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Hugues F. Onana: «Le sous développement du Cameroun est d’abord moral»

Le socio-politologue camerounais, dans un ouvrage qu’il vient de dédicacer à Paris, établit la différence entre la gouvernance et la bonne gouvernance

Vous venez de commettre un ouvrage intitulé « Pratique de la Gouvernance au Cameroun, entre désétatisation et démocratisation ». D’où vous est venue l’idée de travailler sur ce sujet ?
Je dois dire que cet ouvrage est la suite de la thèse de doctorat en sociologie politique que j’ai soutenue à l’Université Yaoundé-I au Cameroun en 2010. L’impression que le jury avait eue du travail qui avait été effectué ainsi que les appréciations du public qui avait assisté à la soutenance m’ont imposé un devoir de la publier. Le commentaire du jury était tellement positif et élogieux que je me suis dit que la problématique de cet ouvrage était aussi actuelle que pertinente et que cette thèse ne méritait pas de ne figurer que dans les bibliothèques. Je l’ai donc réécrite et réactualisée pour me conformer aux exigences de l’actualité et aux aspirations légitimes de la société camerounaise.

Le livre pose le problème de la bonne gouvernance et aussi de la gouvernance. Avant d’aller plus loin il faudrait peut-être établir une différence entre les deux expressions?
Bien qu’appartenant au même registre lexical, gouvernance et bonne gouvernance ne renvoient pas exactement à la même réalité. La gouvernance est un ensemble de techniques de gestion, de management du pouvoir. La gouvernance est en fait la bonne administration. C’est un terme qui provient du latin « gubernare » et qui signifie piloter un navire, tenir le gouvernail. Ce sont donc des techniques de pilotage et de navigation à l’échelle d’un gouvernement qui constitue ce qu’on appelle la gouvernance. C’est donc l’exercice de l’autorité politique, économique, administrative dans le cadre d’un pays à tous les niveaux. Tandis que la bonne gouvernance est une obligation internationale qui a été imposée par les institutions financières multilatérales et les puissances occidentales dans des pays des régions qu’on a appelées les zones à déficit de gouvernance. Et il se trouve que l’Afrique et le Cameroun se trouvaient parmi ces zones. La bonne gouvernance est une manière de dépasser les plans d’ajustement structurel qui comme vous le savez ont connu un échec retentissant à travers le monde et particulièrement en Afrique. On a donc voulu localiser un certain nombre de décisions que le FMI et la Banque Mondiale ne pouvaient pas prendre. On a fait passer cette décision-là par l’exigence de bonne gouvernance qui était devenu un impératif à l’échelle mondiale.

C’est quoi l’historique de cette bonne gouvernance?
Dans l’euphorie du triomphe du libéralisme sur le communisme dans les années 1990, et après l’échec retentissant des plans d’ajustement structurel, il a fallu qu’à la suite du vent de l’Est, du sommet de la Baule, que la communauté internationale arrive à un consensus qui consistait à détruire partout l’autocratie pour construire la démocratie. En 1990 on a imposé la bonne gouvernance et le président français François Mitterrand et les autres ont dit qu’aucun pays ne devait recevoir de l’aide bilatérale ou multilatérale s’il ne se convertissait pas à l’économie du marché et aux principes de la bonne gouvernance. Et la bonne gouvernance repose sur un sous bassement idéologique de type injonctif. Les principes de la bonne gouvernance sont un certain nombre. A commencer par la transparence, la responsabilité, l’obligation de rendre compte, la primauté du droit. Ce sont ces principes-là qui parfois manquent à nos gouvernements alors qu’ils sont parfois démocratiques et travaillent pour l’intérêt supérieur de leur peuple. Quand il manque de transparence ça veut dire que chacun dans son bureau fais tout dans l’opacité. Et c’est dans l’opacité qu’on peut détourner de l’argent. Ça veut dire que si un jour vous êtes responsable d’un gouvernail sectoriel, vous êtes responsable jusqu’au niveau de la justice au-delà de votre conscience et au-delà de celui qui vous a nommé. Ça c’est le principe de responsabilité. Quand au principe d’équité il signifie que tout ce que nous faisons doit être équitable. Nous devons essayer de respecter les équilibres d’une certaine éthique. Et la primauté du droit signifie que l’arbitraire doit être renvoyé aux calandres grecques et les actes que nous posons doivent être conformes aux règles et aux normes du droit.

Selon vous, la bonne gouvernance n’a pas forcément servi la gouvernance ?
Le problème que je pose c’est qu’il faut, tout en respectant ces principes qui sont nobles, chercher à défendre les intérêts du pays On voudrait que la religion du marché soit adoptée par tout le monde. Il y a donc lieu de parvenir à une appropriation endogène du concept de bonne gouvernance afin que la bonne gouvernance ne serve pas les buts des autres, mais qu’elle serve plutôt nos objectifs, nos intérêts. Sinon, nous allons passer le temps à faire ce que les autres veulent que nous fassions, à privatiser même les entreprises que nous ne devons pas privatiser, à libéraliser les secteurs qu’il ne faut pas, au risque de privatiser même la souveraineté du Cameroun. Vous voyez ce qui s’est passé avec la SONEL, la SNEC… Est-ce qu’il ya eu une amélioration qualitative et quantitative de ces deux entreprises? Est-ce que la privatisation de la CAMAIR a abouti à l’émergence de cette société ? Dans un cas comme dans l’autre, les bénéficiaires des services fournis par ces différentes entreprises ne peuvent pas dire aujourd’hui, vingt ans après les privatisations, qu’ils sont mieux servis qu’hier.

Hugues François Onana: «Le sous développement du Cameroun est d’abord moral»
Journalducameroun.com)/n

Donc en réalité il y a un problème d’appropriation de la bonne gouvernance au Cameroun
C’est un problème essentiel, fondamental. Sans prétendre à la science infuse, je crois que c’est le problème du Cameroun. Il faut que nous nous conformions aux règles de la bonne gestion, de la gouvernance. Il faut que nous allions sincèrement à la démocratie avec des élections transparentes. Que nous gérions bien les ressources que nous avons. Ce ne sont pas les ressources de quelqu’un mais celles du peuple camerounais. Heureusement qu’il y’a une volonté politique qu’il faut saluer. Parfois, j’écoute le Président de la république Paul Biya et j’ai l’impression qu’il prêche dans le vide. Il faudra qu’il se sépare des gens qui enfoncent la République.

Quel est votre regard sur les arrestations des cadres et hauts cadres de l’administration, sachant que pour l’opinion publique, il y a aussi des raisons politiques
Il faut corriger et dire une partie de l’opinion publique.

Et vous, quel est votre avis personnel ?
Je pense que personne n’est au-dessus des lois. Effectivement il y a des gens, dans le microcosme politique camerounais, qui ont des postures de présidentiables. Mais cela ne vous dédouane pas de l’obligation de bien gérer. Ces personnes-là ne sont pas mises en examen pour des problèmes politiques. Il faut que ces personnes montrent patte blanche au sujet des motifs pour lesquels elles sont mises en examen.

Ne sont-elles pas victimes du système?
Ils sont eux-mêmes producteurs de ce système qu’aujourd’hui on critique. Et on veut faire porter le chapeau au Président de la République. Il n’est pas parfait. Mais ces personnes ont passé le temps à se servir au lieu de servir la République. Pour moi la raison de règlement de compte politique est secondaire.

Quelles sont les pistes que vous proposez afin que le gouvernance soit ancrée dans les pratiques des gestions des biens publics au Cameroun?
La première des choses c’est la campagne de restauration de la morale publique qui est actuellement menée. Elle doit aller à son terme. Deuxième chose, il faut beaucoup d’initiatives au niveau social et éducatif ; je pense à l’instauration des cours de gouvernance dès l’école primaire. Nous devons avoir la culture de la gestion de la Res Publica, la chose publique. Pour moi, le sous développement du Cameroun est d’abord moral. Il faut éduquer, et espérer que dans une génération, les choses auront changé. Et je pense enfin qu’il faut des gens engagés pour gérer le pays et de faire de la gouvernance une préoccupation réelle, afin de renverser la tendance.


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