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Est du Tchad: l’état d’urgence pour répondre aux violences inquiète

L’instauration de l’état d’urgence dans l’est du Tchad décidée par le président Idriss Déby Itno n’apportera pas de solution au regain de tensions mortelles qui y opposent cultivateurs et éleveurs, et pourrait même envenimer la situation, selon experts et ONG.

Le gouvernement tchadien a instauré lundi ce régime d’exception dans les provinces du Sila et du Ouaddaï (est), théâtre d’affrontements entre cultivateurs et éleveurs arabes de plus en plus violents.

L’état d’urgence concerne également le Tibesti (nord est), province frontalière avec la Libye où opèrent orpailleurs illégaux et stationnent des groupes rebelles tchadiens.

Cette décision a été assortie d’une série de mesures visant à rétablir l’ordre, comme la fermeture des frontières avec le Soudan et la Libye, le déploiement de 5.000 membres des forces de sécurité, l’instauration d’un couvre-feu, l’interdiction de circuler à moto.

Dans l’est du Tchad, les tensions entre cultivateurs ouaddaïens et éleveurs nomades arabes existent depuis des années, mais se sont intensifiées. Mi-août, plus de 50 personnes sont mortes dans des affrontements dans la province du Sila.

Alors nombreux sont ceux qui ont salué la volonté affichée du président de s’investir directement.

« Cette décision du gouvernement vient à point nommé, ces mesures sont celles que nous avons demandées au pouvoir central pour éradiquer ces conflits », se réjouit Ouchar Tourgoudi, député du Ouaddaï et membre du parti au pouvoir.

Mais ils sont aussi nombreux à penser que l’Etat aurait dû en faire une priorité nationale avant que la situation ne s’envenime.

« C’est une bonne chose que l’Etat finisse par réagir, même si c’est tard », estime le fondateur du Mouvement citoyen pour la préservation des Libertés (MCPL) au Tchad, Jean-Bosco Manga. Selon lui, « la recrudescence des violences a atteint un niveau inquiétant à cause de la faiblesse et du manque de diligence de l’Etat ».

Pour les spécialistes et les observateurs sur le terrain, l’état d’urgence risque de n’avoir que peu d’effet sur les tensions mortelles, et pourrait, bien au contraire, les aggraver.

« L’état d’urgence donnera un pouvoir illimité aux forces de l’ordre dont les abus de pouvoir et les violations des droits de l’homme sont susceptibles de compliquer la situation », estime le président du Centre d’étude pour la prévention de l’extrémisme au Tchad, Ahmat Yacoub Dabio.

A la place, « il fallait renforcer la sécurité dissuasive en instaurant des postes de police dans tous les villages à grand risque » et en fixant « une stratégie de prévention des conflits » par le dialogue, ajoute-t-il.

– « Bavures » –

Un avis partagé par un officier supérieur de l’armée en poste dans la province du Ouaddaï, s’exprimant sous couvert de l’anonymat: « la région est vaste et nous ne sommes pas à l’abri d’éventuelles bavures », s’inquiète-t-il. « Le gouvernement a décidé l’état d’urgence, nous nous exécutons, mais est-ce-que cela va pour autant résoudre les conflits entre agriculteurs et éleveurs? », s’interroge-t-il.

Car les racines de ces affrontements sont multiples et anciennes pour certaines, explique à l’AFP Kelma Manatouma, chercheur spécialiste du Tchad à l’Université Paris-Nanterre.

Selon lui, la baisse du nombre de terres cultivables liée aux changements climatiques est la principale raison de ces conflits, modifiant notamment les couloirs de transhumance du bétail.

« Les mesures sécuritaires peuvent changer des choses, mais elles doivent venir en complément d’autres », estime le chercheur, pour qui « la question de la justice économique et sociale doit (être) centrale » et accompagner les populations face au changement climatique.

A ces tensions s’ajoute une dimension ethnique, selon lui. Les troupeaux appartiennent en grande majorité aux Zaghawa, l’ethnie du président Idriss Déby, expliquent les agriculteurs autochtones qui dénoncent l’impunité dont les éleveurs bénéficient lorsqu’un différend éclate.

– « Situation explosive » –

Une « situation explosive », selon M. Manatouma, à laquelle s’ajoute l’augmentation du nombre d’armes en circulation dans ces régions, venues des pays voisins en proie à de graves conflits armés, comme la Libye et le Soudan.

La fermeture des frontières, décrétée par l’état d’urgence, devrait pouvoir limiter la circulation des armes, estime le pouvoir.

Mais cette fermeture est également critiquée par les associations de droits de l’homme ou l’opposition. Les provinces du Sila et du Ouaddaï « s’approvisionnent essentiellement à partir du Soudan » pour les produits de première nécessité, « l’alimentation et les médicaments », explique à l’AFP le président de l’Union des démocrates pour le développement et le progrès (UDP, opposition) Max Kemkoye.

Jean-Bosco Manga, de l’ONG Mouvement citoyen de préservation des libertés (MCPL), pense également que la mesure « pourrait avoir des effets terribles sur l’économie locale, pour ces populations qui survivent déjà difficilement ».


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