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Honorine Ewodo: « Au niveau du Cameroun, je pense qu’il n’y a pas grand espoir. Michel étant français, tout repose du côté de la France »

La s ur de Michel Atangana, franco-camerounais emprisonné depuis 16 ans, raconte comment la famille a vécu et vit la situation au quotidien

Votre frère est emprisonné depuis 15 ans, racontez nous comment la famille a vécu son arrestation à l’époque?
Presque 16 ans après c’est toujours très difficile, c’est comme si le ciel nous tombait dessus. Au départ on n’y a pas cru, on se disait que c’était un malentendu. On a toujours attendu son arrivée jusqu’aujourd’hui. Nous ne comprenons toujours pas, c’est dur, pas de mots pour définir la douleur qui est la notre. J’ai comme l’impression que c’est même plus difficile que lorsqu’on perd quelqu’un de très cher, parce que là au moins on peut faire le deuil. On sait qu’on ne verra plus le disparu, on prie pour que le Seigneur lui pardonne ses fautes et l’accepte auprès de lui. Avec le temps, on s’efforce d’oublier. Mais là, c’est le contraire une épine dans le pied qu’on ne peut enlever.

Racontez-nous le jour de son arrestation. Comment ça c’est passé ce jour là?
Ce jour là il est sorti pour aller à l’Église comme tous les dimanches, malheureusement il n’est jamais revenu. Sur le chemin du retour, au lieu dit carrefour Bastos, des hommes en tenue lourdement armés l’ont interpellé, lui ont demandé de se présenter et l’ont amené. Au niveau de la famille on ne savait pas ce qui se passait. On l’a cherché partout, même dans les hôpitaux. C’est après qu’il nous avait été rapporté qu’il a été interpellé et gardé à la Police Judiciaire pour dit-on « grand banditisme ». 51 jours de garde à vue à la Police Judiciaire au mépris de la loi, le motif de l’arrestation a muté en « détournement de fonds ». Je l’ai appris en France par téléphone.

Qu’est ce que vous avez dit à ses enfants à l’époque?
On ne pouvait rien leur dire puisqu’on ne savait pas exactement de quoi il s’agissait. On a essayé de les protéger au maximum. Mais au fil du temps on était obligé de leur dire la vérité, surtout à l’aîné Éric qui est âgé aujourd’hui de 22 ans. Il avait à peu près 11 ans quand on lui a donné les détails de l’affaire. Avant cela, étant donné que Michel voyageait beaucoup, il savait que son papa était au Cameroun et qu’il reviendrait d’un moment à l’autre.

Comment ses enfants, notamment Éric, vivent cette situation?
C’est compliqué, c’est tellement difficile pour Éric. Il y a des moments où il nous appelle nous qui sommes ses tantes, il discute avec nous, en émettant le v u d’aller voir son père au Cameroun. Une année on avait même organisé le voyage mais à la dernière minute nous avions dû annuler. Il aimerait quand même voir son papa malgré tout pour comprendre parce qu’il n’arrive toujours pas à comprendre. Il lui donne un visage sur la base des photos, il discute au téléphone quand c’est possible, des SMS aussi de temps à autres. Mais pour lui ce n’est pas suffisant. Il ne vit pas comme un jeune de son âge, il essaie autant que faire se peut, d’entreprendre des démarches pour obtenir la libération de son père. Il a écrit aux autorités françaises, aux hommes politiques. Les réponses sont toujours assez vagues. Il a crié et pleuré dans les médias. Tout cela est resté sans suite. C’est vraiment compliqué pour lui. Il n’est jamais encore allé voir son papa, il le veut vraiment mais c’est son papa qui ne veut pas.

Est-ce que vous l’avez personnellement revu après toutes ces années?
Je l’ai revu quelques fois, la dernière fois c’était en 2012.

Racontez-nous comment ça se passe lors des visites
Michel reste dans sa cellule dans un sous-sol du Secrétariat d’État à la Défense de 20h à 9h du matin. Il faut relever qu’il s’agit d’une cellule de moins de 5m2 de surface, sans lumière, non aérée, aux murs couverts de moisissure, une toilette turque en contre bas de son lit. Les gendarmes désignent eux-mêmes cette cellule « coffre » ou « fourgon ». Cette cave était prévue soit pour garder des munitions, soit pour punir des gendarmes récalcitrants pendant quelques heures. Vous comprenez qu’il y a passé bientôt 16 ans. Quand il peut, il reçoit des visites. En fait c’est dans une petite véranda qu’il reçoit et ça peut durer une heure de temps à peu près, sous haute surveillance des gendarmes.

De quoi parlez-vous?
On discute, on parle de tout et de rien, du passé, de ses enfants, de l’avenir si c’était possible. On essaye au mieux de ne pas parler de la situation. Et quand on sort de là c’est encore plus compliqué qu’autre chose, nous restons impuissants, la dernière fois ça me brûlait les lèvres de lui dire lève toi et sortons d’ici ! Mais comment ?

Est-ce que vous avez espoir que les choses changent, c’est quoi votre sentiment pour la suite ?
C’est justement cet espoir là qui nous fait tenir parce que si nous avions perdu espoir je ne vous aurais pas rencontré. Nous espérons qu’à un certain moment la grande foi nous donnera raison. Le seigneur apportera une lumière à cette affaire le moment venu, quelque soit la souffrance il y aura une fin. Nous comptons aussi beaucoup sur les médias que vous êtes pour porter notre cri de détresse au devant de la scène pour atteindre le bout du tunnel que nous parcourons depuis 15 ans et 8 mois exactement avec le sentiment de prêcher dans le désert.

Et sur le plan juridique qu’est ce que les autorités disent?
Au niveau du Cameroun, je pense qu’il n’y a pas grand espoir. Étant donné que Michel est français, tout repose aujourd’hui du côté de la France. L’affaire est en cassation, nous attendons. Au Cameroun ils sont assez vicieux donc ça peut prendre six mois, un an, deux ans on ne sait pas. Je pense qu’à ce jour il a donné le meilleur de lui, il est assez fatigué, épuisé, il est vidé, il faut un relais. Au départ ils ont parlé de grand banditisme puis de détournement de deniers publics en coaction, tentative de détournement de deniers publics. C’est comme ça qu’il se retrouve en prison. Malheureusement même dans les rapports de la CONAC (Commission Nationale Anti-Corruption, Ndlr) nulle part le nom de Michel ne figure. Je ne suis pas avocate, je ne suis pas technicienne du domaine mais je dirais qu’il est détenu de manière arbitraire sans aucune preuve formelle de sa culpabilité. Michel est plus victime des décisions administratives que des décisions de justice. C’est un arrêté du préfet qui ordonne son arrestation en 1997. C’est une décision du Ministre de la Justice du Cameroun qui décompose la collégialité des juges qui a conduit au rabattement du délibéré le 18 juillet 2012. Les magistrats au Cameroun reçoivent des ordres de leur hiérarchie et ne peuvent pas dire le droit en leur âme et conscience comme le veut le serment qu’ils ont prêté. Ils attendent sans doute une autre décision administrative pour le libérer. Mais quand interviendra-t-elle ? La décision appartient au Chef de l’État du Cameroun, Président du Conseil Supérieur de la Magistrature.

Honorine Ewodo, s ur de Michel Atangana, franco-camerounais emprisonné depuis 16 ans (Janvier 2013)
Journalducameroun.com)/n

Racontez – nous votre journée du 04 octobre dernier
Ce jour là j’ai cru que tout allait s’arrêter pour tous les membres de la famille, certains ont même pensé au suicide. Parmis les sympathisants et les amis, c’était une totale consternation. Parce qu’on avait quand même gardé espoir que les 15 ans totalement purgés, coupable ou non ils devraient le libérer. Nous y avons cru, au regard de tout ce qu’il a déployé comme arguments et moyens pour sa défense. Pas moins de 300 pièces versées au dossier prouvant son innocence. Lui-même y a cru ce 4 octobre. Je ne sais pas pourquoi ça se passe toujours un 4 octobre. C’était le 4 octobre 1997 qu’il a été condamné la première fois, en 2012 c’était le même scénario, ils ont déclaré qu’il était coupable et 20 ans supplémentaires d’emprisonnement . Ils ne parlent même pas des 15 années déjà purgées, 20 ans supplémentaires ça lui fera au total 35 ans de détention.

Lors de sa visite au Cameroun, François Zimeray, ambassadeur français pour les droits de l’homme, a rencontré votre frère. Est-ce que vous en avez discuté avec lui avant ou après ?
On en a discuté avant et après. Quand il a été interdit d’accéder à la cellule il m’a envoyé tout de suite un SMS me signifiant l’incident qui venait de se produire au Sécrétariat d’Etat à la Défense.

Qu’est ce que vous vous êtes dit?
C’était quand même un espoir car il faut savoir que pendant 11 ans, rien n’a été fait à ce niveau et la visite du ministre ne pouvait que nous rassurer, de nous dire que l’affaire est quand même suivie à un haut niveau. Et le fait qu’il n’ait pas eu accès à la cellule montre tout simplement que les conditions de détention de Michel sont invivables. Le refus des autorités camerounaises de permettre à l’ambassadeur de visiter la cellule est bien la preuve qu’elles cachent quelque chose d’insoutenable dans le cadre du respect des droits de l’homme.

Quand il est revenu en France vous avez en discuté ?
Sachant que Michel m’avait donné son numéro je lui ai laissé des messages mais il n’y a pas eu de retour et même la décision de libérer mon frère ne viendra pas de Mr François ZIMERAY.

Finalement malgré la pression de la France votre frère est toujours en prison, est-ce que vous avez l’impression aujourd’hui d’être abandonnée?
Je dirais oui et non. Monsieur l’ambassadeur de France au Cameroun son excellence Mr Bruno GAIN fait le maximum sur place. C’est grâce à lui que la France peut aujourd’hui parler de cette affaire. Il faut savoir que pendant 11 ans rien n’avait été fait. Pas même une visite consulaire dans le cadre de l’assistance. En fait même sa nationalité à l’époque avait été contestée. C’est pourtant si facile de vérifier une nationalité ! Grâce à Bruno GAIN, les visites consulaires ont repris. La toute dernière date du 02 janvier 2013.

Vous avez sollicité l’ambassadeur de l’époque?
Oui nous l’avions fait. Il faut savoir qu’on était beaucoup plus jeunes et notre maman s’est battue comme elle pouvait, d’ailleurs, elle n’a pas pu tenir. 5 ans après elle nous a quitté et le droit de lui rendre un dernier hommage lui avait été refusé, de quoi briser complètement Michel car ils avaient une relation très fusionnelle maman et lui. Retenons que 15 ans c’est quand même long à un certain moment on se sent abandonné on ne veut plus se battre, on se pose des questions, on a usé de tout, on ne sait plus à quel saint se vouer. Il faut reconnaître que c’est Michel lui-même qui nous donne cette force de combattre parce qu’il espère il tient et n’arrête de cultiver la patience. Mais 15 ans ce n’est pas 15 jours, ce n’est pas 15 semaines, ce n’est pas 15 mois c’est long, très long, toute une vie. Quand on a se fatigue on prend de ses nouvelles, c’est lui qui nous demande de reprendre courage, le combat continue.

Est-ce que vous ne pensez pas que le fait qu’il soit français ou qu’il ait mis sa nationalité en avant l’a desservi?
Il le fallait, je le pense bien, sachant que le Cameroun ne reconnaît pas la double nationalité. Il fallait bien qu’on dise à un moment qu’il est français pour pouvoir jouir de ses droits.

Mais il s’occupait quand même des affaires publiques du Cameroun?
Oui c’est d’ailleurs un titre de séjour de dix ans qui lui avait été délivré au Cameroun pour qu’il puisse travailler.

Est-ce que vous savez quels rapport il entretien avec l’autre prisonnier, Titus Edzoa?
Aujourd’hui il n’y a plus de rapport entre les deux hommes. Ils sont un peu obligés de se voir puisque lors des audiences ils montent dans le même véhicule. Ce sont des adultes, ils ne vont pas se battre, ils se regardent, le respect demeure. Mon frère s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment peut-être avec la mauvaise personne et du coup on ne peut pas dissocier ces deux affaires. Titus Edzoa avait démissionné de son poste de ministre de la santé et s’est présenté comme candidat aux élections à la présidence de cette année (1997) et avait présenté Michel comme son directeur de campagne sans son consentement, c’est là le vrai n ud du problème.

Vous êtes en train de mettre en place un comité de soutien, qu’en est t-il ?
En France c’est un peu compliqué sachant que tout le monde vague à ses occupations. Ce n’est pas comme au Cameroun où les gens ont un peu plus de temps, mais on essaye. Nous avons contacté des personnes pour nous donner un coup de main, SOS racisme par ailleurs. Nous attendons des réponses des gens que nous avons sollicités, des députés des sénateurs… Dans cette attente, nous travaillons beaucoup avec le comité de Yaoundé qui est bien structuré. Nous allons user de tout s’il y a une possibilité d’aider Michel. Il faudrait qu’on le fasse que se soit au niveau du Cameroun ou au niveau de la France tant qu’il est en vie parce que ça ne vaut pas la peine de réagir quand la personne n’est plus là, quand il y a mort d’homme.

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