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Thierry Amougou: «Septennat des grandes opportunités», le Cameroun ne peut être une opportunité pour des investisseurs rationnels*

Thierry Amougou (c) Droits réservés

Un investisseur international lambda qui apprendra que le Cameroun est un pays où il peut avoir affaire à une justice militaire comme c’est en ce moment le cas du principal opposant politique au régime en place, décidera de ne pas y investir…

 

Une des grandes caractéristiques qui se dégagent de nos travaux sur la trajectoire sociopolitique camerounaise depuis 1982, est l’extrême plasticité du «Biyaïsme». La modalité lexicale de ce dernier se caractérise en effet par une inflation conceptuelle dont l’exubérance n’a de pareille que son absence de résultats tangibles dans l’amélioration de la vie des Camerounais et du statut du Cameroun dans l’échiquier politico-économique international. L’essor lexical du «Biyaïsme» est donc robuste et ne manque pas d’imagination. À la rigueur dans la gestion et la moralisation des comportements, ont succédé les grandes ambitions, battues en brèche très vite par les grandes réalisations elles-mêmes désormais déclassées par les grandes opportunités. Se concrétisent ainsi les dires d’un proverbe bantou suivant lequel mots et paroles prospèrent où fait défaut le concret. Cela étant, notre objectif, dans la mesure où le régime camerounais parle d’un septennat des grandes opportunités, est de mettre en évidence l’incohérence entre la notion «grandes opportunités» et le risque-pays négatif désormais au zénith du Cameroun. En d’autres termes, comment peut-on parler de grandes opportunités lorsque l’éventail des risques que présente le pays s’élargit sans cesse et fait désormais du Cameroun un très mauvais risque pour l’investisseur international?

 

  • Qu’est-ce que le risque-pays?

«Investir au Cameroun, Terre d’attractivités», est le titre d’une conférence internationale organisée les 17 et 18 mai 2016 par le gouvernement camerounais. À l’époque, nous trouvions déjà ce libellé problématique au sens où, autre caractéristique du «Biyaïsme», il affirmait l’attractivité du Cameroun comme une réalité pour les investisseurs internationaux au lieu d’organiser une réflexion sur les conditions de possibilités de faire du Cameroun un territoire attractif à l’investissement international. Le régime, en présentant d’emblée le triangle national comme un bon risque sans mise en exergue des paramètres qui fondent cela objectivement, décrétait en quelque sorte un risque-pays positif pour les Investissements Directs Etrangers (IDE). Mais qu’est-ce qu’un risque-pays?

Disons, pour faire simple, que pour un investisseur international, un pays est un environnement exogène par rapport à ses activités actuelles. Cet environnement est déterministe parce que l’investisseur ne peut le changer à court terme de son propre chef. C’est aussi un environnement multiple parce que composé d’une dimension sociale, démographique, politique, économique, financière, judiciaire, bancaire, monétaire, communicationnelle, sécuritaire, macroéconomique etc. Si nous considérons tous les pays du monde comme un ensemble représentant l’environnement international des affaires, alors la gestion des risques internationaux considère chaque pays comme un risque spécifique au sens d’environnement favorable ou non aux IDE. Un pays est donc un bon risque pour un investisseur si le retour qu’il espère théoriquement de son investissement, se transforme, en réalité, au moins en un évènement certain grâce à l’environnement du pays dans lequel il compte investir. En d’autres termes, c’est lorsqu’un pays, entendu comme environnement des affaires, n’ajoute pas de l’incertitude au retour escompté sur son investissement que ce pays est un bon risque par rapport à d’autres pays de même niveau de développement. C’est cela qui fonde l’attractivité économique dudit pays aux IDE. Il faut tout de même le signaler, certaines dictatures politiques très risquées sont aussi des endroits où l’investissement peut être très rentable étant donné qu’il n’y respectera pas les Droits de l’Homme, les droits de l’environnement, les droits des travailleurs et encore moins le paiement de taxes. Dans ce cas, l’investisseur joue à «la roulette russe» étant donné qu’il court de risque, soit de gagner plus qu’il ne le faut, soit de tout perdre si cela tourne mal avec la dictature en place. Raison pour laquelle, de façon générale, un paramètre important d’un bon risque-pays est un système politique démocratique parce que capable d’héberger un système judiciaire qui protège les droits de propriétés et, ainsi, les investisseurs des expropriations arbitraires. Ceux qui investissent dans les dictatures politiques sont donc très souvent dans une posture où ils peuvent gagner au maximum ou perdre aussi au maximum: c’est le gain/prix économique du risque politique.

 

  • Le Cameroun est aujourd’hui un risque négatif très élevé

Une fois nos idées fixées sur ce que c’est qu’un risque-pays, le Cameroun est-il un bon risque aujourd’hui? Peut-il être une Terre d’attractivité pour les IDE?

Afin d’y voir plus clair et dans le but de ne pas prêter le flanc aux accusations d’absence d’objectivité, analysons la performance de ce pays dans de nombreux domaines constitutifs du risque-pays. Un investisseur lambda qui projette un IDE au Cameroun s’interrogera sur la qualité de son administration. Les informations qu’il en aura lui parleront d’un pays gangrené d’une corruption pratiquement endémique érigée en un sport national. Il apprendra que cette même administration ne brille ni par sa politesse, ni par sa diligence et encore moins sa célérité dans le traitement des dossiers. Concernant la justice, il constatera qu’il ne peut faire confiance à cette institution car c’est une justice mise au pas par le régime en place. Une justice plus préoccupée à traiter des affaires politiques qu’à protéger les droits de propriété des investisseurs. Il apprendra que le Cameroun est un pays où lui, civil et investisseur, peut avoir affaire à une justice militaire comme en ce moment le principal opposant politique au régime en place. Lorsque notre investisseur posera des questions sur certains services essentiels comme l’eau, l’électricité, les hôpitaux et les moyens de communications, il découvrira que l’eau potable est une denrée rarissime, que l’électricité est rationnée, que les hôpitaux camerounais sont désertés par l’élite au pouvoir et que les moyens de communications (routes et chemins de fer) y tuent autant que le paludisme. S’il pose des questions sur le marché du travail, il constatera que les Camerounais sont massivement au chômage dans un pays où la santé sociale est très fragile à cause de l’activation de la fibre ethnico-tribale par des politiques depuis la dernière élection présidentielle. Le pays est-il au moins en sécurité? demandera l’investisseur Lambda. Il découvrira que le Cameroun est en guerre civile suite à la crise anglophone, que Boko Haram terrorise tout la partie Nord, que la frontière de l’Est est un Far West et que les forces de l’ordre camerounaises tirent sur les manifestants à balles réelles! Les dernières performances du pays n’apporteront rien de positif à la notation du Cameroun car notre investisseur apprendra que la CDC, un champion économique national, est en train de tomber en faillite à cause de la guerre civile, et que le pays n’a pas pu, depuis 2014, réaliser les investissements prévus pour la CAN 2019! Que celle-ci lui a été retirée par la CAF. La seule nouvelle positive à se mettre sous la dent pour cet investisseur sera que la Chine vient d’annuler une partie importante de la dette camerounaise. Mais sa décision de ne pas investir au Cameroun sera déjà prise. Celle-ci se renforcera avec l’information suivant laquelle nul ne connait la contrepartie de cet effacement de la dette camerounaise par la Chine.

Cette petite simulation des questions et des informations données à un investisseur international lambda montre que le Cameroun est désormais un risque négatif très élevé et ne peut être une opportunité pour des investisseurs rationnels.

 

  • À quoi sert donc le discours sur «les grandes opportunités» malgré un risque pays si négatif ?

Même si comparaison n’est pas raison, commençons, afin d’éclairer la suite, par ce que nous appelons la dictature néolibérale des institutions financières internationales. Depuis les années 1980, de nombreux pays du Sud, notamment africains, sont sous ajustement structurel. Celui-ci avait pour but officiel de les sortir d’un marasme économique par des ordonnances politiques censées assurer leur développement. Depuis 1980, aucune des promesses de développement faites par l’Ajustement Structurel n’a été atteinte. Un tel fiasco contraste cependant avec la prospérité conceptuelle des métamorphoses langagières des Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) en «Facilité d’Ajustement structurel», «Facilité d’Ajustement Structurel Renforcée», «Initiative pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde» et «Pays Pauvres Très Endettés». Le constat est implacable. Une des caractéristiques de la dictature libérale et/ou néolibérale est une inflation conceptuelle dans un vide de résultats concrets sur l’amélioration du bien-être des sociétés face à une régression tangible de celui-ci. Le Cameroun et les pays de l’Afrique centrale, à nouveau sous Ajustement Structurel pour les mêmes raisons qu’en 1980, sont des preuves que la dictature libérale/néolibérale est partie d’un point pour revenir sur le même point après avoir baladé les sociétés africaines à travers une logorrhée lexicale qui cache la réalité d’un cuisant échec.

Notre hypothèse, puisque nous considérons le Cameroun actuel comme une dictature libérale, consiste à stipuler qu’autant les pays africains, malgré les échecs des PAS, restent des opportunités pour le rayonnement mondial de la dictature néolibérale du FMI et de la Banque Mondiale, autant le Cameroun et les Camerounais, restent par le seul fait qu’ils existent, une opportunité pour le «Biyaïsme». En d’autres termes, «le mandat des grandes opportunités», n’est pas seulement, à l’instar de «la rigueur dans la gestion», de «la moralisation des comportements», «des grandes ambitions» et «des grandes réalisations», une articulation majeure d’un discours politique qui vise à couvrir un échec, à masquer la réalité et à faire illusion avec des mots. Il est aussi la traduction politique du fait que la continuité d’une dictature libérale/néolibérale dépend de la simple existence de l’objet sur laquelle elle s’exerce. «Le septennat des grandes opportunités» n’est donc pas à lire comme des grandes opportunités pour les Camerounais, les investisseurs internationaux ou le Cameroun, mais comme l’ouverture et le départ d’une étape supplémentaire pour la dictature libérale/néolibérale. Là où les populations attendent des résultats concrets qui amélioreront leur vie, le seul fait pour la dictature néolibérale de poursuivre sa route est déjà une grande opportunité et un résultat positif en soi. En conséquence, que l’émergence du Cameroun en 2030 soit une pure ineptie n’est pas une réalité qui compte pour le régime en place. Ce qui compte pour lui est que cette ineptie lui permette d’occuper le terrain, les esprits et de se reproduire comme pouvoir à la tête du Cameroun. C’est en fonctionnant à vide que le «Biyaïsme» atteint son efficacité maximale comme toute dictature libérale/néolibérale. Une fois que ceux qui sont dans le secret des dieux savent que le bateau va couler ou qu’il est en train de couler depuis longtemps, «les grandes opportunités pour eux» sont ce temps-là dont ils disposent encore pour prendre les meilleurs canoés de sauvetage…

 

Pour aller plus loin dans ce sens, lire notre dernier ouvrage présenté via le lien ci-dessous:

https://pul.uclouvain.be/book/?GCOI=29303100452120

Thierry Amougou, Macro économiste hétérodoxe du développement, Pr. Université Catholique de Louvain (UCL), Fondateur et Animateur du CRESPOL (Cercle de Réflexions Économiques Sociales et Politiques). Patimayele@hotmail.com

*Le titre est de la rédaction

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