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IrĂšne F. Ekouta scrute la complexitĂ© des relations familiales avec « D’amour et de glace »

IrÚne F. Ekouta ©Droits réservés

Dans sa nouvelle parue aux Ă©ditions Edilivre, l’auteure camerounaise relate les incomprĂ©hensions qui empĂȘchent une mĂšre et sa fille de se tĂ©moigner mutuellement de l’amour.

Les personnages n’ont pas d’identitĂ©, ils n’ont d’humain que les sentiments qui transparaissent au fil du rĂ©cit Ă©talĂ© sur 26 pages. Amour, indiffĂ©rence, dĂ©sillusion, consternation. Il n’existe aucune frontiĂšre gĂ©ographique ni date pour borner leur existence. D’ailleurs, lĂ  ne semblait pas ĂȘtre la prioritĂ© de l’auteure, IrĂšne F. Ekouta au moment de la rĂ©daction de la nouvelle « D’amour et de glace ». Juste parler de l’indiffĂ©rence qu’ont cultivĂ© une mĂšre et sa fille ĂągĂ©e de quinze ans, l’une vis-Ă -vis de l’autre. En cause, tant d’incomprĂ©hension qu’aggravent les multiples unions brisĂ©es de la maman, plus occupĂ©e Ă  tenter de garder un homme qu’à prĂȘter attention Ă  son unique enfant, pourtant en quĂȘte d’affection.

« Il ne reste que toi et moi. Il n’y a toujours eu que toi et moi. Mais tu ne le sais pas encore. Je suis ta seule amie. Tu l’ignores. Tu m’ignores. On s’ignore. Nous sommes deux Ă©trangĂšres condamnĂ©es Ă  vivre sous ces peaux. Toi ma mĂšre. Moi ta fille. Je te regarde traverser la cour Ă  travers la brisure de la vitre de ma chambre. Tu baisses la tĂȘte. Ton pas est lent et indĂ©cis. DĂ©sabusĂ©e. Le foulard maladroitement nouĂ© sur ta tĂȘte pĂšse sur tes Ă©paules. Tu portes la misĂšre du monde. Tu ne te retournes pas. Tu disparais dans la brume. »

Le silence meuble la vie des hĂ©roĂŻnes de l’ouvrage « D’amour et de glace » qui ne parviennent pas Ă  exprimer l’amour qu’elles se portent mutuellement. Alors, elles se parlent intĂ©rieurement. Pas de communication ni de scĂšnes. Juste des  paroles muettes qui peuvent venir du cƓur de n’importe quel lecteur. Qui n’a pas goĂ»tĂ© Ă  la complexitĂ© des relations familiales ?

«Tu n’as pas dit un mot de la journĂ©e. Tu m’as Ă  peine regardĂ©e. Tu es restĂ©e agrippĂ©e Ă  ta machine Ă  coudre pour recoller les morceaux d’une vie partie en vrille depuis longtemps. Recoudre les failles de ton passĂ© Ă©chappĂ©. Tes habits te ressemblent. Ils te parlent. Pas moi. Je me contente de te regarder. On n’a rien Ă  se dire aujourd’hui. On n’a jamais rien Ă  se dire. Tu sais pourtant que je t’observe. Tu sens pourtant que je t’appelle. Tu ne lĂšves pas les yeux. Pas mĂȘme quand tu prends dix secondes pour Ă©tirer tes muscles frĂȘles.


Une lampĂ©e d’eau me cale Ă  la gorge. J’étouffe. Tu accours. « Qu’as-tu encore fait petite sotte ? Je t’ai toujours dit de boire de l’eau avec prudence. Tu aurais pu mourir ! » Grondes-tu. Je souris. Tu te penches vers moi en me tapotant le dos. J’ai envie de t’étreindre, de te dire que je t’aime. Quelque chose m’en empĂȘche. Je reste emmurĂ©e dans un bunker qui, chaque jour m’éloigne de toi. Je suis contente de t’entendre. Je n’ai plus rien Ă  te dire. Tu retournes derriĂšre ta machine Ă  coudre. Tu retournes panser tes blessures. Et moi, je continue Ă  te regarder. Comme un margouillat en faction. Tu passes le revers de ta main sur ton front. Tout te semble pĂ©nible. Tu fais la moue. Et puis tu craques. Je l’ai vue venir. Ta compagne tĂȘtue. La mĂ©lancolie. Encore une fois, j’ai envie de te prendre dans mes bras. Je te sens fragile. Tout comme moi. Tu pleures ton impuissance. Tu pleures ton insouciance. En silence. Tu dĂ©tournes le regard. J’ignore quoi te dire. Tu ignores quoi me dire. Nos regards se croisent. Je perçois ta gĂȘne. Tu as toujours eu cet air timorĂ©. La honte te paralyse. Tu feins une quinte de toux pour t’échapper. Tu trouves maladroitement refuge dans les toilettes. Je t’entends suffoquer. »

Tout l’effet souhaitĂ© est lĂ . Permettre au lecteur de s’approprier cette rĂ©alitĂ© de la vie sans l’enfermer dans l’univers de l’autre qui n’est pas une part de lui et ne l’engage en rien. La tonalitĂ© lyrique adoptĂ©e sert bien les visĂ©es de IrĂšne F. Ekouta. Celle-ci choisit cependant une fin heureuse en faisant resurgir le papa, absent depuis quinze ans, pour rĂ©tablir l’équilibre familial.

« D’amour et de glace » est disponible en ligne au prix de 5000 F.

 

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