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Etats-Unis: six procès, des jurés presque tous blancs. Est-ce bien légal ?

La Cour suprême des Etats-Unis examine mercredi un dossier criminel hors-norme: celui d’un homme noir jugé à six reprises pour le même crime, dont il se dit innocent, dans une procédure entachée par de lourds soupçons de racisme.

Le temple du droit américain ne va pas se prononcer sur la culpabilité de Curtis Flowers, 48 ans, dont 22 passés derrière les barreaux, ni même sur l’apparent acharnement de la justice à obtenir sa condamnation.

La haute cour doit dire si le procureur en charge du dossier a volontairement écarté les jurés noirs lors du dernier procès en 2010, à l’issue duquel il a été condamné à mort.

« Curtis Flowers a toujours été jugé par un jury entièrement blanc, ou quasiment, alors que les Afro-Américains représentent environ 50% de la population là où les crimes ont été commis », relève la journaliste Madeleine Baran, qui a fait connaître l’affaire au grand public dans le podcast « In the Dark ».

Avec une autre collègue de la radio publique APM, elle a passé un an à Winona, une bourgade du Mississippi, où l’affaire a débuté le matin du 16 juillet 1996 avec le meurtre de quatre personnes, froidement abattues dans un magasin de meubles.

Dans cet Etat du Sud, marqué par l’esclavage et la ségrégation raciale, « je n’ai rencontré qu’un seul Blanc qui pense que Curtis Flowers est innocent », raconte la journaliste à l’AFP. A l’inverse, les Noirs trouvent au minimum « qu’il y a des problèmes dans le dossier ».

Le jeune homme, qui avait brièvement travaillé dans le magasin, a été arrêté le 14 janvier 1997 après des témoignages le localisant près des lieux du crime. Depuis, il a été jugé à six reprises et a, à chaque fois, clamé son innocence.

« Six procès, c’est inhabituel », relève Madeleine Baran. En l’absence de données sur le sujet, elle a mené quelques recherches: « Je n’ai trouvé qu’un autre cas, d’une personne jugée à neuf reprises ».

Comment est-ce possible ?

Le droit américain interdit d’organiser un nouveau procès quand un accusé a été acquitté. Mais Curtis Flowers n’a jamais été blanchi: ses trois premiers procès se sont conclus sur des reconnaissances de culpabilité, avant d’être annulés en appel pour des vices de procédure. Les deux suivants n’ont pas débouché sur un verdict, faute d’unanimité parmi les jurés.

– « Méfiance »-

Orientée vers ce fait-divers par le courriel d’une auditrice, Madeleine Baran s’y est immédiatement intéressée, car il pose la question de « l’absence de contrôle sur les procureurs » des 50 Etats américains.

En effet, c’est le même procureur, le « district attorney » Doug Evans, qui a gardé la main sur l’ensemble de l’accusation. Elu par les habitants de son comté, il est inamovible, à moins de perdre un scrutin. Or, depuis 1991, il a été réélu sans discontinuer.

Pourtant, les trois premiers procès de Curtis Flowers ont été invalidés en raison de ses errements. Dans le troisième procès, la Cour suprême du Mississippi a même – déjà – jugé qu’il avait discriminé les jurés noirs.

Madeleine Baran et ses collègues ont cherché à savoir s’il s’agissait d’un hasard et ont épluché l’ensemble des procès qu’il a supervisés au cours sa carrière, les listes de jurés, de révocations…

Selon leurs statistiques, Doug Evans a utilisé sa possibilité d’écarter des jurés à un rythme quatre fois et demi supérieur pour les Noirs que pour les Blancs. Leurs conclusions ont été intégrées à la procédure devant la Cour suprême.

« Doug Evans sait qu’il y a de nombreuses faiblesses dans son dossier », estime Ray Charles Carter, qui a défendu Curtis Flowers dans les quatre derniers procès. « C’est pour ça qu’il exclut les jurés noirs », plus enclins selon lui à la « méfiance » envers les autorités.

La Cour suprême américaine devrait rendre sa décision d’ici juin. « Si elle annule la condamnation de Curtis, le problème va juste se reposer à nouveau », souligne Madeleine Baran. « Même si elle juge que le procureur a violé la Constitution, il pourra toujours rejuger Curtis, qui pourra à nouveau faire appel… »

D’après Ray Charles Carter, c’est très probable, parce que Doug Evans « pense qu’il doit gagner ce procès, qu’une défaite entamerait sa légitimité dans sa communauté ».

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