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Gérard Kuissi Mephou: « Le récit de mon arrestation »

Par Gérard Kuissi Mephou

Libéré mardi aux alentours de 20h, je me devais de vous donner ma version des choses. Vous qui vous êtes mobilisés, amis, camarades, anonymes, Presse chacun à sa manière, à sa façon, le minimum pour moi c’est d’écrire ces lignes et de vous dire MERCI. Infiniment merci ! Tout part d’un post sur ma page. La photo montée du Chef de l’Etat s’inclinant devant un cercueil. Je reçois en date du 10 mars un poste de ce photomontage. Il y a la mention « conte de fey » ca m’amuse, je poste aussi. On est le 10 mars dans l’aprèm.

Le lundi 9 mars cette photo est abondamment, largement, grandement diffusée, partagée, commentée.

Le 14 mars au sortir du restaurant du Foyer Marin, nous sommes interpellés par des individus non identifiés. Nous mes camarades du TRIBUNAL ARTICLE 53 et moi. Il est environ 23 heures.

Nous sommes conduits à la légion de gendarmerie de Bonanjo à Douala ou nous sommes entendus. Les questions pour moi tournent autour de mes voyages au nord, l’objet de la soirée au foyer du marin, l’article du monde sur la santé du Président, et la photo montage sur le site de la présidence. Ce photomontage et la mise en ligne me sont attribués. Celle-ci reviendra plusieurs fois.

Les auditions terminées je suis gardé et mes amis relaxés. C’est le désarroi. L’alerte est lancée. C’est le départ d’une mobilisation extraordinaire.

Le dimanche 15. Le matin je reçois la visite d’une quinzaine de personnes. KAH WALLA et Maitre Nekui sont autorisés à me voir. Je suis très ému de ce que sur la quinzaine de personnes beaucoup étaient juste des amis, des connaissances des camarades. En plus de mes amis du TRIBUNAL ARTICLE 53, mes amis du CPP de Kah Wallah, le Directeur du Foyer Marin et autres.

Ils ont eu beaucoup de mal m’ont-ils dit pour entrer. Une forte altercation a eu lieu et même le Bâtonnier Jackson Kamga appelé en renfort a du intervenir.

Des gens qui se battaient pour me rencontrer, cela donnait déjà le ton.

Mon avocat Me Nekui et la Présidente du C.P.P. Kah Wallah, me rassurent et me remontent le moral. Ils me font le point de leur entretien avec les gendarmes. Et il y a espoir que le lendemain lundi je sois libéré.

Je suis coupé du monde, pas de téléphone. Dans l’après midi de ce jour là, je suis de nouveau entendu par 3 gendarmes et le colonel qui de temps en temps passe. Ils sont en majorité d’une même aire géographique. L’entretien se passe sans mes avocats.

C’est dur. Je sens que je ne suis pas présumé, mais déjà coupable. Mais au fond de moi je me dis Gérard seul la vérité t’affranchira.
Les questions fusent. De temps en temps interrompu par le foot qui passe à la télé.

Sur la rencontre au Foyer du Marin: qui avons nous rencontré, qu’avons-nous dit.

Sur la Photo montage je suis accusé d’avoir montée et placée la photo sur le site de la présidence. L’article du journal le monde m’est imputé.

Mon récent voyage dans le grand nord est questionné. Mes activités de journaliste et les déclarations du TRIBUNAL ARTICLE 53 sont passées au peigne fin.

Mes sources d’informations me seront même demandées. Mais à chaque fois mes réponses ont été simples.

Au foyer du Marin, nous avons pris un pot et rencontré des membres d’Amnesty international. Et jouant dans la même cours même si nous n’avons pas la même taille, nous avons parlé droit de l’homme. Et je me suis dit au-dedans de moi, ils sont quand même entrés au Cameroun avec des visas ! Et est-il interdit de rencontrer des expatriés?
Cette question revient plus d’une fois. Sur la photo montage je n’en sais rien. Je suis incapable de supprimer des photos d’un fichier ; j’appelle toujours mon fils. Et ensuite piraté un site pour y placer des fausses informations, c’est trop gros pour moi leur dis-je.
Sur mon voyage au nord, je leur dit j’accompagnais le Dr Fomunyoh et tout ce qui y avait été fait était public. Dons dans les lycées, rencontres avec des particuliers, rencontre avec les autorités etc.

Et eux de me dire vous savez ce que le gouvernement pense de lui non ? Avec la litanie habituelle c’est un espion américain, il veut le pouvoir etc.

Une clé usb que j’avais sur moi est ouverte en mon absence. Mais ils me demanderont si on peut l’ouvrir. Sachant, imaginant qu’ils l’ont fait avant, je réponds non. Ils répliquent presque en c ur c’est une enquête ouverte nous allons l’ouvrir devant vous. Mais lorsqu’on tourne l’ordinateur vers mois des fichiers sont ouverts je découvre que cela a été ouvert et exploité avant moi. Des liens sont copiés et ouverts dans d’autres fenêtres et exploités pour me poser des questions.
Ils me poseront des questions sur ce fichier et au cours des échanges ils me diront être ceux qui ont menés les enquêtes sur ENOH et que mes déclarations étaient mensongères.

Moi je rétorque faiblement je ne juge pas le fond de l’affaire mais les 30 jours passés en cellules à Bertoua et les 21 renvoies d’audience voilà le problème .

Une heure environ après on arrête, l’atmosphère se décrypte on parle simplement.

Et j’entends tu n’as pas de travail ? N’avez-vous pas de sensibilité par rapport à un homme de cet âge 82 ans etc. je m’explique, et j’explique l’affaire de la vidéo de la conférence interdite sur youtube au colonel.

D’autres accusations sur mes activités sont évoquées. Je reste silencieux. Je pensais à mon sort.

Je relis le PV d’audition avec difficultés car n’ayant pas de lunettes. Je suis reconduit dans ma cellule. Quel dimanche !
Mais le lendemain matin vers 5h ou 6h, des gendarmes entrent et j’entends « c’est lui ».

J’avais compris que l’heure était grave. Je sors escorté par les deux gendarmes. Dans la cours un car hiace toyota, l’ambiance est lourde. Je serais conduit au SED. J’ai les jambes en coton, une diarrhée se pointe, je puise des énergies au tréfonds de moi pour rester à peu près serein, je demande à téléphoner, je supplie rien.

On s’ébranle vers Yaoundé, je regarde les gens aller au boulot.l’émotion me gagne, me domine.mais je me ressaisi, je me rends compte que je n’en veux en personne, j’assume.

Un tournoi mortel se déroule dans mon âme : le découragement, la sérénité, les larmes, et le courage se livrent à des combats à mort. Finalement les larmes et le courage jouent la finale et même des prolongations. Le courage sort émousser de ce tournoi ; il est vainqueur!

J’ai perdu un peu les repères du temps, on arrive à Yaoundé vers les 10h. On s’oriente vers les bureaux du Secrétaire d’Etat à la défense(SED). Il n’est pas là. Le Directeur de la coordination non plus (DCC).

On attend, il se dit qu’ils doivent voyager. Je crains d’être gardé jusqu’ à leur retour.
Le DCC arrive. Fait appeler le Lieutenant-colonel Bankoui. Ce dernier arrive et nous entrons tous dans le bureau du DCC. Le DCC se lève nous salue tous et nous confie au Lieutenant Colonel.

Nous marchons en direction de son bureau : le poste de commandement opérationnel de la gendarmerie. Un service hyper important. On n’ y chaume pas.

Tout de suite on commence à m’entendre sous pv. Après l’identification, la religion, la tribu, la situation matrimoniale on entre dans le vif du sujet. Cette fois tout se concentre sur le poste du photomontage.

Mais après à peine une demi-heure, le Colonel a une réunion en ville. Il faut me mettre en isolation totale pas de visite, pas de téléphone. Il réfléchit et dit « mettez le pentagone ».

On y va. Je marche comme un mouton vers l’abattoir. On descend dans un sous-sol. Je prie les gendarmes de me mettre dans une cellule ou il ya des latrines.

Il hésite et ouvre la porte de gauche. J’entre. J’entends les cadenas se fermer dans mon dos. Un drôle d’effet je vous assure. en même temps je suis frappé par les odeurs, la faiblesse de la lumière, la saleté et les deux quidams qui sont là.

Je reste debout plusieurs minutes, je balbutie bonsoir.ils me répondent. Je m’assois à même le sol. Les images défilent dans ma tête. Je réalise que la vie est un film dont seul Dieu connait le scénario. Comme un jeu j’étais enfermé au SED.

Je ris au-dedans de mois. Mes amis m’indiquent le lit. Un matelas épais comme une natte, crasseux. Mon drap c’est des plastiques. Je suis au milieu des deux autres.

Le temps passe. Les quatre éléments évoqués ci-haut veulent engager leur tournoi mortel je bloque. Je prie, j’alterne sommeil et réflexions.

Je prends connaissance avec mes codétenus.

Haman lui avait été arrêté à Olamdze ou il était paysan. Considéré comme un pion avancé de Boko Haram, il était embastillé depuis plus d’une semaine. Coupé du monde sans visites. Sa famille ne lui rend pas visite. Il est stigmatisé.Il passait des jours sans manger.

L’autre Aboubakar était là pour la disparition d’une somme de 79 millions entre ses mains. Son frère ne croit pas à une disparition. Enchainé, battu, fouetté, trainé à Douala chez lui, dans son village, il n’accepte pas d’avouer. Il dit être non coupable. Il a souvent transporté des sommes plus fortes que cela. Son frère et lui sont employés du Député Bachir. Il était attendu pour intervenir en sa faveur.

En isolement, total personne ne sait ou je suis. Bergeline Moussa Njoya et d’autres activistes de Yaoundé me chercheront en vain. Malgré tous les efforts personne ne me trouvera. C’est ca le SED. J’étais mal . Mes amis se battaient pour me trouver !

Un bruit, les portes s’ouvrent. On me donne des gâteaux chargés avec des ufs et de la sardine avec une bouteille d’eau. Je prends la bouteille d’eau et donne les gâteaux à mes amis. Je n’avais pas d’appétit.

Je prends une douche dans une toilette d’une pestilence à faire accoucher une femme. Je lave ma chemise et mon sous-vêtement.
Ce soir la on se couche probablement vers 18 ou 19h. Les moustiques font notre fête. La nuit est agitée.

Le matin je serre les dents. Je me redouche. Je porte mes vêtements à moitié secs. Je prie et je cause avec amis. Je leur parle de l’IRIC, du photomontage, ils me regardent comme un extra terrestre.ils n’étaient pas au courant.

La porte s’ouvre à nouveau, je vais pour mon interrogatoire. Les gendarmes m’appellent la star. Il y a ébullition sur le net. L’ingénieur informatique est au four et au moulin. On s’énerve, on lit, on me regarde.

J’ai froid, mes habits ne sont pas secs. La clim marche. L’interrogatoire commence. C’est délicat. Je préfère le faire en présence de mon avocat. Le Colonel Bankoui me dit c’est mon droit et que c’est la procédure. Il accepte d’attendre mon avocat.

Je suis mis dans une autre cellule. Cette fois avec les membres d’un gang qui vient d’être démanteler. Ils sont dangereux et on préfère me remettre dans ma cellule.Moi même je suis d’accord. Vaut mieux les odeurs.

J’attends, j’attends. et en début d’après midi je crois, on me sort à nouveau de ma cellule.

Je rencontre au couloir ma s ur Bergeline. Je suis content. Je la salue contre le gré du gendarme qui m’escorte.

J’entre.je salue mon avocat Maitre Nekui. Et je salue l’autre Me Neli et son collaborateur. Je salue le Colonel. Je suis ravi de voir cette équipe d’avocats.

On commence. Le Colonel résume la situation. Et enchaine avec les questions.

Outrage au Chef de l’Etat, tentatives de déstabilisation des institutions, atteinte à la sécurité de l’Etat Voilà les accusations qui sont faites. Et c’est d’ailleurs pour cela que le matin je demande à être entendu assister par mes avocats.

Mes intentions réelles. Nos sources de financements. Pourquoi avoir posté. L’article du monde est évoqué etc.

Je me bats comme un lion sous les regards attentifs de mes avocats.
On fini l’entretien. Je cause avec mes avocats. Ils m’affirment j’ai été correct dans mes réponses. Mais il faut rester vigilent.

Le colonel promet d’appeler pour donner sa réponse. Je rentre dans ma cellule.

Un sentiment bizarre m’envahit. Le sort de ma liberté se jouait. Dans ma cellule j’étais glacé, tétanisé mais je priais. Je suivais les rythmes de prière d’Aboubakar qui était musulman. J’avais l’impression de n’avoir jamais assez prié.

Je m’allonge. Il fait déjà noir. J’accuse le coup. On attend impatiemment les beignets et des jus et surtout les spirales anti-moustiques. Ça met long à venir. On cause entre nous. On est déjà familier.

De nouveaux les portes s’ouvrent. « Vous là venez! » Moi? Lui? Vous. En faite avec la faiblesse de la lumière nous ne voyions pas à qui il s’adressait.

C’était moi.il me dit prenez vos affaires. je n’avais que ma bouteille d’eau. Mes affaires étaient consignées ailleurs.

Je sors. J’arrive et je m’assois au couloir avec d’autres délinquants. Il est environ 19h.il y a peu de monde. Ça travail dur. Je force le sourire devant les gendarmes qui me taquinent. La star A cause de facebook il est là !! Mes compagnons me regardent. Ils demandent comment ? Moi je suis calme. Je ne veux pas engager la conversation.
Et un gendarme me souffle tu es libéré.je feins le modeste. Je voulais crier. Mais je me ravise. Ici c’est le Colonel qui commande. C’est à lui de me libérer. Les minutes sont éternelles.

Le Colonel me fait entrer. Me fait signer la fin de garde à vue. Je ne lis même pas je signe.

Le Colonel emprunte un ton de grand frère. Il m’explique : pas grand-chose, sois prudent. Ne te fais pas manipuler.

Bref tout se mêle. Il est étonnamment calme et relaxe. Il me remet mes portables. Mais ma ceinture, ma CNI, mes lacets mon argent sont chez un autre gendarme partis. Je dois revenir le lendemain matin.mince !!!

Je n’ai pas un rond. Curieusement personne n’a rien. Mon tél est déchargé. L’autre téléphone manipulé est bloqué. Un gendarme me fait appeler Bergeline par le fixe.

Je veux attendre dehors elle me fait attendre à l’intérieure. « C’est un piège ? »

Je m’impatiente. Finalement je préfère attendre dehors. Les minutes sont longues. Je commence à marcher. et j’aperçois Bergeline au loin ! Je saute dans ses bras.

On est heureux ! Mon épouse appelle, on se parle, elle est la première au courant!!

On sort. Maitre Méli et Bergeline me mettent au petit soin. Diner, douche dodo.

Je reviens de loin !!! Pour terminer ces propos, je voudrais encore redire, haut et fort toute ma gratitude ; toute ma reconnaissance aux et aux autres.

Je ne peux pas commencer à citer les uns et les autres. J’en oublierais.

Merci, merci, merci merci !!!!

Je reviendrais sous peu dans une conférence de presse à Douala pour redire merci en particulier à la presse mais surtout j’apporterais deux trois propositions concrètes dans le combat que nous menons.

Encore merci, je vous aime.

Gérad Kuissi Mephou
Droits réservés)/n

A SAVOIR

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