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«Je désobéis.donc je suis!»

«La lucidité et le calme avec lequel les Africains s’apprêtent sous la houlette de la France à célébrer le cinquantenaire de leurs indépendances me font sincèrement peur»

Comment comprendre l’événement de la célébration du cinquantenaire des indépendances africaines sinon comme la reconnaissance officielle par tous ces états africains comme étant des biens propres de la France, mis à son usage et à sa disposition privée et personnelle. Point n’est besoin de démontrer ici que le mal propre que vit l’Afrique aujourd’hui est le signe de sa propriété, de son appartenance à la France. Cette dernière, en cultivant misère et crises, guerres et coups d’état sur le continent éloigne par le fait même les autres potentiels partenaires et les empêche d’y entrer, afin de rester la seule force possible et souhaitable au chevet du peuple mourant, comme un charognard devant un troupeau de bovins agonisant au désert. Alors, la question qui me brûle les lèvres est celle de savoir avec quelle mémoire de peuple nous vivons encore aujourd’hui en Afrique et dans quel oubli notre existence est plongée?

Il est ainsi curieux de constater que partout en Afrique, la célébration du cinquantenaire des indépendances suscite l’euphorie. On s’organise ici et là pour être soi-disant à la hauteur de l’événement. Mais de quel événement s’agit-il au fond? Les médias même sont désemparés devant la question. Que répondre de spécial qui ne leur ait été dicté par l’opinion française. Quel bien commun aux peuples africains peut-on tirer de ces célébrations organisées par le sponsor-pollueur qu’est la France? Comme avec la célébration de l’abolition de l’esclavage, elle organisera partout sur le continent et dans l’Hexagone des manifestations dont elle aura elle-même décidé de l’importance, encadrera des débats où des pseudo experts et scientifiques en histoire de ceci ou géographie de cela viendront en découdre avec des thèses à la polichinelle, et finalement financera la publication des différents bilans. Puis tristement, les lampions des médias et autres critiques s’éteindront sur cette célébration pour tourner la page et penser à autre chose de plus gai, la coupe du monde en Afrique du Sud.

Alors, quel événement fêterons-nous lors de ces cinquantenaires des indépendances africaines? Tout Africain ou personne de bonne foi qui veut bien chercher la définition du mot indépendance conviendra avec moi qu’on est bien loin des discours officiels. Quel insensé pourrait avouer ou confesser que l’Afrique soit sortie de l’auberge française? Que nos politiques ne soient pas subordonnées aux politiques françaises? Nos médias aux médias français?

Il est donc simple de penser qu’en jouant le jeu de la France, nous nous empressons de saisir une occasion – une de plus – de faire la fête. Et les autres ont bien compris que tout est rythme chez nous, que la danse est sacrée et la fête, l’expression de l’harmonie cosmique, qu’ils nous l’organisent à chaque fois, quand nous ne l’organisons pas nous-mêmes. Ainsi donc, alors que les autres se disputent les ressources de notre continent, dérobent la terre sous nos pieds, profanent les tombes de nos ancêtres, mettent à sac, sous nos yeux tandis que nous dansons et crépitons d’allégresse autour du feu, nos réserves futures, nous, endiablés et envoûtés par le rythme et les mélodies, nous dansons, ou mieux, nous nous organisons autour des célébrations. Le seul continent au monde où il suffit de ramasser des délinquants et drogués d’Europe et de les parachuter quelque part au Sénégal ou au Mali pour une cure de désintoxication pour voir se lever tout un village, accompagné de son chef, pour danser à la venue des petits foulassi. Ils appellent cela là-bas, semble-t-il, l’hospitalité africaine!

Alors, peuples hospitaliers africains, voici une fois de plus une occasion officielle et même internationale de danser. Dansons donc, si cela nous aide à nous retrouver, dansons surtout, si cela nous aide à exister. Dansons, . donc nous sommes! Mais après la danse, il nous sera impossible de sortir de ce carcan pollué qu’on aura construit autour de nous et à notre insu. Une pollution qui s’approprie notre perception du monde, notre intelligence, notre mémoire, notre faculté de décider et de choisir. Car notre liberté reste malheureusement limitée aux tri-pôles: Esclavage-Colonisation-Pauvreté. Au-delà de ces trinômes, l’Africain est comme perdu, dépouillé, aveugle ou nu face à un monde en pleine ébullition. Tout discours sur les sciences, l’espace, les découvertes lui est comme proscrit. C’est donc une pollution douce qui est beaucoup plus profonde qu’on ne le pense, car elle flirte dangereusement avec notre cognitif et pollue cruellement notre âme.

Personne ne veut le reconnaître en toute sincérité, nous ne sommes libres de rien en Afrique aujourd’hui. Nous avons perdu la mémoire de nous-mêmes en tant que peuple, en tant que groupes d’hommes et de femmes unis dans un même destin. Nos médias même sont contrôlés, manipulés, pollués, c’est-à-dire au service de l’idéologie de la France. Qu’ils le reconnaissent ou non, leur action pour la plupart, consiste à nous remâcher les nouvelles des médias français, sans distance aucune, sans analyse préalable. De quelle souveraineté pouvons-nous nous prévaloir aujourd’hui, s’il faut que le tout dernier journal de campagne française suffise pour ébranler la stabilité politique et économique d’un pays comme le Cameroun?

On le voit bien, le malaise et l’indigestion carabinée de ces informations à feuilles de choux, qui traumatisent certains groupuscules camerounais dits de la diaspora et qui prétendent parler au nom de celle-ci. Mais question, peut-on parler au nom du peuple sans en avoir le mandat, l’autorisation? Suffit-il de faire signer quelques papiers officiels pour s’arroger ce droit? Ou alors, danse-t-on dangereusement une danse macabre qui finira par nous faire du mal à nous-mêmes? Nos pays africains sont loin d’être des écoles ou des communes coloniales pour que tout dysfonctionnement suscite des plaintes auprès de l’Union Européenne. Nous ne sommes pas des sujets de l’Union européenne et cette dernière, sauf ingérence de sa part, n’est pas habilitée à statuer sur les problèmes nous concernant en Afrique. Si l’Union Africaine n’est pas encore à même de remplir toutes ses prérogatives, il nous revient à nous Africains, comme les autres peuples l’ont fait, de travailler à renforcer nos institutions judiciaires, politiques, économiques, religieuses et culturelles. Et ce n’est pas en allant chaque jour crier nos misères, comme des griots de malheur, aux portes de l’Union Européenne qu’on y parviendra.

Comme le pense Gaston-Paul Effa, on ne peut parler au nom de la tribu chez les Béti que sur autorisation de celle-ci, il n’ y a donc, de mon point de vue, qu’un homme pour parler à un homme, un peuple pour parler à un peuple, un État pour parler à un État, un continent pour parler à un continent. L’idée d’une France qui s’adresse à l’Afrique est tendancieuse à plus d’un titre ! Elle est même réductrice de la liberté des Africains appelés à s’ouvrir aux peuples européens qui sont à leur dimension.


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Les Mitterrand, Chirac et maintenant Sarkozy amis de l’Afrique ou des Africains sont des idées farfelues de journalistes en manque d’inspiration. Quel individu peut prétendre survivre à un continent? Alors, que Sarkozy aime d’abord sa Carla qui lui est proche, avant de prétendre aimer les Africains qui vivent à mille lieux de là. La seule issue vraiment possible et raisonnable qui nous reste pour sortir de ce carcan infernal est la désobéissance, car plus que jamais, elle devient vertu, arme de victoire. Elle doit, en effet, nous empêcher de nous laisser formater l’esprit et l’âme dans les sentiers battus et les discours mafieux et mensongers. Les raisons qui justifient toujours la soumission des Africains à la France malgré tout ce qu’on peut dire sont à extirper d’une conscience collective hypnotisée par le pouvoir. Il serait donc souhaitable de se pencher sur les ressorts psychologiques qui sous-tendent une telle soumission aveugle des Africains au pouvoir de la France, et je dois reconnaître que le meilleur exemple est celui des études de Stanley Milgram qui, de 1960 à 1963, a cherché à évaluer le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime et à analyser le processus de soumission à cette autorité – notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet.

Mais en ce qui concerne les Africains, peut-on vraiment dire que nous sommes encore des sujets moraux, que nous savons ce qui est bien et mal pour nous? Que le choix de nos actions nous pose des problèmes de conscience ? La lucidité et le calme avec lequel les Africains s’apprêtent sous la houlette de la France à célébrer le cinquantenaire de leurs indépendances me fait sincèrement peur. Car ici, on a l’impression qu’obéir à la France, c’est obéir à l’Etat-Suprême, l’Etat-Providentiel, qui sait décider de ce qui est bon ou mauvais pour nous et pour nos enfants. On cesse donc de ne plus penser par soi-même, au sens où on a plus de «pensée propre», de sentiment propre, que ceux qui nous sont dictés. Pour revenir à l’expérience de Stanley Milgram, disons que c’est dans l’extrait du film d’Henri Verneuil, I comme Icare, que le Procureur (Yves Montand) nous donne une clé de réponse de la soumission aveugle des Africains à la toute puissante France. Il remarque en effet que «dans un pays civilisé, démocratique et libéral, les deux-tiers de la population sont capables d’exécuter n’importe quel ordre . émanant d’une autorité supérieure !…». Heureusement que l’expérience nous laisse un espoir en présentant les un-tiers de la population qui refusent d’obéir, et donc qui désobéissent.

L’espoir soudain, comme le sphinx de ses cendres, renaît du pourcentage de ceux qui, quoique minoritaires, acceptent de désobéir volontairement aux volontés calculatrices et égoïstes de la France sur le continent africain. Il grandit surtout de leur volonté à commémorer l’histoire vraie du continent qui sommeille dans l’oubli du martyr de ces hommes et femmes morts pour construire l’unité en Afrique. C’est ce qu’on nomme en sociologie le phénomène du petit nombre, mais qui pourtant, historiquement, est porteur des révolutions les plus spectaculaires. Que dire du mouvement de Jésus qui, avec 12 apôtres, parvint à résister aux volontés de l’envahisseur romain et à marquer à jamais l’histoire de l’humanité! Il est indiscutable, de mon humble point de vue, que pour exister aujourd’hui en Afrique comme peuple, au sens de savoir sa finitude et d’être constamment habité ou hanté par cette tension du passé qui se vit au présent et se projette dans le futur, il faut désobéir tout simplement . à la France!


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