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Hausse du carburant, A.P.E, Boko Haram. «Trois guerres .» ! Paul Biya manque-t-il de vision ?

Par Narcis Bangmo

L’histoire des conflits en Afrique nous enseigne que ceux qu’on appelle avec beaucoup de mépris groupes de bandits et brigands, peuvent très vite se muer en rebellions afin que leurs mobiles s’inscrivent définitivement dans des schèmes de nos rapports au pouvoir, face à la longévité des chefs, au vu des réalités de la modernité. Il est plus facile de faire des déclarations de guerre, que de faire face à certaines réalités, qui chemin faisant peuvent être sujettes à de profonds regrets. Cela dit, la planification dans ce cas d’espèce n’est plus une option, mais une exigence pour l’atteinte des objectifs. Le cas Kolofata n’est guère pédagogique. Il n’est en rien susceptible de dissuasion et montre très bien que l’identification des assaillants et de leurs soutiens internationaux éventuels reste un serpent de mer, dont les desseins se découvrent toujours après coup, jamais dans l’anticipation.

La guerre a ceci de particulier qu’elle n’épargne personne. Même pas ceux qui souhaitent voir les choses s’envenimer. Elle est imprévisible et (a)territoriale. Les Etats en guerre ont naturellement besoin du soutien physique et psychologique de chaque citoyen. Or, deux évènements majeurs ont tenu en haleine les Camerounais pendant le mois de juillet qui s’achève. L’augmentation du coût de la vie par la hausse du carburant et l’adoption des APE par le parlement. La guerre avait d’ores et déjà été déclarée contre le Boko Haram. La particularité de ces évènements est leur caractère sévèrement exogène.

L’adhésion de tous nécessairement en de pareilles circonstances, suppose un apaisement du climat social, qui n’est et ne sera jamais un produit du décret, non plus, le produit d’un grand dispositif de communication tout azimut pour justifier les reformes. Chaque Camerounais est une intelligence au service de l’Etat en période de guerre. De ce point de vue, Le timing choisi pour les reformes était-il le bon ? Comment à ton pu cumuler de telles réformes impopulaires en même temps qu’on sollicite l’adhésion de tous pour faire face à la guerre ? N’a-t-on pas manqué de vision en pensant que l’adoption précipitée des APE nous mettrait dans les bonnes grâces des pompiers-pyromanes éventuels ? A quoi servent réellement les services de renseignement et autres stratèges quand ils ne travaillent pas à terroriser tous ceux qui égratignent Paul Biya ?
Un Homme politique c’est trois choses essentielles : la passion, le sens de la responsabilité et le coup d’ il (Max Weber). Dans le cas d’espèce, la passion suppose une volonté intarissable se servir, de servir son peuple d’abord et lui garantir un avenir certain dans la limite du possible pour chacun de ses membres. Cela implique donc un sens élevé de la responsabilité, assumer des mesures prises ou à prendre, et la conviction des choix qu’on opère fussent-ils impopulaires. Tout ceci nécessite une observation minutieuse de l’environnement, mieux des intuitions qui résultent d’un travail de laboratoire, savamment mûries par un entourage compétent au propre comme au figuré. Il faut donc pouvoir mettre ensemble, souveraineté affirmée et fausse naïveté diplomatique. C’est ici justement que les rôles des services de renseignement et des stratèges du gouvernement sont très questionnables.

Les APE pour changer nos habitudes alimentaires, provoquer des addictions à l’agro-industrie européenne et nous tenir en laisse comme des chiens.
La guerre a un coût. Et si l’augmentation du carburant en plein conflit est notre effort de guerre à tous, il est à redouter une seconde augmentation, cette fois pour satisfaire les marchés. On fera fatigue à justifier la ratification des APE dans un environnement où les mauvaises nouvelles s’enchainent. Débâcle des lions indomptables, hausse du coût de la vie et probable dégradation du tissu économique par la chute du pouvoir d’achat des plus faibles. Ceux qui sont commis, pour justifier l’adoption des APE, sont très loin des vrais enjeux de ses accords, qui sont plus dans le changement des habitudes alimentaires des populations par le bombardement de nos marchés avec des produits agro-industriels, plutôt que de la volonté de l’EU de nous envoyer des produits agricoles bruts. Lorsque le prix devient un critère directeur de choix, acheter les sardines en conserve devient plus facile que les produits de la pêche artisanale. Du riz au lait que nous ne fabriquons pas, devient plus accessible que les bouillies de farine de maïs ou d’arachide.

L’agriculture paysanne que nous ne maitrisons pas encore reste la bouée de sauvetage des paysans camerounais, parce qu’elle a l’avantage de nourrir directement les populations et de nous permettre de garder la main dans une certaine mesure sur l’autosuffisance et la souveraineté alimentaire, que l’agriculture de seconde génération dont on vente les mérites n’offre pas, de par son caractère spéculatif voir élitiste. Combien de paysans, même regroupés en coopérative, peuvent s’équiper d’un tracteur, ou même une moissonneuse en l’absence d’une banque agricole? L’agriculture de seconde génération est l’apanage exclusive des mêmes « génocidaires », champions des grands marchés, au détriment des marchés locaux, champions de l’accaparement des terres dans le but de muer les paysans en ouvriers encore plus pauvres.

L’agriculture paysanne nous semble, si elle est bien maitrisée, l’un des points forts futurs des échanges avec l’Union européenne. Tout le monde sait ce que représente le bio en Occident. De nombreux paysans au Ghana en partenariat avec des ASBL italiennes échangent et vendent des produits locaux en Europe. Ce qu’on ne dit pas assez c’est que les Camerounais connaitront avec les APE la résurgence de maladies liées aux aliments agroindustriels dans lesquels on trouve généralement des produits chimiques nocifs pour la santé. Le premier médicament de l’Homme réside dans la qualité de son alimentation, que l’agriculture paysanne peut nous garantir en l’absence d’hôpitaux dignes de ce nom. L’agriculture de seconde génération est surtout plus susceptible d’enrichir les plus riches, alors que celle paysanne peut être, est une sécurité sociale sûre dans les couches populaires.
C’est donc un tort d’avoir pensé que les seuls enjeux de la survie de notre agriculture résideraient dans les importations de produits brutes. Quand les habitudes alimentaires viendront à être changées, la dépendance et l’addiction pousseront les Camerounais vers les semences améliorés européennes. L’Union européenne n’aura plus besoin de transformer ses produits avant de les exporter. Elle, par ses entreprises (PME), va produire sur place et tuer définitivement les PME et l’industrie embryonnaire locale. Elle va surtout s’accaparer des terres pour produire.

Penser que les PME seront mises à niveau pendant la période de grâce (deux ans), c’est vraiment de la rigolade. Le metteur à niveau est précisément l’EU c’est-à-dire l’institution qui nous impose justement le libre-échange. Nous sommes tellement amnésiques au point d’avoir oublié l’occidentalo-centrisme des institutions de Breton-Woods (BM, FMI, OMC), dont les programmes d’ajustement structurel ont débouché sur l’échec des privatisations que nous vivons aujourd’hui sans eau et sans électricité.

De mémoire de citoyen, il faut remonter au début des années 90 pour voir comment Paul Biya a pu se servir du taux surélevé de résilience des Camerounais pour impulser les reformes ou pour communiquer des décisions exogènes : double baisse des salaires, dévaluation du Franc CFA.qui ont institutionnalisé la corruption comme élément essentiel de redistribution et de gouvernance. Entretemps les lions indomptables ont pris le relais. La gouvernance par le jeu de la distraction sans enjeu véritable de développement a eu le mérite de divertir et même d’augmenter symboliquement l’espérance de vie des «gens d’en bas» le temps d’un ballon entre les poteaux, que n’a pas apporter le mondial 2014 et ses scandales, la hausse du carburant ou même l’adoption des APE.

Les évènements de février 2008 ont sonné le glas de la récupération des victoires (tremplin des mesures en temps normal impopulaires), qu’on est réduit à solliciter la douleur pour augmenter la misère. La capacité de résilience des peuples noirs est avérée loin sans faux. Là-bas, on ne se suicide pas pour avoir perdu un travail. Cependant, quand vient se greffer une guerre aussi incertaine, on a envie de se demander ce qui, pire que la corruption, nous attend. La réponse à cette question nous semble définir l’avenir du Cameroun. Comment peut-on aller en guerre dans un sentiment d’abandon total des plus défavorisés ? Est-ce sérieux de demander l’union sacrée des personnes qui ont le sentiment d’avoir été trahies sur des générations entières. On ne peut pas mener efficacement une guerre avec des mesures aussi impopulaires que pauvres d’esprit.

Les desseins du pompier-pyromane
La France en crise joue désormais un jeu sans équivoque. L’offensive française au Mali, contre le terrorisme islamiste à travers l’opération «serval», ne nous a pas suffisamment renseigné sur ses velléités expansionnistes et surtout, du caractère prédateur des actions apparemment salvatrices de la communauté internationale : cette vilaine grand-mère à la dentition étonnamment complète, qui mâche les aliments sans-y penser pendant que ses petits-fils aux dents de lait ne pensent qu’à les mâcher.

Le serval est un félin africain qui descend génétiquement du lion. D’autres études le rapprochent du chat. Il a la particularité de marquer son territoire par de sorte de haies construites à l’aide des urines. Il délimite ainsi son espace pour mieux se prémunir des velléités des autres prédateurs et surtout pour neutraliser ses proies. C’est donc dire combien le largage d’armes dans le désert pendant le conflit Libyen n’était pas une erreur, sinon une erreur stratégique dont le seul but était de provoquer l’embrasement de la région du sahel y compris le Cameroun, pour mieux assoir la tactique du pompier-pyromane. Le choix de ce félin comme non de baptême de cette opération est une conception savante et hautement stratégique. Etre un descendant du lion et proche du chat c’est avoir la capacité d’allier terreur et fausse timidité ou même de concilier carotte et bâton. Bénir les soumis et autres collabos, châtier les têtus.
L’opération Barkhane qui prend corps aujourd’hui en lieu et place de celle dite «serval» illustre à souhait s’il en était encore besoin, de la reconquête de ce que la France considère comme étant sa «chose». Un Barkhane est une dune de sable qui se déplace par l’action du vent en formant un croissant sous forme lunaire, comme celui que viennent d’observer les Musulmans en fin de jeûne du Ramadan. On peut noter la concomitance entre la mise en route de cette opération et la période dite du jeûne. Sur le plan de l’analyse, on pourrait soupçonner l’instrumentalisation de la religion à travers le terrorisme islamique et surtout l’exploitation des foyers de tension interreligieux au service des causes occidentales. C’est actuellement le cas du Nigeria, de la Centrafrique et même du Cameroun.

Pour pouvoir transporter une Barkhane (une dune de sable), le vent doit être fort et puissant. Un vent qui a besoin d’énergie et de nouvelle vie pour se (re)mettre en branle. Ledit vent représente l’ensemble des intérêts des puissances. Les dunes de sable, les bases militaires dont les éléments constitutifs (soldats et leurs armements) se déplacent au gré des stratégies, vers des intérêts clairement identifiés. Le vent s’arrête ainsi en terrain conquis avec formation de nouvelles dunes et le « cycle naturel » recommence. L’énergie, grand catalyseur du vent c’est l’arsenal militaire. Pour nous résumer, « serval » a déjà délimité la zone d’influence et «Barkhane» vient reconquérir le pré-carré ou consolider les acquis selon les cas.

Naïveté et absence de vision
Prise de panique et réveillée de sa longue accommodation, Yaoundé vient naïvement de se rendre compte que l’ami qu’elle a toujours (mais en sourdine) redouté sentimentalement serait le pompier-pyromane. Sur les ondes d’Afrique Média dimanche dernier, Jean de Dieu Ayissi affirmait que les armes retrouvées aux mains des assaillants sont de fabrication française. Il va même établir le lien entre le soutien qu’on reconnait à Moscou auprès des rebelles ukrainiens de par les armes qu’ils leurs fournissent et les armes retrouvées aux mains du Boko Haram. Le chef de chaine de la RTS, qu’on sait très proche du ministre de la communication, disait d’ailleurs tenir ses informations de très bonne source. Idem pour son confrère du groupe l’ «Anecdote». «Yaoundé» vient de désigner implicitement le principal responsable de la déstabilisation du Grand-Nord, sans avoir pu expliquer aux Camerounais, comment une zone hyper surveillée a été aussi facilement infiltrée.

Un pays souverain ne tolère pas un convoi d’armes à travers l’ensemble de son territoire, du Sud du pays au Nord. Fût-il pour venir au secours d’un pays voisin. A ce propos justement s’il ne s’agissait que du renforcement des équipements militaires français à Bangui, les bases militaires françaises de Ndjamena et au Niger, auraient pu faire l’affaire. Mais, visiblement, la France est en train d’installer une base militaire au Cameroun au grand sommeil et à la grande inertie des dirigeants. Le Cameroun reste l’un des rares pays au Sud du Sahara dans ledit pré-carré français qui n’abrite pas de base militaire française et donc avec plus de latitude dans le choix de ses partenaires en matière de coopération stratégique au développement.

Le gouvernement du Renouveau a des services de renseignement conçus essentiellement pour protéger le chef au point d’aller dans un village perdu comme Bamena, mettre la main sur un enseignant qui s’étonnait simplement, des absences répétées de l’homme qu’il aurait élu et qui doit lui rendre compte. Pendant ce temps la désormais future rébellion gagne du terrain en frappant au c ur de l’Etat.
La guerre contre le Boko Haram doit être l’occasion rêvée de l’apaisement du climat politique et social. Cela suppose en réalité que le mépris condescendant que le parti dominant a souvent affiché vis-à-vis des formations politiques et des corps sociaux, doit être mis en berne au profit d’un dialogue franc et sincère sans dilatoire. Cela signifie aussi, une reconsidération des rapports entre le gouvernement et l’ensemble des médias dont le rôle est indéniable en de pareilles circonstances sinon la guerre est perdue d’avance.

Conclusion
Paul Biya vient d’embarquer de façon concomitante ses compatriotes dans «trois guerre» les une aussi douloureuses que les autres. Ces «guerre » ont pour dénominateur commun l’insécurité des personnes et de leurs biens. La hausse du carburant apparait aujourd’hui comme notre effort de guerre à tous. De même que le terrorisme islamiste, cache très mal une autre hausse future, «parce qu’on va en guerre quand on veut et on la termine quand on peut». Il est plus facile de faire des déclarations de guerre, que d’y mener un terme souhaitable pour tous. Que chaque Camerounais se prépare à plus d’effort dans l’avenir.

Les APE dans ce foisonnement conflictuel, nous semblent davantage une volonté politique de contenter les pompiers-pyromanes éventuels, plutôt que d’asseoir (en l’absence des autres pays de la sous-région) une stratégie individuelle, puis, globale d’un leader naturel très contesté, pour un développement durable. Au regard du niveau de développement économique et social du Cameroun, l’autosuffisance et la sécurité alimentaire reposeraient plus confortablement sur l’agriculture paysanne qui malgré ses faiblesses mérite une attention plus accrue, eu égard du développement de l’agriculture de seconde génération qui peinera à rivaliser d’adresse avec celle de l’UE, surtout pas en présence des APE. L’agriculture de seconde génération a l’avantage de suivre la courbe des mouvements de population. Cependant, ses incohérences sur le plan de la santé sont actuellement au-dessus de nos compétences. Le premier médicament de l’homme reste une alimentation de qualité. Voilà pourquoi il est impératif de vulgariser une agriculture moins exigeante en termes d’intrants, qui protège les sols et sécurise la terre contre la prédation et la spéculation.

La mise à niveau de 600 PME camerounaises est un leurre tout simplement parce qu’elle se fera par le truchement des «experts». Des mêmes experts par qui la pression est arrivée. Il n’y a pas d’exemple au monde, où les «expert » des institutions de Breton Woods (BM, FMI, OMC et tous leurs démembrements) ont aidé les pays à lutter contre la pauvreté ou même à se développer. Dans cet imbroglio, est-ce vraiment logique de réclamer une union sacrée, en même temps qu’on affame et hypothèque l’avenir des gens ?

La trop grande complaisance, l’inertie et même l’incompétence du régime est sa véritable occasion de chute face à l’ancien nouveau maître, qui joue désormais un jeu clair, de «Serval» et «Barkhane». Pendant ce temps, à Yaoundé, on reste enfermé comme de grands enfants dans le piège des chaines dorées des accords militaires, alors qu’une base militaire française finira par s’installer. Franchement, Paul Biya manque de vision.

Narcis Bangmo
Journalducameroun.com )/n



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