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Guerre du Cameroun: Max Bardet a réellement existé!

Auteur en 1988 d’un livre dans lequel il racontait ses péripéties africaines, dont les massacres auxquels il prit part au Cameroun, le pilote français est apparu à la télévision

On savait déjà qu’au lendemain des années 1960, de l’aveu même d’un officier supérieur de l’armée camerounaise, les soldats tranchaient souvent la tête des nationalistes et l’exposaient en public pour dissuader des sympathisants de défendre la cause de l’Union des populations du Cameroun (Upc). Mais il y a eu pire, d’après Max Bardet, pilote de l’armée française au Cameroun entre 1962 et 1964. Cet ancien soldat qui vit sa retraite en France, a apporté son témoignage, le premier en public, hier, mercredi 12 octobre 2016, dans l’émission « Le Journal de l’Afrique », sur la chaîne de télévision France 24.

« Les hommes, ils (les soldats camerounais sous l’encadrement d’officiers français, Ndlr) devaient les achever et les femmes, ils ne les achevaient pas, ils les laissaient mourir comme ça […] en plus ils coupaient les seins et ils les éventraient […] Ce que voulait voir cet officier (Français, ndlr) qui était avec moi, c’était qu’il n’y ait surtout pas de gens qui aillent raconter ça et qu’on puisse impliquer la France dans cette affaire », a commenté Max Bardet.

En janvier 2011, lorsque Manuel Domergue, Jacob Tatitsa et Thomas Deltombe publient le livre: « Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 » (La Découverte) – livre fouillé avec des témoignages d’acteurs de cette époque et quantité d’archives – ils sont presque persuadés que Max Bardet, auteur, lui aussi d’un livre paru en 1988 sur les massacres perpétrés au Cameroun par l’armée française, est une légende.

Et les raisons semblaient plaider en leur faveur au moment de la publication de leur ouvrage. Dans « Ok! Cargo » (livre corédigé avec Nina Thellier et publié en mai 1988 aux éditions Grasset), Max Bardet avance un chiffre de 300 000 à 400 000 morts en pays bamiléké lors de la « répression » contre des sympathisants et membres de l’Union des populations du Cameroun (UPC), entre 1962 et 1964. Celui qui fut pilote d’hélicoptère de l’armée française au Cameroun au début de l’indépendance du pays (proclamée le 1er janvier 1960) détaille aussi dans cet ouvrage les modes d’exécution de ceux qui étaient – et qui le sont encore aujourd’hui dans la mémoire collective du Cameroun – considérés comme des « maquisards », des « rebelles ».

Dans son livre, on apprend que: des corps étaient jetés dans le fleuve Noun, des villages entiers rasés au napalm, des personnes abattues sans considération de sexe, ni d’âge, etc. Ce qui avait amené les auteurs de « Kamerun! » à mettre en doute le récit de Max Bardet c’était qu’aucun des chiffres avancés par leurs différentes sources, autant du côté camerounais que du côté français, ne faisait état d’un tel bilan. Le plus important bilan fut celui avancé par André Blanchet (un ancien correspondant du journal français Le Monde), qui, au cours d’une conférence donnée en octobre 1962, avança le bilan de 120 000 morts en deux ou trois ans en pays bamiléké, citant une source digne « d’être prise au sérieux ».

La légende se dissipe
L’autre élément qui les avaient amené à prendre du recul avec le récit de « Ok! Cargo », c’est qu’on retrouvait de nombreux personnages sans nom, juste des pseudonymes dans ce livre à mi-chemin entre la fiction et la réalité. De plus, l’éditeur de Max Bardet, les éditions Grasset, de l’explication de nos trois chercheurs, ne put les renseigner sur l’existence ou non de ce pilote, ni sur celle de Nina Thellier, qui co-signa l’ouvrage publié en 1988. L’information précise est venue…d’un lecteur du livre Kamerun. Ce dernier, pour avoir travaillé entre 1963 à 1964 à la base aérienne 174 de Douala, expliqua à Manuel Domergue et compagnie qu’il y avait bien connu Max Bardet. Et c’est par ce dernier qu’ils ont retrouvé la trace du pilote, facilitant ainsi la réalisation du reportage diffusé sur France 24 hier.

Les éditions La Découverte, qui avaient publié en 2011 l’ouvrage « Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 », mettent en librairie ce mois d’octobre une version actualisée de ce dernier avec pour titre cette fois: « La guerre du Cameroun: L’invention de la Françafrique (1948-1971) ». Les auteurs, qui expliquent qu’il s’agit d’une « synthèse et d’un prolongement » du premier, demeurent les mêmes: Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.

Ces recherches tendent aussi à mettre en exergue les effets de la « guerre » menée au Cameroun – mais qualifiée de « répression » par le président français François Hollande en juillet 2015 -; des effets traumatiques (pour les victimes directes) mais aussi psychologiques pour la majorité des Camerounais. En effet, de nombreux manuels d’histoire ont souvent mis en exergue le fait que les indépendances avaient été octroyées grâcieusement aux pays africains alors que les puissances coloniales, comme la France, sont parties à contre-coeur. Ces dernières ont manoeuvré pour y rester, en portant au pouvoir, comme au Cameroun, des gens qui n’avaient pas demandé l’indépendance et en effaçant ou en faisant taire les autres.

Mais quelquefois, les fantômes finissent par revenir, au moment et à l’endroit où on ne les attendait pas, comme ce fameux Max Bardet qui explique pourtant que sa hiérarchie lui avait demandé de tout « oublier » après ses opérations au Cameroun.

Max Bardet a été pilote de l’armée de l’air française. Photo pour illustration
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