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Germain-Hervé Mbia Yebega : « Le diplomate américain sait, mieux que quiconque, le sens profond de son propos »

Germain-Hervé Mbia Yebega, politologue camerounais. ©Droits réservés

Le politologue camerounais analyse la dernière sortie de Peter Henry Barlerin, au centre d’une grosse polémique au Cameroun. D’après lui, compte tenu de la présence grandissante des Etats-Unis dans le Golfe de Guinée (particulièrement au Cameroun), le pays de Donald Trump a intérêt à se montrer plus attentif à l’environnement socio-politique dans ces zones.

 Que vous inspire les récentes déclarations de l’ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun sur la succession de Paul Biya, président de la République du Cameroun ?

La déclaration de l’ambassadeur Peter Henry Barlerin doit être contextualisée, et comprise sur un triple plan : local (national), régional et international. Sur le plan local, les Camerounais, dans leur immense majorité, sont tiraillés par les contraintes d’une situation sociopolitique et économique très difficile. Ils ne parviennent pas à se réapproprier -efficacement pour le moins- les contours et les clés de compréhension d’une transition politique qui a déjà été amorcée. Le pays se trouve, depuis près de trente ans, au croisement de nombreuses crises violentes qui en bousculent considérablement la trame sociétale. Les troubles dans les régions septentrionales et dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest interrogent le présent et le devenir citoyen.

Il s’agit, globalement, d’une crise de la citoyenneté et d’une crise de l’Etat. Même si pour certains, le point de fixation, le curseur de l’armature du système de gouvernance actuel est le président Paul Biya, figure tutélaire et emblématique d’un ordre contesté, la responsabilité de chaque citoyen est engagée, dans le jeu transactionnel à l’œuvre, qui devrait produire les fruits du changement. Mais, un changement qui ne serait pas tout à fait la résultante de pressions extérieures. Il me souvient, à cet égard, la Lettre pastorale de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun, de mai 2011, en prélude à l’élection présidentielle de septembre 2011. L’adresse prévenait toute puissance extérieure, de quelque interférence que ce soit, dans le déroulement du scrutin. Puis, après le déclenchement de la guerre contre l’hydre Boko Haram, de forts soupçons de soutien à ce groupe étaient portés à l’endroit de la France, dont l’ambassadrice avait dû s’expliquer, à l’époque et à plus d’une reprise, sur l’excellence de la coopération franco-camerounaise, et la non-ingérence de son pays dans les affaires intérieures du Cameroun.

Sur le plan régional, bien de pays du Golfe de Guinée et du Bassin du Lac Tchad sont confrontés aux contingences d’une déstabilisation qui s’inscrit dans le temps. Elle interroge, globalement, les enjeux géopolitique, géostratégique et géoéconomique à l’œuvre de cette vaste et riche aire géographique. Le Cameroun demeure, à cet égard, l’un des derniers maillons relativement viables, d’une chaîne de sécurité suffisamment ébranlée.

Enfin, sur le plan international, l’administration Trump peine à dévoiler les projections de sa politique en Afrique. Je ne sais, si les responsables en charge des questions Africaines ont été accrédités au Département d’Etat, à l’heure qu’il est. Lequel Département d’Etat a d’ailleurs publié, il faut le rappeler, un rapport, au courant du mois d’avril 2018, stigmatisant l’attitude répressive des Forces de défense et de sécurité camerounaises face aux membres des mouvements sécessionnistes des régions du Nord-ouest et du Sud-ouest. Comment ne pas signaler également, la déclaration très peu heureuse quelques semaines plus tôt du Président Trump, à l’endroit de certains « pays de merde » (sic) dont fait partie de manière générique le Cameroun ? C’est, globalement, dans ce « désordre et ces incohérences du monde » qu’il faudrait s’efforcer d’appréhender le propos du diplomate américain.

Peter Henry Barlerin a suggéré au président de la République du Cameroun de penser à l’empreinte qu’il aimerait laisser à l’Histoire après son départ. Selon vous, ceci est-il un message invitant Paul Biya à quitter le pouvoir ?

Le diplomate américain sait, mieux que quiconque, le sens profond de son propos. Je dois dire que les camerounais n’ont pas attendu que cette recommandation soit adressée à Monsieur Biya, pour exprimer et manifester, depuis la fin du monopartisme, leur volonté de changement. Ils en savent le prix.

Les réformes de fond nécessitées par la situation actuelle du Cameroun méritent bien mieux qu’une déclaration de diplomate, fut-il américain. Les Usa n’ont pas manqué, historiquement, d’être à cet égard, des acteurs participatifs : la coopération américano-camerounaise se porte bien semble-t-il, et divers autres substrats restent à investir, dans le sens de la formation des Hommes, pour davantage de responsabilité et d’engagement citoyens.

Je doute fort, qu’une telle prise de position de l’ambassadeur des Usa porte des effets escomptés, dans la configuration actuelle du rapport de force, sur l’échiquier du système de gouvernance au Cameroun.

Comment analysez-vous la perception et l’interprétation faites, y compris par les médias, de cette sortie de l’ambassadeur des Usa au Cameroun ?

Il y a à relever et à regretter beaucoup d’effervescence, dans la perspective du prochain scrutin présidentiel. Le chef de l’Etat tient une partie de l’opinion en haleine, n’ayant pas annoncé, officiellement du moins, qu’il serait candidat ou non à sa propre succession.

La déclaration du diplomate américain participe de la quadrature du cercle à laquelle sont tenus les camerounais : oui à une forme d’alternance (symbolisée, prioritairement, par le départ du chef de l’Etat), mais non à quelque immixtion d’une tierce puissance dans ce processus d’alternance spécifique, dont les mécanismes de la mise en œuvre semblent leur échapper.

Le décryptage d’un certain nombre d’éléments d’appréciation laisse penser que la probabilité est grande, pour Monsieur Biya, d’être candidat à sa propre succession, au terme du mandat présidentiel en cours. Les acteurs de la scène politique au Cameroun doivent prendre en compte cette hypothèse. Les analyses exclusivistes – et par moment péremptoires- devraient elles aussi, intégrer ce cas de figure, tout comme d’ailleurs les différents partenaires stratégiques du Cameroun (dont les Usa).

Sans me risquer ici, à quelque analyse de sociologie électorale propre au Cameroun, je voudrais tout simplement rappeler les exigences de responsabilité citoyenne et politique, auxquelles tous les camerounais sont et resteront confrontés, considération faite de la détermination et des ressources mobilisées et mobilisables des acteurs en présence. Le Cameroun se trouve face à de graves périls.

Pensez-vous que sur les plans politique, diplomatique et stratégique, les Etats Unis aient intérêt à prendre position sur la succession de Paul Biya et sur la crise anglophone ?

Il est un paradigme constant des relations entre Etats sur la scène internationale, c’est celui de la préservation et de la capitalisation de leurs intérêts. Les Usa s’efforceront de promouvoir, au mieux, ce qu’ils pensent être leurs intérêts. Ils l’ont d’ailleurs toujours fait.

Il revient aux camerounais de s’investir, pour porter leurs propres préoccupations, loin de vaines illusions et de coupables naïvetés. Les exemples d’interventionnisme –visibles ou non- à travers le monde sont peu glorieux, pour être cités en modèle. Et les Usa ne brillent pas particulièrement, dans ce domaine.

Personne ne fera à la place des camerounais, ce qui leur revient de faire.

L’implantation grandissante des Usa dans le Golfe de Guinée (au Cameroun notamment) et dans le Sahel les rend plus attentifs encore, à toutes les dynamiques politiques et sécuritaires, dans cette nouvelle aire d’influence. L’arrivée et l’installation d’un contingent assez important de conseillers militaires américains dans la guerre contre Boko Haram, prédisposent les Etats unis à s’intéresser davantage à tout ce qui se passe au Cameroun et aux confins du Cameroun.

Les enjeux de la crise dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest s’apprécient prioritairement du point de vue local, donc national. D’inévitables interactions avec le grand voisin nigérian resituent cette crise, dans la perspective d’une historicité dont certains segments sont utiles à rappeler : la guerre du Biafra ; la guerre de Bakassi ; la lutte commune menée par les deux Etats (et certains autres dans la sous-région) contre Boko Haram, dans le cadre de la Force Multinationale Mixte mise sur pied par la Commission du Bassin du Lac Tchad. Chacun des deux Etats s’accommoderait difficilement, de la désintégration de son voisin. C’est cela qui semble être la loi d’airain des nouvelles relations camerouno-nigérianes.

Que peuvent vraiment les Etats-Unis dans le projet d’alternance (au sommet de l’Etat) tant rêvé par l’opposition camerounaise ?

Faute de le susciter, les Usa doivent accompagner tout processus tendant à créer les conditions générales d’un débat politique et citoyen serein au Cameroun. Cet investissement, dans le temps, implique une connaissance suffisante du substrat historique, socio-anthropologique et politique du Cameroun.

Le déroulement de la vie politique d’un pays n’est pas circonscrit à l’organisation exclusive d’une élection présidentielle.

Quant à l’opposition camerounaise, elle devrait mieux se penser, se structurer et se projeter. Elle est loin de constituer, pour le moment du moins, une alternative sérieuse, à la forme d’alternance à laquelle elle-même aspire. Cette sorte de cour du roi Pétaud est un véritable contre modèle, dont l’incapacité à drainer les attentes nombreuses des populations semble avérée. Elle ne peut se contenter que de « rêver » de l’alternance au sommet de l’Etat.

L’alternance au sommet de l’Etat au Cameroun ne peut être également un rêve de quelque puissance étrangère. Elle doit rentrer dans le cadre des interactions entre acteurs politiques locaux. L’ambassadeur américain au Cameroun n’est pas et ne saurait être le deus ex machina attendu par tous ceux qui porteraient le projet d’un changement à la tête de l’Etat. Mais encore ! Un changement d’individu ou un changement de système de gouvernance ? Là est la véritable question. Son propos n’en est pas non plus un épiphénomène. Il est tout simplement révélateur des contradictions apparemment insurmontables qu’il nous faudra transcender, pour préserver ce pays qui nous est cher, des graves périls auxquels il se trouve confronté.

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