Société › Kiosque

Extrême-Nord du Cameroun: Toutes les scènes sont à la sécurité

L’exigence sécuritaire dans certaines villes du département du Mayo Sava ne cesse de régenter les actions des forces de défense camerounaises. Tous les jours, il faut faire et refaire régner l’ordre

«Je ne voyagerai plus pour cette région tant que cette situation durera». Etrange serment d’une femme prise par l’émouvante tournure que prend son voyage pour Kousséri ce soir. A Gaglè ( à l’entrée de Maroua), le plus dur est devant ses trois enfants et elle†même. «A plus de 20 heures, toute entrée de véhicules et motos est interdite». Instruction des autorités administratives et militaires de la région. Dans les vagues de voyageurs à destination des confins de la région de l’Extreme†nord, beaucoup le savent. Mais parmi ceux qui déferlent ici, la litanie délétère ne tarit pas. Pas plus que la fine pluie qui arrose cet endroit utilement transformé en arrêt obligatoire pour tout véhicule en provenance de Garoua. Ce soir du 27 septembre 2014, la mesure entrée en vigueur depuis quelques mois s’est énormément renforcée. L’armée, chauffée à blanc par les nouvelles rapportées par des camarades du front, veille sur tout. Professionnellement. Surtout en encadrant les voyageurs les plus bruyants afin d’infléchir leur colère dans le sens d’une plus grande maîtrise.

Maroua si proche. si loin
En voiture, le centre-ville de Maroua est à dix minutes de Gaglè. De ce détail, on peut en sourire. Gaglè, à première vue, il n’y a rien d’extraordinaire. Juste des étals de viande de boeuf grillée, deux colonnes de Nimiers, une barrière. et surtout une présence. Celle d’un homme: le lieutenant Henri Tchounkeu Gainson. Arrivée des véhicules, mouvements de personnes. Aucun détail n’échappe à son regard acéré. Lui qui patrouille à ce point stratégique depuis trois mois. Il n’a pas son pareil pour repérer ce qui reste invisible pour les autres. «Vous pouvez dormir dans vos voitures ou vous allonger sur le goudron et vous partirez demain matin pour vos agences de voyages respectives», murmure†t†il devant une poignée d’hommes. Le lieutenant et ses nombreux hommes ont pour mission de «faire régner l’ordre par tous les moyens». Ces derniers temps, «il nous a été demandé de durcir la mesure du gouverneur», affirme†t†il.

Mora, la mort dans l’âme
D’aucuns ne reconnaîtraient pas cette ville, vieille de près de deux siècles. Bien sûr, le format du chef†lieu du Mayo Sava n’a pas beaucoup évolué depuis environ une dizaine d’années. Rien n’a varié dans le décor en réalité. Ces jours†ci, c’est le soleil qui brûle avec insistance les rues peuplées de commerçants. Dans la nuit, ce sont les rues grouillant des mêmes allées et venues, dominés par les cliquetis des armes militaires. Aux confins de cette ville de pierres, les foules fuient au lieu de marcher. A la vérité, à l’heure du «couvre†feu», tout s’arrête. Les commerçants étourdis aux angles des carrefours s’empressent de ranger leurs marchandises. A partir de 20 heures, Mora «meurt». L’armée prend le contrôle de la cité juste après. L’un des signes les plus évidents est la fermeture de l’unique lieu d’ambiance du centre†ville. Aussi, il n’en reste pas moins que cela donne soudain un nouveau ton à la vie et envoie un message devenu habituel au fil du temps. Il s’agit de celui à la mode ici: «20 heures, cales chez toi». Imposer la sécurité, c’est circonscrire les sorties nocturnes même si en journée aussi les militaires ne raccrochent pas leurs armes. La surveillance se renforce tous les jours sur la voie publique et le contexte ne se prête pas aux requêtes du type «je voudrai aller voir mon ami». Selon Migné Pierre Ivan, le sous-préfet de Mora, «cette mesure vise non seulement les actes criminels, mais aussi et surtout elle doit être considérée comme protectrice que comme espionne». De là, on comprend que pour l’autorité administrative, il est urgent d’opter pour une telle mesure et d’ignorer le revers de la médaille, c’est†à†dire le respect des droits de l’homme.

Tokombéré, le treillis au carré
La première chose que l’on éprouve en arrivant dans l’arrondissement d’origine de Cavaye Yéguié Djibril, l’actuel président de l’Assemblée nationale (PAN) du Cameroun, c’est un grand étonnement. Les habitants de cette petite ville du sud-ouest du département du Mayo Sava sont sensibles. Ils défendent les choses qu’ils aiment. Dans l’esprit des classes moyennes, le nom du PAN est habituellement associé aux exigences de sécurité. Aussi, n’est-il pas difficile de se faire une idée de la situation dans cette localité. Ce qui s’y passe n’est pas seulement une histoire de protection de la résidence du PAN et de man uvres axées sur sa sécurité. Contre Boko Haram, le fond de la démarche est partout le même: «ne pas être dehors à plus de 20 heures et surtout pas avant 05 heures du matin, montrer patte blanche à l’entrée comme à la sortie de la ville; le tout doublé d’une interdiction formelle de jouer de la musique dans les espaces publics». A Tokombéré, presque tout endroit est occupé par au moins un militaire armé. L’envergure du déploiement des éléments des forces de défense, explique†ton, est corollaire de l’importance accordée à la lutte contre Boko Haram.

Kolofata au pas
Et si un jour Kolofata retrouvait définitivement la sécurité? Pour certains citoyens camerounais †les plus téméraires évidemment cette seule perspective balaie désormais le pessimisme. «C’est ici me semble†t†il le plus grand front», résume un officier camerounais. Depuis la violente attaque de juillet dernier, l’armée n’a pas abandonné son objectif ultime: «préserver l’intégrité territoriale». Ainsi, bien que l’économie vivote dans cette ville, les besoins en hommes et matériels militaires se sont accrus. A en croire Nathalie Mbouzié, «ces besoins continuent d’augmenter parce que toute la difficulté est d’établir formellement qui est camerounais et qui ne l’est pas». Mais, il y plus inquiétant encore dans cette situation que décrit cette étudiante camerounaise arrivée ici dans le cadre d’un travail universitaire sur les mouvements de personnes en zones de conflits. Tous les trafics inavouables y ont cours. Un militaire parle même d’«un grand trou noir dans lequel un nouvel acte peut se jouer à tout moment». Par-delà, la sécurité ne passe pas pour un pari démodé. D’autant plus que les rumeurs, les versions et les sources d’informations ici se sont multipliées depuis l’attaque du domicile d’Amadou Ali. En réalité, plus que vers une improbable «version officielle» liée à cette attaque, c’est plutôt vers de nouvelles ambitions et motivations qu’il faut aller chercher l’omniprésence de l’armée camerounaise dans coins et recoins de Kolofata. Tant il est vrain que le discours sur la présumée implication des fils d’ici a fait des dégâts sur le plan de l’harmonisation stratégique.

Amchidé.vidée
En allant voir du côté de cette ville qui est la plus proche du Nigéria, on se fait une idée plus précise de l’état psychologique des populations camerounaises. Ici, on ne cesse de citer les scandales sur la crise des valeurs induite par les incursions de Boko Haram. De l’avis d’un haut gradé du Bir, «la trace qu’a laissée la secte est terrible. Il faut refaire la vie ici. Les nationaux se sentent à l’étroit chez eux; ce qui n’est pas bon du tout». A ce court aperçu, il faut ajouter que ces temps†ci, une nouvelle guerre fait rage. Surtout dans les quartiers nord de la ville où poussent de nouvelles étoiles du banditisme et d’espionnage de Boko Haram. «De jeunes enfants et des femmes à la solde de la secte viennent ici ou utilisent d’autres procédés pour renseigner l’ennemi sur nos positions», déclare un capitaine. Le 28 octobre 2014, un jeune a été cueilli après avoir entrepris de lorgner les man uvres militaires camerounaises à partir d’un pylône à Banki. De fait, les forces camerounaises placent leurs actions sous l’aiguillon d’une certitude: «il y a beaucoup à voir sur le plan de la sécurité ici».


Intégration)/n



À LA UNE


SondageSorry, there are no polls available at the moment.
Retour en haut
error: Contenu protégé