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Jacques Bonjawo: «L’heure n’est plus à des constructions abstraites»

Les années passées chez Microsoft lui ont valu le surnom du Bill Gates Africain. Mais, le Camerounais Jacques Bonjawo refuse de se voir appeler ainsi

Il fait pourtant partie d’une des rares personnalités à rejeter l’idée d’une fracture numérique totale en Afrique. Pour cette édition du DAVOC, il est venu apprendre aux Camerounais de la diaspora que l’heure est venue de s’engager véritablement sur le chemin du développement de leur pays, loin de tout commentaire abstrait.

Pouvez-vous rappeler qui vous êtes en insistant sur vos récentes initiatives de développement en faveur de l’Afrique en général et du Cameroun en particulier?
Si j’ai acquis une certaine réputation internationale, grâce notamment à mes années Microsoft et mon rôle majeur dans la création de l’université virtuelle africaine, je ne me considère pas comme une personnalité accomplie. J’ai beaucoup écrit ou parlé à propos de mon parcours qui fut assez inattendu pour avoir suscité attention et curiosité. Frantz Vaillant m’a consacré récemment une biographie généreuse, intitulée «Frère Jacques», qui a été diffusé sur TV5 et qui résume assez bien mon parcours. Par ailleurs, l’ancien Président de la Banque mondiale James Wolfensohn m’avait demandé en son temps d’«incarner, à travers l’UVA, le projet d’une Afrique numérique». Projet à contre courant, je me suis efforcé, avec d’autres, de le mettre sur pied contre vents et marrées et l’UVA a vu le jour en Afrique et j’en suis devenu le premier président. Plus récemment, j’ai créé une structure de technologie et de télémédecine au Cameroun où je passe désormais beaucoup de temps tout en poursuivant une activité très chargée à l’international. C’est vrai que j’ai écrit également un nombre de livres pour exprimer ma vision du monde. En un mot, je me considère comme un cosmopolite actif qui s’efforce de concilier sa dimension camerounaise et sa vision universaliste.

Vous êtes un des principaux intervenants de cette troisième édition du DAVOC (Draw a Vision of Cameroon) quelle est la thématique sur laquelle vous envisagez d’entretenir les participants?
Mon intervention portera sur le thème: «Management ici et là-bas: clé du succès». Je serai heureux de développer cette thématique en m’appuyant sur l’exemple de Genesis Telecare, ma nouvelle start-up, mais aussi sur mon expérience d’ancien senior manager au siège de Microsoft, de même que celle d’ancien président de l’UVA. Je serai également heureux d’échanger avec de nombreux jeunes que j’ai l’habitude de rencontrer à de tels forums, sans oublier bien sûr de manifester ma gratitude aux organisateurs pour l’honneur qu’ils m’ont fait en me demandant de donner le «keynote speech».

En terme de valeur ajoutée, qu’est-ce que vous voudriez apporter à l’événement dans la perspective du Thème général «Diaspora, Entrepreneuriat et politique d’investissement»?
J’aimerais que les participants retiennent que les idées ne sont pas faites pour être seulement pensées mais aussi vécues. L’heure n’est plus à des constructions abstraites. Si l’on veut vraiment faire bouger les choses, il faut aussi s’engager physiquement en allant sur le terrain. Le monde dans lequel nous vivons est tout sauf abstrait. Je n’ai jamais été en phase avec les intellectuels qui disent ce qu’il faut faire mais pas comment le faire. Comme vous savez, j’écris assez régulièrement des livres et des éditoriaux mais mes écrits portent uniquement sur du vécu et non de l’imaginaire. Mes sujets sont essentiellement tirés de mon expérience en entreprise, de mes voyages et mes rencontres internationales, des projets que je monte en Afrique comme en Inde. Au demeurant, si je réussis à persuader nombre de mes compatriotes réticents à s’investir chez nous, qu’ils ne doivent pas se décourager devant les difficultés, que la perspective du succès reste ouverte, j’aurais fait uvre utile.

Dans l’univers des nouvelles technologies de l’information et de la communication l’on vous considère comme le Bill Gates africain. Au-delà du parallèle qu’est-ce que cela suscite en vous?
C’est sympathique mais je me refuse tout parallèle avec Bill Gates dans la mesure où le talent de celui-ci se situe à un autre niveau. À travers Microsoft, Gates a écrit l’histoire de l’informatique et de la haute technologie. De ce fait, il est à mes yeux la figure emblématique de l’entrepreneur schumpétérien. J’ai la certitude que les historiens lui donneront une place exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité et du progrès. Pour ma part, je rejoins Microsoft en 1997 et m’immerge dans la vie mouvementée d’une entreprise extraordinaire. C’est pour moi un formidable apprentissage et une expérience inestimable, car je tombe dans une communauté d’hommes et de femmes si intelligents, si inventifs et si intellectuellement curieux. Je sais gré à Microsoft et singulièrement à Bill Gates de m’avoir accueilli parmi eux. Si j’ai, en septembre 2003, fait un voyage mémorable en Afrique du Sud avec Bill Gates, je garde comme un regret de ne pas avoir fait un autre avec lui au Cameroun, même si j’ai essayé de susciter l’occasion. Mais, on ne récrit pas le passé. Au demeurant, sans rompre avec l’histoire de Microsoft (où j’ai passé près de dix ans) et celui qui l’avait écrite, j’entends construire ma propre légitimité, m’engager dans une nouvelle voie, ouvrir une autre période dans mon existence.

Jacques Bonjawo
Journalducameroun.com)/n

Vous êtes de ceux qui en paroles et actes ne partagent pas l’idée d’une Afrique fatalement astreinte à la fracture numérique, qu’est-ce qui anime une telle conviction chez vous?
Mon expérience de terrain, ma rencontre avec les jeunes, leur intelligence, leur vivacité d’esprit, tout cela me laisse penser que nous ne devons pas nous laisser démoraliser, malgré notre retard. De nombreux jeunes que je croise manient les outils technologiques avec une aisance déconcertante, que ce soit le téléphone portable ou l’outil Internet. La jeunesse me donne de l’espoir, de la confiance en l’avenir, en la perspective d’une renaissance.

Le thème de cette troisième édition du DAVOC cadre avec l’une de vos initiatives au Cameroun, la télémédecine. On sait qu’elle a été favorablement accueillie par les autorités, où en est-on?
C’est vrai que les autorités ont bien accueillie mon projet. Cela s’est matérialisé par une convention que j’ai passé explicitement une avec le ministère de la Santé publique, qui m’autorise à pratiquer la télémédecine à travers tout le territoire camerounais, y compris dans les hôpitaux de district. Cet accord m’a été très utile dans la mesure où il établissait de fait notre structure comme l’opérateur de télémédecine au Cameroun. En termes de réalisations, nous avons fait des avancées considérables et des milliers de patients sont désormais pris en charge par notre système. Nous avons déjà cinq centres à ce jour, le dernier en date étant celui de Yagoua, dans l’extrême nord, qui fonctionne très bien. Le principe est simple: les populations d’une région rurale qui dispose d’un centre Genesis restent sur place et se connectent à notre centre d’opérations de Yaoundé pour accéder à nos cardiologues et autres médecins spécialistes afin d’obtenir des soins de qualité. C’est inédit dans notre pays. Nous entendons poursuivre sur cette lancée et construire davantage de sites à travers le pays.

Un appareil de télémédecine
africapresse.com)/n

Quelles solutions à votre avis permettront de réduire cette fracture numérique dont on parle tant concernant l’Afrique?
J’ai esquissé dans mon premier livre «Internet, une chance pour l’Afrique» une série d’actions qui pouvaient être menées. Rien en effet ne se fait automatiquement en matière de diffusion des technologies de l’information et de la communication. La création d’une véritable Société de l’Information inclusive nécessite un nombre d’actions préalables. Je citerai, entre autres: la création d’un environnement favorable au développement et déploiement des TIC; le vote des lois et l’adoption de cadres législatifs et réglementaires favorables à la compétition, au développement des PME, et à l’implication effective du secteur privé; la mise en place de divers mécanismes de financement adéquats des projets et programmes; la promotion des infrastructures de bases accessibles à tous; le renforcement de capacités de tous; la sélection et le déploiement des applications TIC pouvant aider à accélérer le développement. En dernière analyse, une impulsion forte des autorités politiques doit accompagner la mise en uvre effective de ces politiques et stratégies. C’est la conjonction de tous ces éléments qui pourrait nous conduire à bon port.

Quelles sont les attentes qui sont les vôtres à l’issue de ce forum DAVOC 2010?
Avoir été associé à ce type de rencontres tout au long de mes années d’apprentissage a été une chance pour moi comme pour l’UVA et Genesis. Ainsi aimerais-je que ce forum soit l’occasion d’un dialogue constructif et fructueux entre les Camerounais, et pas seulement ceux de la diaspora, mais aussi ceux arrivant du Cameroun. Pour ma part, si j’arrive à convaincre quelques compatriotes que «se battre au Cameroun, ça vaut le coup», j’aurais le sentiment du devoir accompli.

On sait que vous aimez beaucoup le Cameroun bien que vous vivez en Amérique. Envisagez-vous de vous installer un jour définitivement?
Je passe déjà pratiquement la moitié de mon temps, depuis près de deux ans, au Cameroun. Le reste du temps étant partagé entre les USA, l’Inde et quelques autres pays. Cela n’est pas facile, mais je m’en accommode très bien. Comment serait-ce autrement lorsqu’on a eu la chance de créer une structure sur place et de travailler avec de nombreux jeunes dont on contribue à faire réaliser le potentiel? Oui, je m’installerai définitivement chez nous tout en continuant de voyager pour découvrir et comprendre, et si possible agir dans le monde dans lequel nous vivons et continuerons de vivre, pour mieux regarder le Cameroun. L’intérêt pour la vie de la cité et pour le sort du monde reste à mes yeux une dimension essentielle de la vie d’un homme.


Journalducameroun.com)/n


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