse du passionnant roman Ngonda de Marie-Claire Matip, illustre fille de la localité, première femme d’Afrique Noire ayant publié un ouvrage.

En marge des enquêtes sur le drame d’Eseka, c’est à ces leçons de choses, ce constat de nos retards grondants tel un ciel nuageux, qu’ouvre grand nos yeux, aveuglés de belles chimères officielles, la catastrophe de vendredi dernier (21 octobre 2016, Ndlr). Sortons Eseka, après les wagons renversés du déraillement, de ces ravins de misère et du moyen-âge !


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