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Investir sur le capital humain: L’unique chance pour l’émergence économique au Cameroun

Par Jean Paul Samba Epapa

«Un capital humain de qualité est un prérequis majeur pour le développement durable de tout pays » Ministère de l’Enseignement Supérieur, Malaisie.

NB: La Malaisie est citée comme l’un des modèles de référence dans le document «Vision 2035» du Cameroun.

Le succès économique que connait la plus part des pays d’Asie du Sud Est et de l’Est apparait aujourd’hui comme une contradiction des prédictions des pionniers de l’économie du développement des années 50 et 60. D’après Michael Spence (prix Nobel d’économique), lorsqu’il était question de prédire le devenir économique des pays en développement d’Afrique et d’Asie à la veille des indépendances, la plus part de ces pionniers prédisait que l’Afrique devait être un grand succès (star performer) et que l’Asie devait être le cas désespéré (basket case).

Leur argument était basé sur le fait que, dans les pays en développement, la création des richesses dépendait des ressources naturelles et non du peuple (une croyance encore largement répandue et partagée parmi la plus part des Camerounais, y inclus les leaders). L’Afrique, qui semble être la région du monde la plus dotée en ressources naturelles, était très bien placée par rapport à l’Asie qui dans les années 50 était la région la plus pauvre du monde, soutient Michael Spence.

Mais aujourd’hui, c’est tout le contraire ; le succès que vivent ces pays d’Asie est phénoménal. Prenez par exemple le cas de la Malaisie ; ce pays, d’après la Banque Mondiale, a transité du simple producteur de matières premières telles que l’étain et le caoutchouc à un leader mondial d’exportation des appareils électriques, des composants et pièces électroniques, de l’huile de palme et du gaz naturel. Au Cameroun, la structure des exportations n’a jamais changé depuis l’indépendance, c’est toujours les sempiternelles matières premières: le cacao, le café, le coton, la banane, le bois et le pétrole brute depuis la fin des années 70.

La compagnie nationale d’hydrocarbure de la Malaisie, Petronas créée en 1974, a transité du simple rôle de promouvoir, valoriser et suivre des activités pétrolières (comme le fait la SHN au Cameroun depuis sa création en 1980) à une multinationale de première classe mondiale dont les compétences de base (core competencies) intègrent déjà toutes la chaine des valeurs de l’industrie pétrolière et gazière (exploration, production, raffinage, etc.). Aujourd’hui elle est classée parmi les plus larges FORTUNE Global 500® corporations du monde, 12e plus profitable au monde et la plus profitable en Asie en 2012. Son profit (bénéfice après taxe) était près de 22 milliards de dollars en 2012, ce qui était presque équivalent au PIB du Cameroun qui se situait à 25 milliards de dollars en 2012.

D’après la dernière édition spéciale d’UNCTAD en 2013, la Malaisie s’est positionnée depuis 2011 comme le troisième plus grand investisseur direct étranger en Afrique derrière la France et les Etats Unis en termes de flow d’investissements (montant qui entre par an); et quatrième derrière la France, les Etats Unis et l’Angleterre en termes de stock d’investissement (montant qui s’accumule au fil du temps) en Afrique. Donc, elle est devenue le plus grand investisseur Asiatique en Afrique devant la Chine et l’Inde.

Des exemples pareils sont à profusion en Chine, Thaïlande, Corée du Sud, Indonésie. Ce qui est intéressant est que tous ces pays; bien qu’ayant des régimes politiques, des traditions et cultures différentes; ont eu un seul dénominateur commun dans leurs modèles de développement. Leur succès sans précèdent s’est fondé sur la théorie de la croissance économique endogène développée par Paul Romer, Robert E. Lucas et Robert Barro. La théorie stipule que l’investissement sur le capital humain, l’innovation et le progrès technique est la clé de la croissance économique durable. Une théorie développée en réponse aux limites des modèles de croissance exogènes, en particulier le modèle de Solow qui n’explique pas l’origine du progrès technique dans son modèle.
Ce model endogène est ce que Michael Spence appelle la formalisation de la philosophie de l’économie Schumpetérienne (destruction créatrice). Joseph Schumpeter estime que le fondement et le ressort de la dynamique de l’économie sont l’innovation et le progrès technique.

Les pays Asiatiques ont bien compris cette leçon Schumpetérienne de croissance économique. A partir des années 50 et 60, leurs politiques (démocratique, communiste ou autocratique) se sont mis en uvre toutes pointées vers le même objectif : développer le savoir-faire technologique (socle de l’innovation et du progrès technique).

Et pour atteindre leurs objectifs, les pays Asiatiques se sont donc directement lancées dans un processus agressif de transformation de leur peuple en capital humain de qualité, capable d’absorber le savoir-faire technologique détenu par les pays avancés à cette époque. Leurs stratégies jusqu’aujourd’hui se reposent sur deux plans. 1- Une stratégie interne: mettre sur pied un système éducatif scientifiquement orienté ; et 2- une stratégie externe : aller chercher l’expérience du savoir-faire des pays avancés.

La priorité au début était mise sur le plan externe. Cela faisait tout son sens, car on ne peut pas prétendre développer un system éducatif scientifiquement orienté sans avoir au préalable les acquis scientifiques. Faire autrement devait certainement les conduire à des situations comme celles qu’ont vécues récemment les Facultés et Institutions privées d’enseignement supérieur de formation médicale au Cameroun.

Dans ce rapport d’analyse, nous abordons le pan externe, le pan interne peut faire l’objet d’un autre article. Mais pour avoir une idée du système éducatif scientifiquement orientée de la Malaisien, on peut illustrer par ces chiffres de l’UNESCO: sur l’ensemble de tous les diplômés du supérieur en Malaisie en 2010, 25% étaient diplômés dans les filières ingénieries exclus les diplômés des facultés sciences fondamentales alors qu’au Cameroun à la même année, ce taux était de 3%.

Au plan externe donc, leur stratégie est restée simple, agressive et très efficace. C’est la stratégie que j’appellerai l’invasion Asiatique des institutions universitaires occidentales, Japonaises et Australiennes depuis les années 60. Les choix des pays d’accueils de leurs étudiants sont restés stratégiques; d’après les données statistiques sur le flux d’étudiants en mobilité internationale dans l’enseignement supérieur de l’UNESCO, leurs cibles privilégiées sont restées les pays comme les Etats Unis, le Royaume-Uni et l’Australie (des systèmes scolaires anglo-saxon très compétitifs et pragmatiques), le Japon pour sa proximité et sa force industrielle et d’une certaine mesure l’Allemagne pour son industrie lourde. Les choix des programmes sont également restés très stratégiques; d’après Institute of International Education, les filières les plus prisées de ces étudiants restent le Business/Management et l’Ingénierie.

En terme d’effectif par exemple, le nombre d’étudiants Malaisiens à l’extérieur était de 5,524 (pour un pays de 10 millions d’habitants) en 1962, ce nombre a dépassé 20,000 étudiants dans la fin des années 80 et a atteint 41,159 (22 millions d’habitants) en 1998, aujourd’hui ils se situent au environ de 50,000 étudiants Malaisiens à l’extérieure.

Si l’on fait une comparaison sur la base de la population avec le Cameroun et sur les données disponibles de l’UNESCO ; le Cameroun, avec 15 millions d’habitants en 1999, avait un effectif de 9,000 étudiants à l’extérieur dont près de 70% étaient en France et Allemagne; et la Malaisie avec 15 millions d’habitants en 1985 avait 30,000 étudiants à l’extérieure ou la majorité étaient aux Etats Unis, Royaume-Unis, Australie et Japon.

En plus de cette supériorité numérique, ces étudiants Malaisiens ont toujours eu une mission précise comme l’indique Kemal Gürüz (2009) dans son ouvrage Higher Education and International Student Mobility in the Global Knowledge Economy: « It appears that until the 1980s, Malaysia had a policy of sending students abroad, which was predicated on the capacity-building approach and the technology and know-how transfer rationales». La mission était claire, partir chercher le savoir-faire technologique.

D’après Bernama, le gouvernement malaisien envoyait des étudiants à l’extérieur par vague de 5,000 étudiants par an durant les années 70 et 80, après la crise économique des années 80, le gouvernement Malaisien avait revu sa politique cette fois en réduisant les bourses pour faciliter l’accès au crédit pour les étudiants afin de se former à l’étranger. Jusqu’aujourd’hui les différents types de financement sont disponibles pour les étudiants Malaisien visant de se perfectionner à l’extérieur.

Ainsi, pendant plusieurs décennies ces stratégies ont ainsi permis à la Malaisie d’accumuler en centaine de milliers une ressource humaine de qualité et d’expertise internationale, capable d’engranger un développement économique durable et inclusive. Et pour preuve palpable, on n’a qu’à consulter les CVs des dizaines des milliers des membres des conseils d’administration dans les rapports annuels de plus de 800 compagnies listées dans leur bourse des valeurs BURSA MALAYSIA.

Pour les étudiants Camerounais de l’extérieur de nos jours, estimés à plus de 18,000 en 2011 dont plus de 10,000 en France et Allemagne, leurs missions sont très différentes de celles de leur pairs Asiatiques. Non seulement la majorité ne fait partir d’aucune stratégie officielle du gouvernement Camerounais (qui vous a même envoyé laba ?) sinon celle qui indirectement contribue à apaiser la tension sociale des ménages à travers les transferts Western Union et Money Gram, mais aussi la plus part des familles n’encourage même pas le retour de leur enfants une fois diplômés. C’est le « never to return » (tu viens chercher quoi ici au Cameroun ? Il n’y a rien ici). Et le résultat est qu’on trouve difficilement les étudiants Camerounais de l’extérieurs émuler un esprit d’apprentissage des modèles de réussite de leur pays d’accueil pour le bénéfice du Cameroun. La mode est plutôt la recherche du job, de la résidence permanente et de la nationalité.

Ceci dit, le Cameroun dans sa politique de devenir émergent doit sérieusement considérer à développer son capital humain. Pour garantir le succès de l’émergence économique, les jeunes Camerounais doivent aller s’abreuver massivement à la source des connaissances du progrès économique comme le font les Asiatiques avec pour seule objectif de rentrer transformer leur pays.
La situation de la finance publique du Cameroun s’est nettement améliorée depuis 2006 grâce à l’initiative PPTE et l’initiative d’allégement de la dette multilatérale et en plus le Cameroun envisage une exploitation massive de ses ressources minières. Le Cameroun dispose donc des atouts et une bonne marge de man uvre pour planifier un développement à la schumpetérienne. En tenant compte de sa politique de développement sectoriel pour l’émergence, le gouvernement du Cameroun peut lancer un programme « d’étudiants missionnaires » à l’extérieur (surtout dans les pays Anglo-saxons) par vague d’environ 3 à 4,000 étudiants par ans pendant 10 à 20 ans. Selon les estimations, un budget d’environ 150 milliards de F CFA est suffisant pour couvrir tous les frais d’études (pensions, hébergement, nutritions etc.) de 4,000 étudiants dans des programmes de Masters d’Universités équivalent à celui de l’Université du Michigan aux Etats Unis. Avec des recherches plus poussées et des choix judicieux, ce coût peut être revu à la baisse. Ce genre de programme peut donner de la chance aux jeunes diplômés des familles très pauvres de recevoir une bonne formation. La priorité peut même leur être accordée.

Il faut le rappeler, un programme pareil n’est qu’un investissement à long terme et garantit un retour certain dont les effets vont se rependre sur plusieurs générations.

Tous ces diplômés en droit, lettre moderne, histoire et autres peuvent être recyclés dans des filières professionnelles comme le business, management, finance, comptabilité, ressources humaines et entreprenariat. Ceux des facultés des sciences dans des différentes filières d’ingénierie. Au bout de 10 à 20 ans, les effets que ces dizaines de milliers de diplômés missionnaires pourront générer dans notre économie seront phénoménal, du genre à la Malaisienne.
Si l’on ne tient pas sérieusement en compte le développement de ce capital humain, on risque revivre les mêmes crises des fins d’années 80 et 90 suite aux échecs des projets ambitieux d’éléphants blancs des années 70.

Avec la réduction de la dette souveraine, les grandes ambitions sont arrivées, aujourd’hui on est dans les grandes réalisations et l’implémentation d’une telle proposition serait une véritable grande réalisation au Cameroun.

Jean Paul Samba Epapa, Kuala Lumpur-Malaisie
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