Société › Société

Cameroun: 25 juillet 2015, des survivants racontent les attentats de Maroua

Attentats de Maroua (c) Droits réservés

Plus de trois ans après les attentats perpétrés par Boko Haram à Maroua, dans la région de l’Extrême-Nord, des rescapés racontent les événements qui ont laissé des séquelles sur leurs corps et leur mental. Témoignages.

La première chose qui frappe lorsqu’on regarde Oumarou, c’est son œil droit, du moins ce qu’il en reste. Ensuite il y a sa démarche. Oumarou claudique légèrement et sa jambe gauche porte de grandes cicatrices. Bien sûr, l’homme a dû faire de grands efforts pour les montrer. Et sa main gauche alors, il y a longtemps qu’elle ne lui sert plus à rien. Oumarou porte à jamais les séquelles de l’attentat-kamikaze survenu à Maroua, dans son quartier, non loin de sa maison, le samedi 25 juillet 2015. Le deuxième enregistré au Cameroun après Fotokol.

Il n’oubliera «jamais» ce jour, ni la jeune fille à l’origine du drame. C’est qu’Oumarou était aux premières loges quand le pire est survenu et il est l’une des dernières personnes à avoir été en contact avec la jeune kamikaze.

«A l’époque, il y avait une salle de jeu ici et un bar là, se souvient-il, et j’étais assis juste dehors avec quelques six jeunes du quartier. Elle est arrivée ce jour-là comme une mendiante. Elle tenait une petite assiette dans sa main».

Cet ancien pensionnaire du Koït club de Maroua se rappelle que: «Nous étions assis avec quelques voisins. Un voisin l’a chassé, il se méfiait parce qu’on nous avait déjà dit que les filles de Boko Haram arrivaient souvent voilées donc les gens avaient vraiment peur. Elle s’est un peu avancée et elle est venue devant moi, elle m’a tendu l’assiette. Moi je n’avais rien mais quelqu’un lui a donné une pièce. Elle a fait semblant de s’éloigner dans la rue puis elle a fait demi-tour et elle est revenue vers le carrefour et là elle a enclenché la charge explosive.»

La scène se déroule dans l’après-midi et à ces moments-là le secteur est bondé de monde. Aujourd’hui encore, cela n’a pas changé, le quartier étant densément peuplé et très fréquenté. L’endroit a donc été choisi pour ce détail, afin de faire un maximum possible de victimes. «Il y avait du sang ici partout. On retrouvait des morceaux de chair humaine collés sur les murs et par terre. La jambe de la fille en question a été projetée devant notre maison [protégée par une barrière haute, Ndlr]. De nombreux voisins sont morts et d’autres ont été blessés», se souvient Oumarou.

Une vingtaine de personnes ont perdu la vie ce jour-là, dans un double attentat dont le second a eu lieu quelques kilomètres plus loin, au marché central de Maroua. Près de 79 blessés ont également été enregistrés. «C’était la première fois qu’on voyait autant de corps et de sang regroupés en seul lieu», raconte le journaliste Aminou Alioum. Il a assisté à tous ces évènements d’un autre genre et se souvient que des mesures sécuritaires drastiques avaient été adoptées dans la ville

«J’ai cru que c’est moi qui avait déclenché cette explosion»

 «J’étais assis dans ma boutique lorsqu’on a entendu l’explosion qui s’est produite au quartier Bamaré. Nous nous sommes tous placés chacun devant sa boutique et on regardait en direction du quartier d’où venait le bruit. J’ai dit à mes voisins que je pars regarder ce qui se passe là-bas. J’étais à peine sorti, que tout a explosé ici. Je suis tombé», raconte Abdouraman, commerçant au marché central de Maroua.

Il est l’une des victimes du deuxième attentat perpétré à Maroua en date du 17 juillet 2015, à quelques minutes d’intervalle. «J’ai pensé que j’avais piétiné une mine, que c’est moi qui ai déclenché cette explosion. J’étais par terre et je n’arrivais pas à me relever. J’ai crié à l’aide et des gens m’ont porté dehors. C’est là que j’ai vu l’état de ma jambe, elle était toute déchiquetée. On m’a amené à l’hôpital et j’ai subi une double amputation. J’ai passé plus de six mois interné

L’explosion a occasionné d’importants dégâts matériels, de nombreux blessés. Mais aussi des morts. Abdouraman se souvient de la triste disparition du propriétaire de la boutique face à la sienne. Celui-ci est décédé dans sa boutique au moment de l’explosion. Son fils aîné aussi. «On l’a retrouvé deux jours après sur les rouleaux de tissus. Son père a, quant à lui, été déchiqueté. Aujourd’hui, c’est le fils cadet qui a repris le commerce.»

«Dès qu’une fille entrais dans ma boutique, je fuyais»

 Aminou Alioum, un journaliste qui a vécu tous ces évènements, raconte la psychose et le traumatisme qui ont suivi ce jour funeste. Le marché central est resté fermé durant des semaines avant que les plus courageux ne viennent voir ce qu’ils restaient de leurs marchandises, rapporte-t-il. Lui-même n’y a plus remis les pieds jusqu’à ce mois d’avril 2019, d’autant plus qu’une mosquée a été construite à proximité, renforçant le «sentiment d’insécurité.

Abdouraman a gardé des séquelles psychologiques. «J’ai voulu m’installer ailleurs à ma sortie d’hôpital, mais il n’y avait pas moyen», lance-t-il ému. «On était tous apeurés. Personne ne se sentait en sécurité. J’avais toujours l’impression que le cauchemar pouvait recommencer et lorsqu’une fille entrais dans ma boutique pour acheter quelque chose, je lui disais seulement que je n’ai pas ça, je fuyais. J’avais peur de toutes les femmes parce que je ne savais pas d’où pouvait venir le danger. Il arrive encore des moments où je me sens comme cela».

-La grogne des rescapés-

Oumarou et Abdouraman gardent ces souvenirs enfouis en eux. Ils n’ont pas non plus oublié que le gouvernement ne leur a «rien donné». Même pas un franc, jurent-ils. Oumarou se souvient juste avoir bénéficié des soins gratuits à l’hôpital. Abdouraman, lui, a dû sortir l’argent de sa propre poche. «On a jamais reçu de soutien. Ceux qui n’avaient plus d’argent pour payer leurs soins quittaient l’hôpital. On avait envoyé des médicaments pour nous mais les infirmières les revendaient à d’autres patients et nous-mêmes on n’avait rien. Le gouverneur était venu nous voir, on le lui a dit mais il n’a rien fait. Même pour reconstruire nos boutiques, nous avons dû chercher notre argent et la municipalité nous demandait de payer nos places ou de partir».

Abdouraman s’est reconstruit. Bien sûr sa mercerie n’est plus aussi fournie qu’avant le drame, mais il «tient le coup».

À LA UNE
Sondage

Un candidat de l'opposition a-t-il une chance de gagner la présidentielle 2018 au Cameroun?

View Results

Loading ... Loading ...
Retour en haut
error: Contenu protégé