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Isidore Léopold Miendjiem: « Mon agrégation améliore l’aura de l’Université de Dschang »

Major au concours d’agrégation CAMES 2013 dans la section «droit privé», le chef de département de droit privé de l’Université de Dschang revient sur le déroulement du concours

Lorsqu’on vous a communiqué les résultats du concours d’agrégation avec votre nom en tête de liste, quelle a été votre réaction?
Ma première réaction était d’abord une réaction de satisfaction, pas de surprise. Parce que le concours, je le prépare depuis six ans, de manière continue et assidue. J’y ai mis beaucoup de moyens physiques et financiers. J’ai donc interprété ce rang comme le résultat normal d’un travail accompli.

Comment avez-vous vécu le déroulement du concours?
Le concours d’agrégation est un tout. Il y a à la fois les épreuves et l’environnement qui vous amène vers elles. Le concours est intellectuel, mais aussi très physique, parce que vous devez débaucher une charge d’énergie énorme. Vous êtes sous pression. Au début, j’ai été angoissé parce que, dès mon arrivée à Brazzaville, mes valises qui contenaient toute ma bibliographie et toute ma bibliothèque du concours et celle qui contenait mes habits ne sont pas arrivées. Vous pouvez imaginer la panique qui peut être celle d’un candidat dans cette circonstance là. Heureusement, dès le lendemain, la compagnie aérienne en question m’a envoyé mes bagages par une autre compagnie. Ce qui a contribué à me tranquilliser. J’avais déjà une expérience passée du concours. À Abidjan, j’étais tombée à la dernière épreuve. J’avais donc déjà une idée du déroulement. En ce qui concerne l’environnement, on se demande si son chronomètre est bon, s’il ne va pas vous lâcher pendant l’épreuve. On se demande si ses feuilles sont bien ordonnées et si elles le seront pendant qu’on s’exprimera devant le jury. Certains ont loupé le concours, pas parce qu’ils n’avaient pas maîtrisé le sujet, mais parce qu’au moment où on leur donne la parole, ils lancent le chronomètre, celui-ci ne part pas. Le temps de panique, le jury vous observe dans cette situation et votre concours est terminé. Pour d’autres candidats, on vient les chercher en loge quand ils n’ont pas fini de se préparer, ils sont pressés, ils oublient leur sujet. Quand on vous passe la parole, vous cherchez votre sujet, vous ne le voyez pas, votre concours est terminé. Ce sont ces petites choses qui vous angoissent plus que le corps du concours lui-même. Pendant l’entretien avec le jury, de temps en temps, vous vous demandez si une question bombe ne va pas venir d’un des membres dudit jury, puisqu’ils sont de sept spécialités. Chacun d’eux vous interroge dans la sienne et vous devez pouvoir lui répondre. Ce sont toutes ces appréhensions qui rendent le concours plus stressant.

Quelles sont les différentes épreuves de ce concours?
La première épreuve, c’est celle des travaux. C’est une espèce de soutenance de vos travaux scientifiques. En ce qui me concerne, j’avais mes deux thèses, à savoir celle du Doctorat 3ème cycle et celle du Doctorat d’Etat et trois articles. Vos travaux doivent porter sur les disciplines différentes. Si vous les présenter dans la même discipline, vous êtes déjà éliminé. Vous les exposez en 15 minutes. Le jury a 45 minutes pour vous fusiller de questions. Et vous ne devez hésiter sur aucune question, en même temps que vous ne devez pas lâcher une fausseté. Vous répondez du tic au tac, mais de manière exacte. Après le passage du dernier candidat, le jury retient ceux qui doivent passer à l’épreuve suivante et les autres sont éliminés. Les résultats tombent tard la nuit. À cette étape, vous êtes sous- admissible. Dès 8 heures le lendemain matin, vous devez vous retrouver en loge pour l’épreuve suivante qui est celle de commentaire. Il peut s’agir d’un commentaire de décision de justice, de texte d’un auteur ou de texte législatif et réglementaire. On vous met un panier d’épreuves et vous en tirez une. Vous avez huit heures en loge pour la traiter. Le jury viendra vous chercher en loge pour que présentiez votre commentaire devant lui pendant 30 minutes, pas plus, pas moins. À l’intérieur de cette durée, il y a des découpages. Votre introduction doit se situer entre 08 et 09 minutes, le grand « I » entre 12 et 13 minutes, le « II » entre 09 et 10 minutes. Le non respect de ce découpage interne vaut élimination. Au terme de cette épreuve, on élimine encore des candidats, soit parce qu’ils étaient hors sujet, soit parce qu’ils n’ont pas respecté le découpage temporel. Quand vous traversez cette étape, vous êtes admissible. Le lendemain matin, on passe à l’épreuve de spécialité. Chaque candidat, avant le concours, précise la sienne. On vous amène un panier d’épreuves, vous en tirez une et vous allez en loge. Vous la traitez pendant 08 heures et vous allez la présentez pendant 30 minutes selon le même découpage que pour la précédente épreuve. Quand vous bravez cette épreuve, vous êtes déclaré admis et vous êtes désormais un agrégé.

Qui sont les membres du jury d’agrégation?
Le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES) désigne pour chaque section, les présidents de jury. Ceux-ci en désignent les membres de leur jury en fonction de la spécialité des candidats. Dans la section « droit privé », le président était sénégalais. Un autre membre du jury doit venir de l’Afrique de l’Ouest, il était Béninois. Deux membres du jury doivent venir de l’Afrique centrale, il y avait donc Gabonais et un Camerounais. Les trois autres doivent venir de l’Europe ou du Canada. Pour la section « droit privé », il y avait un Belge et deux Français. La configuration du jury était la même dans les autres sections. C’est cela qui garantit l’impartialité et le sérieux du concours. Rappelons qu’ils sont tous agrégés à la base.

Maintenant que vous avez passé l’agrégation, c’est quoi un agrégé?
Au plan du savoir, un agrégé est un enseignant que les pairs ont estimé en mesure de dispenser la connaissance avec autorité dans le champ de sa discipline, à tous les étudiants et à tous les apprenants de bonne volonté sur toute la planète. C’est donc une onction. Avant l’agrégation, vous enseignez, mais pas avec autorité. Vous le faites avec une autorité d’emprunt. Ce n’est pas vous qui dites. Vous dites ce qu’un maître a dit. Avec l’agrégation, vous parlez désormais en tant que maître. Au plan de la recherche, je vais continuer la recherche personnelle. Mais davantage, nous avons l’obligation de former nos jeunes collègues et nos étudiants, au niveau du Master et de la thèse de doctorat. Nous devons former davantage de disciples et d’enseignants.

Qu’est-ce que votre agrégation va apporter à la Faculté des Sciences juridiques et politiques dans laquelle vous exercez au quotidien?
L’agrégation me confère la qualité d’enseignant de rang magistral. C’est donc la qualité des enseignements qui va s’améliorer. On aura davantage d’étudiants dans les cycles de recherche, parce que l’admission à ce niveau est conditionnée par la capacité d’encadrement. Et Dieu seul sait dans notre faculté, ces cycles sont très sollicités. On a dû mettre certains sur les listes d’attente parce qu’il n’y avait pas encore suffisamment d’enseignants de rang magistral pour les encadrer. La qualité d’agrégé apporte une certaine aura à la faculté, laquelle la confirme dans sa lancée. Quand on regarde de l’extérieur, lorsqu’il n’y a pas d’agrégé, il y a toujours un petit doute sur la qualité de ce qui est fait. Ce doute là est désormais levé. La note de cotation de la faculté et même de l’université va bondir.

L’Université de Dschang a-t-elle joué un rôle dans votre succès?
L’Université de Dschang a joué un rôle fondamental. À chaque fois que nous avons sollicité une permission pour aller préparer le concours à l’extérieur, soit dans une autre université, soit à l’étranger, notamment en France, la haute hiérarchie, que ce soit le Doyen de la FSJP ou le Recteur, n’a pas hésité un seul instant à m’accorder ces autorisations. Nous avons constamment reçu les encouragements du Doyen et de M. le Recteur. Ces encouragements étaient tels que nous étions inquiets : on se demandait si on n’allait pas décevoir. Cela nous mettait une certaine pression. Et puis, le Recteur a pris le taureau par les cornes. Trois semaines avant notre départ pour Brazzaville, il a permis au Doyen de la FSJP d’organiser une session de préparation qui était une répétition de dernière minute pour nous mettre dans les conditions de concours. Il y aussi l’aspect matériel et financier. M. le Recteur nous a apporté un concours décisif sur le plan financier, M. le Doyen aussi. Je peux, pour avoir été à deux concours, mesurer la différence dans le soutien. Cela a joué un rôle important sur le plan psychologique.

Autour de vous, il y a des aspirants à l’agrégation. Allez-vous les soutenir?
On va encourager les jeunes collègues à se présenter au concours. Ils ont toujours une appréhension. Ils se demandent s’ils peuvent passer. Ils ont vu qu’on peut passer. Nous allons les inciter à rentrer dans ce moule. Nous sommes prêts à apporter notre concours dans leur préparation. Même s’ils ne veulent pas aller au concours, il faut qu’ils acquièrent les qualités de travail d’un agrégé. Après la préparation, ils vont constater qu’il y a un gouffre entre ce qu’ils sont et ce qu’ils étaient. En tant que chef de département, il est inévitable de s’engager pour cela.

Isidore Léopold Miendjiem

journalducameroun.com)/n

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